IL. — Le PRocoGuE DE Luc
Le premier témoignage à examiner est celui de Févangile de Luc dans son prologue (7,14). Celuici est ainsi conçu : « Plusieurs déjà ont entrepris de rédiger le récit des événements qui se
sont accomplis! parmi nous tels que nous les ont transmis ceux qui en ont été, depuis l'origine, les témoins oculaires et qui sont devenus ministres de la parole. Et j'ai cru bon, moi aussi, de m'informer avec soin de toutes choses depuis le commencement?, et d'en écrire pour toi, excellent
1. On peut aussi traduire « dont on est pleinement convaincu ».
2. Le mot &ywôev qu'emploie Luc est généralementcompris dans le sens de « depuis les origines» et rapporté au fait que Luc remonte dans son récit plus haut que Marc non seulement jusqu'à la naissance de Jésus mais jusqu’à l'annonce de celle de Jean-Baptiste. Cependant, dansl’antiquité, OriGène (Hom. lin Lucam, Micne, P. G., XIII, col. 1804) et dans les temps modernes F. Diseuius (Die Herkunft der Sonderstücke des Lukasevangeliums, Z. N.T. W., XII, 1911, p. 338), E. KLosrermanx (Le., p. 362 s.), LAGRANGE (Lc., p. 5, 6.) entendent « depuis longtemps », sens en faveur duquel on peut invoquer Pap. Tebt., 1,59. L. 6 ss. 40 (ef. Mourron-MiLziGan, The vocabulary of the greek New Testament, London, 1915, /, p. 50). Lagrange invoque en faveur de cette interprétation un double argument : 1° il y aurait, selon lui, avec le sens « depuis le commencement » double emploi et même tautologie entre les mots dvwev et xäorv. 2° Le sens recommandé par lui lui semble résulter de la place occupée par &vwfey immédiatement après rapnxo}ouünxért. Aucun de ces arguments n'est probant. La place occupée par le mot ävwley rend le sens défendu par Lagrange possible mais non nécessaire. Quant à la tautologie signalée, elle ne nous parait pas exister. Le mot xäo:v peut signifier que les évangiles antérieurs, par exemple celui de Marc, présentaient des lacunes et que Luc prétend raconter les mêmes choses mais d'une manière plus complète. Le mot ävwfev, au contraire, peut se rapporter au fait que Luc, en faisant commencer son récit plus haut, entend élargir le cadre adopté par ses prédécesseurs et faire entrer dans l'histoire évangélique des événements qu'ils n'y avaient pas compris. Le sens « depuis le début » est
Théophile, une narration bien suivie, afin que tu reconnaisses la solidité des enseignements qüe tu as reçus. »
Cette introduction met plusieurs faits importants en lumière. D'abord c'est qu'avant Luc, il y a eu de multiples ! essais de rédaction de l’histoire évangélique. L'analyse des relations des synoptiques entre eux établit qu’un des récits ainsi composésétait celui de Marc, tout au plussousuneforme légèrement différente de celle que nous connaissons. Il faut y joindre en tout cas les Logia, mais non, semble-t-il, l'évangile de Matthieu. La nécessité affirmée par Luc de recherches soigneuses pour l'établissement d’un récit bien ordonné suppose qu'il se trouvait en présence d'un état déjà complexe de la tradition. Les évangiles qu'il avait sous les yeux devaient être déjà nombreux.
Les premières narrations reposaient sur l’autorité de ceux qui, après avoir été les témoins ocu-
donc possible ; il nous semble qu'il doit être préféré à « depuis longtemps », parce que Luc aurait difficilement pu faire allusion au moment où il avait commencé son enquête sans fournir en même temps quelques indications sur les conditions dans lesquelles il l'avait faite. Le sens « de nouveau », qui serait théoriquement possible, doit être écarté parce qu'il exigerait, comme le remarque justement Lagrange, qu'il ait été question d'enquêtes antérieures.
4, Luc dit xoh)ot, ce qui, suivant les cas, peut être traduit par « plusieurs » ou par « beaucoup ».
laires de l’histoire évangélique, étaient devenus les ministres de la parole, c’est-à-dire les prédicateurs du christianisme !, en d’autres termes sur ce qu’on a appelé ia catéchèse apostolique, qui se trouve être ainsi le fondement prernier de toute la littérature évangélique. Mais si les narrations dont parle Luc reposent sur la catéchèse apostolique, elles ne se confondent pas avec elle. Luc n’a pas connu de récit évangélique qui émanât directement d’un apôtre ou qui passât pour en être la reproduction authentique; et comme cela est dit sans aucune pointe polémique, nous pouvons aller plus loin encore et conclure de son-témoignage qu'il n’existait pas avant lui d’évangile qui fût considéré comme venant d'un apôtre. On peut même se demander si Luc aurait jamais eu l’idée d'écrire son livre au cas où il aurait connu un évangile apostolique. |
Luc ne critique pas directement les œuvres de ses devanciers, il se borne à indiquer l'idéal qu'il se propose de réaliser dans son livre. Le programme qu'il trace est intéressant parce qu'il fait connaitre les points sur lesquels les évangiles antérieurs ne le satisfaisaient pas. Il veut faire un récit qui repose sur des recherches soigneuses,
1. On peut remarquer qu'il y a là, les deux éléments qui, d'après Actes 1, 21-29, constituent les conditions de l'apostolat.
qui remonte aux origines, qui soit complet et enfin bien ordonné. Nous en pouvons conclure que les évangiles qu'il connaissait ne DE AE € pas, à ses yeux, ces diverses qualités.
Il. — LE Témoignace DE Papras!
Papias, évêque d'Hiérapolis en Phrygie, composa, sans doute vers 140?, un ouvrage en cinq livres intitulé « Explications des paroles du Sei-
1. SCRLEIERMACHER, Ueber die Zeugnisse des Papias von unseren beiden ersten Evangelien, St. u. Kr., 1832, p. 135-168 ; Tu. ZAHN, Papias von Hierapolis, St. u. Kr., 1866, p. 949 ; G. K., I, p. 8948.; Forsch., VI, p. 112-447; HiLGENFELD, Papias von Hierapolis, Z. f. wiss. Th.. 1815, p. 231-270; Papias über Marcus und Matthäus, Z. f. wiss. Th., 1879, p. 1-18 ; Papias von Hierapolis und die neueste Evangelienforschung, Z. f. wiss. Th., 1886, p. 257-291; WEIFFEN- BACH, Rückblick auf die neuesten Papiasverhandlungen, Jahrb. f. pr. Th., 1811, 323-279, 406-468; Die Papiasfragmente über Marcus und Matthüus, Berlin, s.d. AN Tu. Moumsen, Papianisches, Z. N. T. W. LI, 1902, p. 156 s.; P. Corssen, Zu Eusebius ke. IL, 39 und Il, 45, Z. NT: W,., UT, 1902, p. 242 s.; GOETz, Papias und seine Quellen, Sitzber. bib hist. KI. d, kôn. bayr. Akad. der Wissensch., 1903, p. 261 s.; CHapmAnN, Le témoignage de Jean le Presbytre au sujet de saint Marc et de saint Luc, Revue Bénédictine, 1906, p. 357-376 ; BLass, Papias bei Eusebius, Beütr. z. Ford. chr. Theol., XI, 2 (1907).
2. Les critiques ne sont pas entièrement d'accord sur la date de la composition del'ouvrage de Papias. ABsorr dit entre 120 et 130, Sanpay, Nicoz, Zaun, Loisy entre 125 et 130, Licarroor entre 430 et 140, WestrcorTT, STANTON, BarirroL entre 140 et 150, ILARNACK entre 145 et 160. Sur cette question, voir t. 11, ch. 1v.
gneur » (Azyluv rvpiax@v 2Enyhosis !). Eusèbe {k. e., III, 39, 1) cite le témoignage d'Irénée (Haer., V, 33, 4), d'après lequel Papias, homme antique, avaitété l'auditeur de Jean et le compagnon de Polycarpe; mais il ne paraît pas admettre. ce témoignage sans réserves. Eusèbe n'était pas sympathique aux vues chiliastes de l’évêque d'Hiérapolis. « C'était, dit-il, un petit esprit ainsi que cela apparaît dans ses écrits » (111, 39, 13). Il souligne — se met- . tant sur ce point important en opposition avec Irénée — que Papias n’a ni vu ni entendu les saints
4. ,Zaux (G. K., I, p. 857 s.) admet comme théoriquement possible que le titre de l'ouvrage de Papias puisse être traduit « Explication des oracles du Seigneur », c’est-à-dire des prophéties de l'Ancien Testament. Il ne doute pas cependant que l’ouvrage de Papias ait été consacré à l'explication des paroles de Jésus. Une idée analogue à celle qu'avait indiquée Zahn a été reprise par F. Burkirr (The Gospel history ana its transmission, Edinburgh, 1896, p. 126 s.), et systématiquement développée par RenpeL Harris et VAcRERr Burcx (Testimonies, Cambridge, 1916-1920, 2 vol.). Ces auteurs se sont efforcés de montrer que les Logia de Matthieu dont parle et qu'avait commentés Papias étaient un recueil de textes de l'Ancien Testament ayant servi à l’enseignement chrétien et à la polémique, principalement contre les Juifs. Ce recueil aurait été longtemps conservé dans l'Église. Les Testimonia de Cyprien en seraient une recension et de même un recueil conservé au mont Athos dans un manuscrit du xvi' siècle et attribué au moine Matthieu, un peu témérairement identifié à l'apôtre Matthieu. Il y a là une combinaison ingénieuse mais par trop subtile et qui repose sur des bases étroites et fragiles. On peut considérer comme décisive la réfutation qu'ont faite de ce système GUIGNEBERT (R. H. R., {. LXXXI, 1920, p. 58-69) et Loïsy (R. H. L. R., 1921, p. 271-982). !
apôtres mais seulement reçu la tradition de la foi de ceux quiles avaient connus (J/1, 39, 2), etcomme il a eu soin de conserver un passage caractéristique de la préface de Papias, nous sommes en état de nous assurer que ce Jugement d'Eusèbe ne lui est pas dicté par l'hostilité que lui inspiraient les vues théologiques de Papias. |
Dans cette préface, Papias s’exprimait ainsi : « Pour toi, je n'hésiterai pas à ajouter ce que j'ai appris des presbytres et dont j'ai fort bien conservé le souvenir, pour confirmer la vérité de mes explications. Car ce n’était pas auprès des beaux parleurs que je me plaisais, comme le font la plupart, mais auprès de ceux qui enseignaient le vrai; Je n'aimais pas ceux qui rapportaient des préceptes étrangers, mais ceux qui transmettaient les commandements imposés par le Seigneur à notre foi et nés de la vérité elle-même. Quand quelque part je rencontrais ceux qui avaient été dans la compagnic des presbytres, je cherchais à savoir les propos des presbytres, ce qu'avaient dit (<îrey) André ou Pierre ou Philippe ou Thomas ou Jacques ou Jean ou Matthieu ou quelqu’autre des disciples du Seigneur; ce que disaient (Aéyousw) ! Aristion! et Jean le presbytre, disciples du Seigneur ! ».
1. Dans Eusèee, À. e., III, 39, 8-4. Je suis la traduction de E. GraApIN, Paris, 1905.
témoignage au passé et n'indique nullement qu'il l'ait recueilli directement etqu'il ait été, même dans
- nomméà coté d’Aristion et après lui, est qualifié de + presbytre. Papias parle du témoignage de ces deux | 4 hommes au présent, ce qui implique qu'à un mo- ment qui n’est pas nécessairement celui de la composition de son ouvrage, mais qui pourrait être celui où il s'est documenté, il a été à même de re- eueillirle témoignage de cepresbytre Jean, non pas JU directement, sans doute — car il n’aurait pas man- qué de le dire — du moins comme celui d’un | personnage contemporain.
Mais ici apparaît une difficulté : Papias a écrit entre 140 et 150 ou un peu avant; on ne peut . guère admettre qu'il faille faire remonter à plus de 20, ou au maximum, de 30 ans plus tôt lé . moment où il a dû recueillir la documentation qu'il a mise en œuvre. Cela donnerait, dans les conditions les plus favorables, l’année 110 environ comme la date la plus reculée à à laquelle Papias
= À 1. Il y aura lieu de l’étudier plus à fond à propos de la tradition relative à Jean et à son évangile. ë
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sa Jeunesse, le contemporain de ce Jean. L'autre