IV. — LE CARACTÈRE LITTÉRAIRE DE L'ÉVANGILE
Les intentions de Luc dans la composition de son évangile ont été indiquées par lui-même dans | le prologue mis en tête de son récit. Si son but dernier, comme celui des autres évangélistes, est de servir les intérêts de la foi en montrant la solidité des faits sur lesquels elle repose, il entend les servir par un récit plus complet, mieux ordonné, remontant plus haut et reposant sur une enquêtes plus complète que celle de ses prédécesseurs. * Comme l'a justement remarqué Abbott (art. Gospels, E. B., II, col. 1789), avec Lue, c'est une pro-" vince littéraire nouvelle qu’on aborde, on n'a plus affaire à une œuvre, sinon anonyme du moins"
1. V. O. Janssen, Der literarische Charakter des Lukasevangeliums, Diss., Téna, 1917. Nous ne connaissons que le titre de cette dissertation.
impersonnelie, écrite en vue d'un public indéterminé. C’est un livre qu’un auteur écrit en son nom personnel et dédie nommément à un individu. L'élément personnel joue donc un rôle plus considérable que chez Matthieu et chez Marc, dans le dessein de son œuvre tout au moins, car, pour ce qui est de son exécution, on peut constater que Luc, comme ses devanciers, est dominé parles matériaux qu'il met en œuvre et que c’est seulement dans une mesure extrêmement restreinte qu’il les organise et les adapte à son plan particulier !. Dans quelle mesure Luc a-t-il réalisé son dessein de donner un récit plus solide, plus complet et
1. Bousser, art. Evangelien (synoptische),R. G. G., IT, col. 117s.; Ep. Meyer, Ursprung, I, p. 2. 8. Nous ne pouvons donc entièrement souscrire à l'opinion de LAGRANGE (Lc. p. cxxix 5.) qui revendique pour Luc, au sens plein du mot, la qualité d’historien. Pour Lagrange, Luc est un historien aussi exigeant que Polybe pour la réalité des faits. « Quand, dit-il, on a écrit un prologue comme celui de Lue, on ne saurait être un fabuliste qui divertit son public. On est historien comme Polybe ou imposteur comme Philostrate » (p. cxxx). Raisonner ainsi c'est, nous semble-t-il, confondre les intentions de l’auteur avec ce que les matériaux dont il disposait lui permettaient de réaliser. De ce que Luc n’a pas mis « devant Hérode ou Pilate une harangue sur les lèvres de Jésus » (p. cxxx) il ne faut pas conclure qu'il n’a rien ajouté de lui-même à son récit car, sur ce point, la tredition était déjà assez ferme pour ne plus pouvoir être altérée. Enfin, il faut avoir son siège fait d'avance pour se laisser convaincre par l'argument suprême de Lagrange : « Luc nous a fait connaître son intention et l'Église a jugé qu'il l'avait exécutée en toute droiture » (p. exxxI).
miéux ordonné que ses devanciers et de quels éléments a-t-il disposé pour atteindre le but qu’il s'était proposé? Il ne semble pas que son récit puisse être considéré comme complet, en ce sens qu'il aurait absorbé tout ce qui, de son temps, existait en fait de tradition évangélique ; il ne peut non plus l'être dans cet autre sens qu’il présenterait un enchaïînement sans lacunes. Dans bien des cas, en effet, nous l'avons vu, on constate chez lui de simples juxtapositions de récits sans: cohérence réelle.
Il a cependant eu l'intention de présenter un tableau mieux enchaïné. La manière dont, par exemple, il place en tête de son récit la scène de Nazareth, le soin qu'il met à éviter les doublets que présentait chez Marc le groupe des multiplications, la simplification qu’il fait subir à la disposition géographique de cette même partie du récit, son effort pour marquer, dans la section, qui lui est propre, le fait que Jésus se dirige vers Jérusalem, tout cela est caractéristique et marque une préoccupation que, si on ne reculait pas devant un anachronisme, on pourrait appeler une
4. K. L. Scamint, Der Rahmen des Lebens Jesu, p. 214. Ceci est d'autant plus caractéristique que l’on ne peut, comme on l’a fait parfois, attribuer à Luc un principe absolu d'éviter les doublets. Il y en a en effet dans son récit; le plus caractéristique est celui qui est constitué par la mission des douze (9, 1-6) et par celle des soixante-dix (10, 1-16). Voir PLUMMER, Le., p. xxvu.
préoccupation critique. Le soin qu’il met, d’autre part, à marquer, par les indications chronologiques de 2, 1 et de 3, 1-2, les synchronismes de l'histoire évangélique révèle un souci d’historien!. Mais, nous l'avons vu, dans tout cela il n'y a pas autre chose que des corrections ou des remaniements rédactionnels. Luc n’a pas disposé de renseignements directs qui lui auraient permis d'ordonner la matière de la tradition dans un cadre solide répondant au développement réel des événements. La preuve qu’il en est bien ainsi résulte du fait que, malgré ce qu'il considérait comme des insuffisances des récits antérieurs, Luc en a été réduit à adopter le plan de Marc en se bornant à des retouches qui ne sont pas toujours heureuses et en y intercalant, en deux blocs principaux, les matériaux qu'il ajoutait.
Le souci qu'a eu Luc d'être historien et écrivain différencie son œuvre de celles des autres évangélistes sur un point qui n'est pas sans importance. Tandis que ceux-ci rapportaient les divers épisodes de l’histoire évangélique, à cause de l’enseignement religieux et moral qui s’en dégageait, Luc,
1. Prummer (Le., p. xLvI1) remarque ‘que Luc est l’auteur du Nouveau Testament qui emploiele plus souvent les mots « année » (26 fois contre 23 dans le reste du N.T.) et « mois » (40 fois contre 8). Ce que Plummer dit du souci chronologique de Luc paraît cependant exagéré.
pour qui cet intérét sans doute reste primordial, s'attache à faire revivre les personnages qu'il met en scène. Plummer observe qu’en raison de ce fait le sixième siècle n’a pas été loin de la vérité quand il a fait de Luc un peintre (PLummer, Lc., p. xLvi). Les procédés employés pour colorer ainsi le récit sont divers. Ce n’est pas toujours l'addition de détails. Nous avons vu que Luc laisse tomber bien des traits pittoresques qui se trouvaient dans Marc. Il en ajoute cependant quelques-uns, soit aux récits de Marc, soit à ceux de ses autres sources (Prummer, Le., p. xzvn). On peut citer, par exemple, la perplexité du peuple qui se demande si Jean ne serait pas le Christ (3, 15), la prière de Jésus au moment du baptême (3, 21), le commandement de Jésus à la fièvre auprès du lit de la belle-mère de Pierre (4, 39), la foule qui va à la recherche de Jésus et le prie de ne pas la quitter (4, 42), Jésus passant la nuit en prières sur la montagne avant le choix des douze apôtres (6, 12). Un procédé qui sert souvent à donner au récit plus de vie et de couleur est l’antithèse (PLummer, Lc., p.xivn). Il suffit de rappeler comme exempi2s de ce procédé l’orgueil du pharisien qui recoit Jésus à sa table et l'humilité de la pécheresse qui oint les pieds du Seigneur (7, 37 s.), l'homme riche et Lazare (16, 19-31), Marthe et Marie (10, 38 s.), l'ingratilude des Juifs et la reconnaissance du lépreux
samaritain (77, 15 s.), le pharisien et le publicain (18, 9-14), l'hostilité des autorités juives et la sympathie du peuple (179, 47-48).
Enfin, un dernier trait contribue à donner au récit de Luc cette vie qui est un des charmes du troisième évangile, c'est le caractère domestique et familier de beaucoup des épisodes qu'il raconte (Pruumer, Le., p. xzviu). Les scènes de repas sont particulièrement nombreuses chez Luc (repas chez le pharisien : 14, 15s.; souper d'Emmaüs : 24, 30), il y a des scènes d'intimité comme Jésus chez Marthe et Marie (10, 38-42), des images familières comme la parabole de la drachme perdue (15, 8-10) ou comme l'image de l'homme qui vient de nuit demander du pain à son voisin (11, 6-8).
Une des caractéristiques du style de Luc est sa grande variété. Comme le remarque Plummer (Lc., p: L), quand on passe de Luc, 1,4 à Luc, 1, 5, on a l'impression de passer d’un chapitre de Xénophon à un chapitre des LXX. Dans une certaine mesure,cette variété est voulue, et l'on peut, avec le P. Lagrange (Le., p. ci), admettre que Luc a senti que c'était une convenance du sujet de ne point traiter la tradition évangélique selon les procédés de la prose grecque élégante, car c’eût été La défigurer et lui imposer un vêtement grec qui n'était pas fait pour elle. Harnack (I, p. 152) admet que cette variété du style, ce coloris particulière-
ment hébraïque de l’évangile de l'enfance, notamment, sont le résultat d’intentions systématiques et viennent d'un procédé artificiel. Il semble y avoir dans cette opinion un peu d’exagération, car il n’est pas possible de faire entièrement abstraction de l'influence qu'a pu exercer sur Luc la. forme des matériaux oraux ou écrits quil utilisait. Il paraît légitime d'admettre l’action simultanée et convergente de deux causes : adaptation du style à la nature des récits et influence des sources, le rôle de chacune d'elles restant naturellement impossible à déterminer avec précision (PLummER, Lc., p. xuix).
La maitrise de Luc en matière de grec se manifeste à La fois par une construction plus souple et plus variée et par l'emploi d'un vocabulaire plus riche et plus voisin de celui des auteurs classiques que ceux de Marc et de Matthieu.
Comme l’a remarqué Norden!, Luc est plus proche de l'usage classique que les autres évangélistes. Son récit est mieux lié, ce qui est réalisé tantôt par la substitution de participes à des verbes à un temps défini, tantôt par un emploi plus abondant des particules de liaison ?. Les pré-
1. Antike Kunslprosa, p. 485; Evo. Meyer, Ursprung, I, p. 9. Voir LAGRANGE, Le., p. cixs.
2. L'emploi de ëé, de ov, de y4p par exemple est beaucoup plus fréquent chez Luc que chez Matthieu et Marc.
sents historiques sont moins nombreux, les cons-° tructions incorrectes ou embarrassées sont plus
rares, les mots condamnés par les grammairiens
sont évités. Luc emploie onze fois l'optatif qui ne
se trouve ni chez Matthieu ni chez Jean et une
seule fois chez Marc. C’est l'indice d’une certaine
culture. Il en faut dire autänt de l'attraction du relatif qui ne se trouve qu'une fois chez Marc
et deux fois chez Matthieu et qui est fréquente
chez Luc !.
Plummwer(Lc., p.Lxt1s.) a noté quelques expression particulières à Luc, ou employées par lui d’une manière particulièrement fréquente. Relevons seulement dans cette liste l'emploi de l’infinitif précédé de l’article, celui de rpèç après les verbes signifiant parler ou répondre, Gavydlery ër! (et non +i), l'emploi, comme substantif, du participe précédé de l’article, la fréquence du pronom TOC.
L'évangile de Luc présente un certain nombre d’hébraïsmes qui semblent dus à l'influence des LXX, car les citations de l'Ancien Testament ne révèlent jamais la connaissance directe du texte hébraïque(LacranGe. Le.,p.xcvur, cf. PLummER, Le., p. zx). Parmi ces hébraïsmes on peut relever l'em-
1. LAGRANGE, Lc., p. cxiv Cf. J. VITEAU, Étude sur le grec du Nouveau Testament: Le Verbe, syntaxe des Propositions, Paris, 1893, p. 5. Bcass-Desrunner, Grammatik, ? 65, 2. 7 294.
ploi de iyévere ou de xai &yévezc 1, de zat {2où, événicy,
rpoownov, mousiy ÉÀcOS fu ra, meyahüvey ÉÂeos LeTa, rouiv xparos, Èx LoUMGS MTPÈS, l'emploi de compléments de même racine que le verbe dont le type est ëribvuix irchiunox. Seul des synoptiques, Luc a les termes de fércs, x2p0c, cfxspa transcrits par les LXX de l’hébreu ; il emploie 27 fois la forme hébraïsante ‘Tepousaréu et 4 fois seulement la forme hellénisée ‘Ispossavue.
Les aramaïsmes proprement dits sont moins nombreux. Il y en a cependant qui sont fort nets, tel l'emploi de la one périphrastique, la construction &rcxpt#fsis sirev, l'emploi du verbe &ey=5da comme auxiliaire, la fréquence des pronoms aux cas obliques, le substantif au génitif remplaçant l'adjectif (LagranGe, Le., p. cm). D'un autre côté Luc évite un certain nombre de termes araméens qui se trouvaient chez Marc. Il substitue Enaurhs à Kavavaioc.(6, 15), Kpaviov à Toy (23, 33). Il emploie diidoxxhe ou iriorére plutôt que babéet. ’Auty est rare chez lui et souvent remplacé par &An0às (9, 27 ; 12, 44; 21, 3) ou par ëx' àkrlsiac (4, 25; 22, 59), Neuuxss est employé au lieu de yeapparedc (7, 30; 10, 25, etc.), Suuovuv est précisé par l'adjectif äx@bagroy (4, 33). (PLumwer, Le., D-Axxx1V);
2, Vireau, Étude sur le grec du Nouveau Testament,comparé avec celui des Septanle, sujet, complément et attribut, Paris, 1896, p.825.
Il vaut la peine de relever que Luc a évité les mots latins qui se trouvaient chez Marc. Blass, (Grammatik, $ 406) a relevé quelques constructions comme à tpyasiay (12, 58), qui trahissent l'influence du latin ; mais il n’est pas certain que cette influence se soit exercée directement et que les expressions considérées n'aient pas pénétré dans le grec hellénistique dès avant Luc (LaGrance, Le2,p cxxvm). k
Le vocabulaire de Luc est, avec celui de Paul, le plus riche du Nouveau Testament (voir, Intr., III, p. 132 s.): il comprend (évangile et Actes) 2697 termes dont 715 ne se trouvent pas ailleurs dans le Nouveau Testament. Les mots particuliers à Luc se rencontrent en majeure partie dans les LXX et dans le grec classique et post-classique. Les contacts avec la langue médicale n’ont pas une importance suffisante pour qu'on puisse conclure que l’auteur du troisième évangile était un médecin.
Uneremarque doit encore être faite sur le vocabulaire de Luc, c'est qu'il présente des contacts assez importants avec celui de Paul. Les relevés faits par Hawkins (p. 154 s.), Plummer(Lec., p. zivs.) et Lagrange (Le., p. cxx s.) sont significatifs. Certains des termes qu'affectionne Paul comme riorus, yapis, AEOS, dpeois AMAPTOY, TVEÜUE do, SON employés chez Luc plus fréquemment que dans
les autres évangiles (PLuuuer, Lc., p. xzmm). Il ne faut cependant pas exagérer la portée de ce fait. Nous avons vu,en effet (voir p. 419), que l'évangile de Matthieu, lui aussi, présente, au point de vue du vocabulaire, des contacts avec les épitres.