V.— LEs SOURCES DE L'ÉVANGILE
Les éléments de l'évangile de Luc qui correspondent à des récits de Marc et qui en proviennent représentent un peu moins des deux cinquièmes de l'ensemble, environ 38,70 0/6 ; ceux qui n’ont d’équivalent que chez Matthieu et qui, par suite, peuvent être attribués aux Logia équivalent à peu près à un cinquième du livre (20,20 0/0). Les éléments particuliers à Luc forment donc la partie la plus étendue de son évangile, un peu plus des deux cinquièmes (41,10 0/0). Parmi eux se rencontrent quelques-uns des morceaux les
.plus caractéristiques et les plus beaux de la tradition évangélique, quelques-uns de ceux qui en constituent les plus purs et les plus incontestables joyaux !. %
La question des sources particulières de Luc pose donc un problème d'une toute particulière
4. Jon. Weiss, Schr., 14, p. 394; Bousser, art. Evangelien (Synoptische), R. G. G., IT, col. TS.
importance. Il convient, avant d'indiquer dans quelle direction on en peut chercher la solution, de donner une idée de quelques-unes des théories qui ont été soutenues, non pas dans l'intention de tracer un tableau complet des recherches entreprises à ce sujet, mais seulement pour faire connaître le type des solutions proposées et préciser ainsi la position du problème.
1° Les principales théories sur les sources de l'évangile de Luc.
La théorie la plus simple peut-être que l'on puisse concevoir consisterait à admettre que Lue a recueilli auprès des témoins oculaires qu'il a été à même d'interroger les matériaux par lesquels il a complété et, sur certains points, corrigé ses sources, écrites c’est-à-dire Marc et les Logia. C'est cette théorie qu'indique, par exemple, le P. Lagrange (Lc., p. Lxxxvi-xcn). Cet auteur pense que les tentatives pour déterminer les sources écrites des parties propres à Luc sont vouées à un échec certain. La solution du problème doit, selon lui, être cherchée dans une autre direction dont l’idée est suggérée par l’allusion du prologue à ceux qui ont été à l’origine les témoins oculaires (1, 2). Pour l'évangile de l'enfance, il pense à des récits qui, directement ou indirec-
tement, remontent à Marie. Pour les autres morceaux, il croit que l’on pourrait penser à Jeanne, femme de Chouza (8, 2), à Manaen, frère de lait d'Hérode (Actes, 13, 1), au diacre Philippe (Actes, 8, 6), à Jean fils de Zébédée, à Cleopas (24, 18), à d’autres encore peut-être. Cette théorie appelle diverses réserves. Elle est d'abord entièrement conjecturale et par là même invérifiable ; de plus la nature de plusieurs récits considérés — et ceci vaut particulièrement pour l’évangile de l'enfance — empêche absolument de les attribuer à des témoins oculaires ; enfin Lagrange tire de Lec., 1, 2 bien plus que ne contient ce texte. Il y est question des témoins oculaires qui ont.transmis le récit des faits, mais rien n'indique que Luc les ait directement consultés. Si tel avait été le cas, il n'aurait pas manqué de le dire expressément pour relever ainsi la valeur de son récit. £ Les réserves qu'appelle la théorie du P. Lagrange valent aussi contre celle de F. Dibelius (Die Herkunft der Sonderstücke des. Lukasevangeliums, Z. N. T. W., XII, 1911, p. 325-343). S'appuyant sur le passage Actes 11, 28 pour lequel il adopte la leçon du texte occidental ‘, cet auteur fait de Luc un membre de la communauté d’Antioche à ses débuts et admet qu'il a été à même de recueil-
1. Sur la fragilité de cette opinion, voir {ntr., II, p. 86 s.
lir auprès des hellénistes dispersés par la persécution de précieuses informations. À Antioche il à aussi connu Manaen (Actes, 13, 1), de qui il tient ce qu'il dit d'Hérode. Les prêtres convertis dont parle Actes, 6,7 ont pu lui raconter les épisodes de l'évangile de l'enfance qui s'étaient déroulés dans le Temple. Les premières informations de Luc remonteraient ainsi à une date fort ancienne. Plus tard — au cours du second voyage missionnaire de Paul — Luc fut en rapport avec Silas ; plus tard encore, il connut Philippe à Césarée et à Romé dés palestiniens comme Andronicus, Junias ét Rufus (Rom, 16, 7. 18).
- Antérieurement à Dibelius et à Lagrange, Harnack (1, p. 108 s.) avait présenté une théorie qui peut être rapprochée des leurs, mais dont la portée est toute différente. Ce serait bien de la com- munäuté primitive par l'intermédiaire du diacre Philippeet deses sept filles vierges et prophétesses qué Luc tiendrait ses informations particulières !, mais Harnack estime que ces traditions jérusalé-
1. Pour justifier cette opinion, Harnack fait valoir différents faits : 1° Luc a séjourné à Césarée chez Philippe et a connu ses filles (Actes, 21, 9). 2° Papias (Eusèse, À. e., IIT, 39,9) commentait des récits qu'il croyait venir de filles de Philippe. 3° Les morceaux particuliers mettent souvent des femmes en scène. 4° Ils attribuent une grande importance à l'Esprit. 5° Ils mentionnent souvent la Samarie ; or Philippe avait évangélisé cette province.
mites ou judéennes sont de valeur historique minime et souvent entièrement légendaires. Par là Harnack échappe à l’une des plus sérieuses objections qui portent contre les théories de Dibelius et de Lagrange. Son système reste néanmoins conjectural et suppose que les morceaux particuliers -à Luc présentent une homogénéité qu'ils ne paraissent pas avoir en réalité !.
C'est aussi une source d’information homogène que suppose Bernhard Weiss dans une étude parue en 1907, mais qui est la conclusion d'une
longue série de travaux antérieurs ?. Pour
B. Weiss, Luc a combiné à Marc et aux Logia une troisième source désignée par la lettre L. L'existence de cette source ne peut être ni établie ni, au contraire, écartée par de simples arguments de langue, de vocabulaire ou de style, puisque Luc ne s’est pas borné à reproduire ses
4. PLummer (Le., p. XXIII) admet aussi, mais sans prétendre expliquer ainsi la totalité des éléments particuliers au troisième évangile, que Luc a recueilli des informations d’abord dans l'entourage de Paul, puis à Jérusalem, à Césarée et à Rome.
2. Die Quellen des Lukasevangeliums, Stuttgart, Berlin, 4907. — Une théorie, dans les grandes lignes, au moins, analogue à celle de B. Weiss avait été exposée par PauL FEINE,Einevorkanonische Ueberlieferung des Lukas in Evangelium und Apostelgeschichte, Gotha, 1891. De son côté A. SCHLATTER (Die beiden Schwerter Lukas 22, 35-38. Ein Stück aus der besonderen Quelle des Lukas, Gütersloh, 1916) a aussi soutenu que Luc avait disposé d'une source particulière homogène.
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sources mais qu'il les a remaniées et, en une certaine mesure, récrites. C'est sur des considérations exégétiques que B. Weiss s'appuie pour attribuer à une source homogène la presque totalité des morceaux particuliers à Luc !. La disposition de cette tradition lui parait, dans une large mesure, déter- . minée par des considérations d'ordre littéraire. Elle ne fournit donc pas de données qui permettraient de confirmer ou de corriger sur certains points le cadre du récit de Marc.
Cette théorie d’une source particulière homogène est admise par un certain nombre de critiques, tout au moins pour le grand fragment 9, 51-18, 14. Schaarschmidt, par exemple (Der Reiseberichtim Lukasevangelium Luk., 9,51-18 14), Sé. u. Kr., 1909, p. 12-28), croit que Luc aentendu Faconter dans cette section le dernier voyage de Jésus de Galilée à Jérusalem, mais qu'en réalité le document qu'il utilisait rapportait plusieurs voyages. Ce fait résulterait, selon lui, de la triple mention du départ de Jésus pour Jérusalem (9, 51; 13, 22;17, 11). Tout le morceau serait un fragment d’évangile et devrait être considéré non pas comme se plaçant à la suite de 9, 50 mais comme étant parallèle à l’ensemble de la tradition synop-
4. 11 n'en excepte que quelques morceaux, comme, par exemple, ia pêche miraculeuse (5, 4-11), qu’il regarde comme des remaniements de la tradition de Marc faits par Luc.
tique. Sans entrer dans la discussion de l’argumentation de Schaarschmidt, il suffit de noter que le manque complet d’homogénéité du fragment considéré constitue contre sa théorie une objection décisive. ”
La même raison oblige à écarter le système de Hawkins (Three limitations to St Lucke’s use of St. Mark's gospel, Studies, p. 29 s.) qui, sans cependant se prononcer d’une manière formelle, incline à penser que l'hypothèse de compilation de sources diverses ne peut expliquer le « récit de voyage », auquel des indications comme celles de 9, 62. 66. 57; 10, 1. 38; 13,22; 14,25 ; 17, 11 donneraient une cohésion plus grande que celle des Logia. Il croit que Luc a abandonné ici le récit de Marc parce qu’il avait le sentiment de disposer d’un document de valeur supérieure. Le même auteur (S£. Luke’s passion narrative considered with reference to the synoptic problem, Studes, p. 76-94) admet que, pour la passion, Lué a utilisé, en même temps que le récit de Marc, une autre relation des événements qui avaït cours dans le milieu paulinien !.
Un certain nombre de critiques pensent qué la
LA. WAUTIER D'AYGALLIERS (Les sources du récit de là passion chez Luc, Alençon, 1920) n'admet une opinion semblable que pour un très petit nombre de fragments, notamment pour le récit de l'institution de la cène.
majeure partie des éléments propres à Luc doit être expliquée soit par l'emploi d’une forme particulière des Logia (Socrau, Unsere Evangelien, p. 43s.; SranrTos, 11, p. 239), soit par la combinaison avec les Logia d'une source spéciale, combinaison déjà réalisée avant la rédaction de l'évangile !. . Enfin, plusieurs critiques estiment qu'il n’est pas possible de rendre compte de tous les éléments particuliers du récit de Luc par une théorie relativement simple comme celles que nous venons de passer en revue. Wernle (S. F., p. 928s.), par exemple, estime qu'il y a lieu d'écarter les deux hypothèses extrêmes auxquelles on pourrait songer, celle d’un évangile particulier utilisé par Luc et celle d’inventions qui seraient à mettre entièrement à son compte. Le Sonderqut de Luc n'apparait pas comme une masse homogène; mais les morceaux qui le constituent peuvent être répartis en diverses catégories suivant l'impor-
4. Scamienez (art. Gospels, E. B., II, col. 1866) pense que Luc à utilisé à la fois les Logia et une édition ébionite des Logia. J. VERNON BarTzer (The sources of St. Luke's Gospel, Studies, p. 315-363) pense que Luc a utilisé, à côté de Marc, un document résultant de la combinaison des Logia et d'une source particulière. Srreerer (The Hibbert Journal, oct. 1921) admet une théorie analogue en considérant cette seconde source comme un proto-Luc (d'après Anglican theological review, 4922, p. 338). Le système de Streeter est admis, avèc quelques résérves par ©. STEPHENSON, Fresh light on the synoptic problem, Journ. of theol. St., 1922, p. 250-255.
tance plus ou moins grande qu'il faut, dans chacun d'eux, attribuer à l'élément rédactionnel ! et suivant que la disposition qui leur est donnée est ou n'est pas à mettre au compte de Luc ?..
2° Critique de la théorie d’une source particulière homogène.
Pour l'étude des sources de Luc, nous laisserons provisoirement de côté les récits de l’évangile de l'enfance qui présentent un caractère particulier et demandent à être examinés à part.
Une première remarque nous parait s'imposer, tant à la suite de l'analyse que nous avons essayé de faire de l’ensemble du récit que comme conclusion des observations que nous ont suggérées les diverses théories proposées, c'est qu’il ne paraît pas possible de rattacher tous les éléments particuliers. à Luc à une sôurce unique. Même si l'on n’envisage
4. WERNLe (S. F., p. 94) soutient avec raison qu'il y a chez Luc des morceaux qui résultent d’un travail de création littéraire. Tel est par exemple le cas de la guérison de l’hydropique un jour de sabbat. C'est l'illustration du logion Mé., 12, 11. Le., 14,5. Le récit est constitué essentiellement par la discussion sur le sabbat de Mc., 3, 1-6 et par l'idée de l'invitation chez un pharisien dont Luc a usé aussi au ch. 7 et au ch. 11.
2. Avec des nuances diverses se prononcent également contre la thèse d'une source homogène particulière à Luc : SCHMIEDEL (art. Gospels, E. B., II, col. 1866); PLummer (Le., p. xxy s.), etc.
que le contenu du grand fragment 9, 51-18, 14, on ne trouve pas autre chose qu'une compilation sans enchaînement, ni logique, ni chronologique. Les morceaux qui la constituent n'ont pas la même origine, puisque certains sont en contact avec la tradition de Marc, d'autres avec celle des Logia, tandis que d'autres encore n'ont de contact ni avec le premier, ni avec le second évangile. On a, il est vrai, remarqué que certains des morceaux particuliers à Luc trahissent un même sentiment d’hostilité contre la richesse et de bienveillance envers les pauvres, considérés comme ceux à qui l'Évangile s'adresse d’une manière très spéciale. La parabole de l’homme riche et de Lazare (16, 19-31) et, dans celle de l’économe infidèle, l'expression « le Mamon injuste » (16, 11) sont, à cet égard, caractéristiques. De cette observation on a parfois cru pouvoir conclure que Luc avait utilisé une source ébionite (de ebion, pauvre). Il faut cependant noter que cette tendance ne se reconnaît pas dans toutes les sections particulières à Luc. L'homme riche n'est pas toujours présenté comme un personnage antipathique. Le père de l'enfant prodigue, le bon Samaritain sont riches. Zachée — et ceci est plus important puisqu'il ne s’agit pas d’une parabole, — est riche même après avoir donné la moitié de ses biens, et Jésus déclare que « le salut est entré dans sa mai-
son » (19, 1-10). Jésus est si peu, en principe, hostile aux riches qu'il prend volontiers place, d’après Luc, à la table de pharisiens. La tendance ébionite, si tant est qu’elle existe, n’est pas propre
à la source spéciale de Luc, puisqu'on la trouve exprimée dans les malédictions (6, 24-26) auxquelles leur étroite relation avee les Béatitudes empêche d’attribuer une autre origine que les Logia. Elle n’est pas non plus spéciale à Luc, puisque c'est Marc qui a conservé la parole, sans doute la plus ébionite de tout le Nouveau Testament : « Il est plus difficile à un riche d'entrer dans le Royaume des cieux qu'à un chameau de passer par Le trou d’une aiguille » (10, 25). L’ascétisme, la défiance à l'égard de ce qui est richesse et jouissance ne sont donc pas propres à l’évan-. gile de Luc et par suite ne peuvent servir ni à caractériser la physionomie jde l’évangéliste, ni à établir l'unité de ses sources particulières (Jücicaer, Einl., p. 316).
On pourrait se demander si, à défaut d'unité de disposition et d'unité d'esprit, on ne trouverait pas, dans les morceaux particuliers à Luc, ce qu'on pourrait appeler une unité d'orientation géographique. L'évangile de l'enfance représente incontestablement une tradition judéenne, les apparitions du ressuscité sont localisées à Jérusalem ; par trois fois, dans le morceau particulier à
Luc, il est dit que Jésus se dirige vers Jérusalem (9,51 ; 13,22 ; 17, 11). Certains morceaux obligent ou du moins autorisent à admettre une localisation jérusalémite ou judéenne {par ex.: 10, 29 s. 38 $. 13, 1 s.65.34 s.). Tout cela ne proviendrait-il pas d’une source qui, sous l'influence du rôle de l'Église de Jérusalem, tendait à transporter le centre de gravité du ministère de Jésus de Galilée en Judée ? Que cette tendance ait bien existé, c’est ce que l’évolution des récits d'apparitions et l'état actuel de la narration johannique ne permettent guère de mettre en question. Mais il y a lieu de remarquer d'abord que cette tendance ne suffit pas pour caractériser un document ; elle a dû, à un certain moment, agir sur l’ensemble de la tra- - dition. En second lieu, si quelques morceaux de . Luc ont un caractère judéen, rien dans le cadre et dans l’agencement du récit n'est disposé de manière à mettre ce caractère en relief ; il ya lieu de se demander s’il ne faut pas considérer les morceaux en question comme des débris de traditions réellement judéennes ou Jérusalémites. Il faut en eflet, nous l'avons vu, reconnaître au cadre du récit de Marc un caractère artificiel’ et attribuer au ministère judéen et jérusalémite de Jésus plus d'importance que ne l'indique la tradi-
tion synoptique.
3° Luc, Marc et les Logia.
Si l’on renonce à admettre pour tous les morceaux particuliers à Luc une origine unique et homogène, la première chose à faire avant d’en entreprendre le classement est de rechercher si quelques-uns d’entre eux ne peuvent pas être attribués aux deux principales sources du troisième évangile. Il n’y a — cela ressort de ce que nous avons exposé à propos du second évangile . et du problème synoptique en général — aucune raison d'attribuer quelques éléments particuliers de Luc à un proto-Marc que le Marc canonique n'aurait qu'incomplètement reproduit ; mais le troisième évangile contient quelques morceaux directement apparentés à la tradition de Marc, soit qu'il faille y voir des remaniements, corrections ou développements de récits de Mare, soit qu'ils représentent des formes parallèles de la tradition, plus évoluées ou au contraire plus primitives que celles qu’on trouve dans le second évangile. À la première série appartient la notice sur l'emprisonnement de Jean-Baptiste (3, 19-20), réduction de l’histoire racontée par Marc (6, 17 5.) avec élimination de traits que les critiques estiment, à bon droit, suspects. Le récit de la première prédication de Jésus à Nazareth (4, 16-30)
est de même un remaniement de Mc., 6, 1-6 a.
Dans la seconde série, on peut.faire figurer l’épisode de la pêche miraculeuse (5, 1-11), dévelop- ‘ pement du récit de la vocation des premiers disciples (Mc., 1, 16-20), mais développement qui ne peut guère être attribué à Luc lui-même, puisqu'il semble avoir fait partie d'un récit du ministère galiléen ulilisé dans le quatrième évangile !. L'histoire de la pécheresse aux pieds de Jésus (7, 36-60) est une variante de l’onction de Béthanie (Mc., 14, 3-9). La question du plus grand commandement (10, 25-28) est donnée sous-une forme qui paraît originale par rapport à celle qu'a conservée Marc (12, 28-34). L'épisode de la femme qui proclame heureuse la mère de Jésus (11, 27- 28) peut difficilement être tout à fait indépendante de la déclaration de Jésus sur ses vrais parents (Mc., 3, 31-35) aussi reproduite par Luc (8, 19-21). Il ya certainement, de même, quelque relation entre la parabole du figuier stérile (13, 6-9) et la malédiction du figuier (Mc., 11, 12-14)? entre la guérison d’une femme le jour du sabbat (13, 10-17 s.\ et-la guérison de l’homme à la main sèche (Me., 3, 1-6. Le., 6, 6-11), entre l'épisode de Zachée
4. Nous reviendrons sur cette question dans l'étude du quatrième évangile.
9. Dans ce cas, la priorité parait être du côté de la tradition conservée par Marc.
(19, 1-10) et la vocation de Lévi (Mc., 2, 13-14. Lc., 6, 27-28).
Il faut, comme nous l’avons fait pour l'évangile de Matthieu, attribuer aux Logia une part importante des éléments particuliers à Luc. Deux cas sont à envisager ici : il y a d’abord un certain nombre de fragments qui:sont si étroitement et si organiquement unis à des morceaux venant des Logia qu’on ne saurait leur attribuer une origine différente. Abstraction faite de quelques fragments de minime étendue, comme 9, 61-62, on peut indiquer, comme entrant dans cette catégorie, la prédication de Jean-Baptiste à divers groupes (3, Z0- 14), qui ne peut être séparée de l’ensemble de la notice sur le précurseur, la parole sur le vin nouveau et le vin vieux (5, 39) jointe à la parabole des outres, les malédictions (6, 24-26) qui sont inséparables des Béatitudes, la parabole de la drachme perdue (15, 8-10) étroitement liée à celle de la brebis perdue, les paroles sur le feu et le bapième, et sur les signes des temps (12, 49-50. 54-56) à cause de leur relation avec 12, 51-53, morceau que son parallélisme avec Mt., 10, 34-36 conduit à attribuer aux Logia. À ces morceaux il faut peutêtre ajouter la démarche des disciples qui demandent à Jésus de leur enseigner à prier (71, 1) qui sert d'introduction au Notre Père. L’attribulion ici esttoutefois moins certaine, car il se pour-
rait que nous ayons affaire à une introduction forgée par Luc. L’allusion à une prière enseignée par Jean-Baptiste n’est cependant pas favorable à cette hypothèse, et l’on peut parfaitement concevoir que Matthieu ait fait disparaître cette introduction pour attribuer directement à Jésus l'initiative de l’enseignement du Notre Père.
Dans une seconde catégorie nous ferons figurer les morceaux dont l'attribution aux Logia parait se justifier par leurs affinités avec des éléments constitutifs du même recueil. Ici encore le degré - de certitude de l'attribution varie suivant les cas. Il est très grand pour. des morceaux qui ont presque des équivalents dans le fond premier des Logia. Tel est le cas de la mission des soixantedix disciples (10, 1-20), pour les invectives contre les pharisiens (11, 37 s.; 16, 14-15), pour les appels à la vigilance (12, 35-38 ; 21, 34-36), pour la parole sur les jours de Lot (17, 28-32) et pour la dispute de préséance (22, 24-30). L'attribution est moins sûre quand on ne peut s'appuyer que sur des considérations relatives à l'allure générale et au caractère des morceaux. Néanmoins on peut, croyons-nous, envisager comme possible l’attribution aux Logia des morceaux suivants : le bon Samaritain (70, 29-37), la prière de l’ami (11, 6-8), le riche insensé (12, 16-21), « ne crains pas, petit troupeau » (12, 32), le salaire du serviteur (2, 47-
48), enseignements à propos des festins (14, 7-14), l'homme qui veut bâtir une tour ou partir en campagne (14, 28-33), l'enfant prodigue (15, 11-32), l'économe infidèle (16, 1-12), l’homme riche et Lazare (16, 19-31), le serviteur inutile (17, 7-10), le Royaume de Dieu au-dedans de vous (77, 20- 21), le juge inique (18, 1-8), le pharisien et le publicain (18, 9-14), la prophétie de la destruction de Jérusalem (79, 41-44), et peut-être aussi Marthe et Marie (10, 38-42) et Jésus refuse de se faire juge d’un différend (12, 13-15). Il ne faut pas méconnaître que, parmi ces morceaux, il y en a, telle la prière de l’ami (11, 5-8) ou la parabole du juge inique (18, 1-8), qui pourraient bien être l'illustration et la mise en scène de paroles de Jésus, mais il paraît naturel d'admettre que la formation de ces morceaux est antérieure à Luc et ne peut lui être attribuée.
4° Les sources particulières.
Les éléments qui n’entrent dans aucune des deux catégories dont il vient d'être question, nous paraissent pouvoir être répartis en trois nouveaux groupes ; le troisième est formé par des traditions sur la nature et l’origine desquelles il n'est pas toujours possible de se prononcer. Nous y ferons figurer l’évangile de l'enfance avec la généalogie
L'ÉVANGILE DE LUC 5il
(1, 5-2, 53 ; 3, 23-88), la résurrection du fils de la veuve de Naïn (7, 21-17), la notice sur les femmes qui suivent Jésus (8, 1-3), le mauvais accueil du village samaritain (9, 51-56), Marthe et Marie (10, 38-42), Jésus refuse de se faire juge d’un différend (12, 13-14), les Galiléens massacrés et la tour de Siloé (13, 1-5), le départ de la Galilée (13, 31-33), la guérison de l'hydropique (74, 1-6), celle des dix lépreux (77, 11-19), la tradition particulière sur l'institution de la cène (22, 15 s.), les récits d’apparitions (24, 13-49) et celui de l’Ascension (24, 60-53). Il convient de noter que la distinction entre les morceaux de cette catégorie et ceux de la première (traditions apparentées à celle de Marc), ne peut pas être faite d’une manière très rigoureuse. De même il est tel morceau de Ja troisième catégorie (par exemple, Marthe et Marie, 10, 38-42, la cène, 22, 15 s.) dont on peut se demander s'il ne devrait pas être plutôt attribué aux Logia. La valeur historique des éléments de la troisième catégorie est très inégale, puisqu'on y trouve des légendes poétiques comme l’évangile de l'enfance, des récits comme la guérison de l'hydropique (14, 1-6) qui apparaissent nettement comme des combinaisons artificielles dont tous les éléments constitutifs se retrouvent ailleurs et des morceaux comme la notice sur l'hostilité d'Hérode et le départ de la Galilée (13, 31-33), qui pour-
raient bien avoir conservé sur l’enchainement des faits de la vie de Jésus, des indications répondant mieux à la réalité que le schéma dogmatique de l’évangile de Marc.
La délimitation entre les éléments quil faut attribuer à la quatrième et ceux qu'il y a lieu de mettre dans la cinquième catégorie est très délicate et ne peut toujours être faite avec une absolue précision. Dans ces deux catégories, nous faisons entrer ce qui représente l'apport personnel de Luc, les additions qu'il a faites aux sources qu'il a suivies. Cet apport est formé de deux éléments ; il y a, d’une part, ce qui est sa propre création comme le prologue(7,1-4), très probablement les synchronismes du ministère de Jean- Baptiste (3,1-2), les notices sur le voyage vers Jérusalem (9,51 ; 17,11), la mise en scène de beaucoup de récits, comme par exemple le repas chez un pharisien un jour de Sabbat (74,1). Tout cela représente un élément rédactionnel. Mais, d'autre part, on relève dans le récit de Luc certains détails ajoutés à la tradition antérieure, mais trop intimement unis à elle pour avoir jamais eu une existence indépendante. Il faut se demander si Luc les a incorporés à son récit, parce que la tradition les lui fournissait ou bien s’il les a créés. Ces morceaux, qui se trouvent notamment dans l’histoire de la passion, ont un caractère et une tendance
apologétiques évidents. Il y en a, parmi eux, que letravail de rédaction et deremaniement pratiqué par Luc sur ses sources suffit à expliquer, par exemple, la transformation du récit de la comparution de Jésus devant le sanhédrin, les accusations portées par les Juifs contre Jésus devant le tribunal de Pilate (23, 2), la double proclamation , de l'innocence de Jésus par Pilate (23, 4-6. 13-16). D’autres, au contraire, tel l'épisode de la comparution devant Hérode-(23,6-16), peuvent difficilement être des créations de Luc, ce qui n’augmente pas d’ailleurs leur valeur historique. En tout cas, le caractère nettement tendancieux et apologétique de toutes ces additions doit faire penser à une adaptation de plus en plus parfaite du récit de la passion aux besoins de la polémique et de la prédication chrétiennes et non à l’utilisation d’un récit homogène et indépendant.
Nous croyons qu'il vaut mieux renoncer à établir entre les morceaux de la quatrième et de la cinquième série une délimitation trop précise; . nous nous bornons donc à indiquer ici les morceaux autres que ceux qui ont été nommés cidessus qui appartiennent à l’une ou à l’autre de ces catégories. Ce sont : la notice sur la vie de Jésus à Jérusalem (21,37-38), les deux épées (22, 35-38), l'ange à Gethsémané et la sueur de sang (22, 43-45), les femmes de Jérusalem pleurant sur
Jésus (23, 27-32), «Père, pardonne-leur » (23,34), les deux brigands (23, 39-43), la foule se frappe la poitrine ‘après avoir vu mourir Jésus (23, 48), les femmes préparent des aromates (23, 99-56).
5° L'évangile de l'enfance.
Il convient de revenir maintenant sur l'évan-. gile de l’enfance,non pas pour faire des deux chapitres qui le constituent une étudecomplète, mais pour présenter seulement quelques observations sur les morceaux qui le constituent !. Nous avons déjà noté, à propos de l’évangile de l’enfance de Matthieu, le caractère différent et inconciliable des récits du premier et du troisième évangiles et la contradiction que présentent avec l'ensemble de la tradition évangélique des récits d'après lesquels des événements extraordinaires auraient marqué l'entrée de Jésus dans le monde. IL faut noter d’abord la couleur fortement hébraïque de ces deux chapitres et notamment des hymnes qu'ils contiennent et qui donnent à ce cycle de traditions à la fois son caractère lyrique et sa haute tonalité
1. Voir, outre la littérature citée p. 427 n. 4, J. HiLLMANN, Die Kindheitsgeschichte Jesu nach Lukas, Jahrb. f. prot. Th., XVH, 189, p: 192-261; Huco Gressuann, Das Weihnachtsevangelium auf Ursprung uud Geschichte untersucht, Religion und Geisteskultur, 1914, p. 76-108. ‘
L'ÉVANGILE DE LUC ". b15 religieuse. On ne peut douter que ces récits soient originaires du pays de Juda et émanent de ces milieux judéens d’intense piété où l’on attendait Ja délivrance d'Israël. Très caractéristique est la manière dont sont entremêlées et étroitement unies les histoires relatives à Jean-Baptiste et à Jésus. Dans ce fait, comme dansle tressaillement de l'enfant dans le sein d'Élisabeth quand Marie la salue, on peut voir l'effet de La tendance souvent constatée à complètement intégrer l'histoire de Jean-Baptiste dans l'Évangile et à subordonner Jean-Baptiste à Jésus. On peut noter aussi que le rôle plus important joué par Marie dans le récit de Luc et l'effacement de Joseph, témoignent d’une évolution de la légende qui prépare déjà le culte de la Vierge (En. Meyer, Ursprung, I, p. 65).
On peut douter que la tradition reproduite par Lac soit tout à fait homogène. L’attitude de Marie dans l'épisode de Jésus à douze ans dans le Temple (2, 41-52) ne se comprend pas après les prophéties quiont précédé la naissance de son enfant. Mais surtout il y a lieu de douter du caractère primitif des versets 1,34-351, les deux seuls qui
4. Leur caractère secondaire est admis notamment par Hicr- MANN, die Kindheilsgeschichte Jesu nach Lukas, Jahrb f. prot. Theol., XVII, 1891, 221 s.; Harnack, Zu Lukas 1. 34-85, Z. N. T. W., II, 4901, p. 53 s.; H. Usener, Geburt und Kindheit Christi, Z. N. T. W., IV, 1903, p. 16. Leur caractère primitif est par contre défendu notamment par J. HArévy, Études évangé-
supposent nettement l’idée de la naissance virginale. La suppression de ces deux versets laisserait un texte parfaitement cohérent et satisfaisant; au contraire la question de Marie, « Comment cela arrivera-t-il puisque je ne connais pas d'homme? » ne se comprend pas dans la bouche d’une jeune fille fiancée qui doit, tout naturellement, penser que la prophétie se rapporte à l'enfant qui naïtra de son prochain mariage. De plus, il y a contradiction entre 1,32, où l'enfant sera appelé « Fils du Très Haut » parce qu'il sera l'héritier du trône de David, et 7,35 où le terme de Fils de Dieu est expliqué par la naissance surnaturelle. Enfin, une tradition qui faisait de Marie la cousine d'Élisabeth (7,36), laquelle était delafamille d’Aaron(7,5) ne pouvait faire de Jésus le descendant de David (7,82) que par son père Joseph.
Le caractère secondaire de J, 34-35 nous paraît ainsi certain. Il n’en résulte pas nécessairement que ces deux versets aient été postérieurement interpolés dans le troisième évangile. Rien n'autorise, en effet, à prêter à Luc une logique plus rigoureuse ou un sens critique plus aiguisé queceluidu rédacteur qui aurait introduit ces versets ou des millions de lecteurs qui ont lu le récit sans y apercevoir de contradiction.
liques, I, Paris, 1903, p. 170 s.; G. H. Box, The Gospels Narratives of the Nativity, Z. N.T. W., VI, 4905, p. 91, ete.
Les matériaux propres à Luc doivent donc être ramenés à des sources assez diverses, et ceci jette un jour intéressant sur la manière dont ils ont été mis en œuvre. L’évangéliste qui ne disposait pas de traditions solides sur la place où ils devaient être mis s'est borné à les intercaler dans le fil de lanarration de Marc, principalement en deux blocs compacts (6, 20-8,3 ; 9, 51-18, 14).
4. On parle parfois d’un contactde Luc avec la etradition johannique » (H. ZImMERMANN, Lukas und die Johanneische Tradition, St. u. Kr., 1903, p. 586-605; J. WELLHAUSEN, Le., p. 8. 11. 46. 53 s. 123. Einl., p.51; HARNACK, I, p. 157 s.; ScHMIeDEL, art. Gospels, E. B., II, col: 1794). Ii y a en effet quelques rapprochements assez curieux à faire, à propos de Marthe et Marie par exemple, du grand-prêtre Hanne (Lc., 3, 2. Acles, 4, 6. Jn., 18, 13. 24), de Jésus ne revenant pas directement de Judée à Capernaum, de la Samarie, de l'épisode des pieds lavés chez Jean qui n'est que l'illustration de l'exhortation au service placée par Luc au cours du dernier repas, de l’évéknuhe comme terme du ministère de Jésus (Lc., 9, 51. Jn., 13, 1.), de Jésus échappant aux embüches deses adversaires (Le., 4,29. Jn., 8, 59 ; 10, 39 ; 12, 36), de la pêche miraculeuse, de la première apparition du ressuscité à Marie- Madeleine, etc. Ces faits, si intéressants qu'ils soient, ne suffisent pas pour établir l'existence d’une tradition dont dépendraient à la fois Luc et Jean. Ils semblent devoir étre expliqués plutôt par le fait que Luc et Jean représentent l’un et l’autre un stade assez avancé du développement de la tradition. Il y aura lieu de revenir sur la question dans l'étude du quatrième évangile.