ÏJ. — LE TERME D'ÉVANGILE AVANT LE CHRISTIANISME
Le mot neutre sbæyyséey, évangile ne se trouve pas dans les LXX, du moins avecle sens religieux qu'il a pris dans la suite. Dans la Bible grecque on ne rencontre pas le neutre sbzyy£Auv, mais seulement le féminin eoayyekle (heb. 71w2 ou nv), avec le sens de nouvelle favorable (11 Sam., 18, 80. 82. 27. IT Rois, 7, 9). Le verbe ebayyenttery (nw2) à parfois le sens d'apporter une ebayyekiæ, une bonne nouvelle, au sens matériel (/ Sam., 31, 9. II Sam., 1, 20. etc. Jérémie, 20, 15. Psaume 67, 12. etc.) ; mais on le trouve aussi, notamment dans le Second Esaïe, avec un sens qui annonce et prépare la notion chrétienne d'Évangile. Dans ces textes, elayyeAfauw c'est proclamer les attri-
buts moraux de Dieu et annoncer sa grâce envers les hommes. Ainsi, dans le Psaume 39, 10: « J'ai annoncé dans une grande assemblée la délivrance que tu m'as accordée ». Esaïe, 60, 6: «Ils publieront les louanges de l'Éternel », Psaume 95, 2 : « Annoncez, jour après jour, la délivrance qu’il (Yahweh) accorde ». Nahum, 1, 15 (2, 1) : « Les messagers qui annoncent la paix. » Esaïe, 40, 9: « Monte surune haute montagne, Sion, pour publier la bonne nouvelle ». Esaïe, 52, 7 : « Celui qui apporte de bonnes nouvelles. qui publie la paix... qui publie le salut ». Esaïe, 61, 1: « L” Beprit du Seigneur est sur moi. — Car l'Éternel m'a oint pour porter de bonnes nouvelles aux malheureux. — Il m'a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé. — Pour proclamer aux captifs la liberté. — Et aux prisonniers la délivrance. »
IL y a donc bien, dans l'Ancien Testament, sinon le terme, du moins l'idée d’un Évangile qui est la proclamation d’une délivrance divine. Ce qui donne à ce fait toute sa portée, c’est que Jésus, tout nourri de l'Ancien Testament, a expressément présenté son ministère comme la réalisation de la prophétie d'Ésaïe, 61, 1. C'est en citant la parole du prophète rrwyot ebayyenifovra (l'Évangile est annoncé aux pauvres) qu'il répond à la question des envoyés de Jean-Baptiste (W4., 11, 5. Le., 7, 22) et, d’après Luc, il aurait inauguré son mi-
nistère public en disant, après avoir lu la prophétie d'És., 61, 1: « Aujourd'hui, cette prophétie est réalisée devant vous » (Le., 4, 21). L’historicité de cet épisode n’est pas au-dessus de tout soupçon. Il s'accorde mal avec la manière plus simple dont Marc et Matthieu racontent le commencement du ministère de Jésus.-Il n’en illustre pas moins d'une manière significative le lien qui unit l’Évangile de Jésus au grand courant du prophétisme hébraïque. |
Mais si la notion d'Évangile était ainsi comme préformée dans l'Ancien Testament, il est pourtant piquant de voir le substantif neutre sùxyyéev, terme chrétien s’il en est semble-t-il, apparaître dans la langue religieuse, sur le terrain grec‘. Dans une inscription de Priène relative à l'introduction du calendrier julien en Asie, qui date de 9 avant . J.-C. et où Auguste est célébré comme le Sauveur (Evrte) du monde, on lit cette phrase : #9£ey à sù rouen Toy D adrèv edavyekilwy à yevéOAroc] roù Oecd. « Le jour de naissance du dieu a été pour le
4. Dans l'expression classique sdayyélia 6derv «offrir un sacrifice à la réception d'une bonne nouvelle», l'élément religieux est représenté par le terme 6vev. Sur cette expression voir les références et Les textes cités par JEAN Rourrrac. Recherches sur Le caractère du grec dans le Nouveau Testament d'après les inscriptions de Priéne, Paris, 1911 (Bibl. de l'Éc. des Hes ÉE. Sc. rel., ÉOXXIV:2.) D. 14.0 9!
monde le commencement des bonnes nouvelles qu'il apportait » {. :. Deux D co pourtant diminuent singu- …. lièrement la portée de l'emploi du terme ebxyyéae dans cette inscription: c'est, d’une part, qu'aucun lien ne paraît y être établi entre l’épithète de . Swrre donnée à Auguste et le terme d’ebayyélov, c'est d'autre part que l'emploi du pluriel paraît indiquer que ce qu'on attend d’Auguste, ce sont plutôt des biens terrestres concrets qu’un bien religieux ; la première notion en effet, serait mieux indiquée par un singulier que par un pluriel. Il semble donc excessif de voir dans le cercle d'idées représenté par l'inscription de Priêne, l’origine de la notion d'Évangile 2. Les antécédents légitimes de cette idée sont bien plutôt du côté du judaïsme.
4. Cette inscription a été publiée, pour la première fois, par Mommwsenet von WizzLamowir-MoEzLeNpoRr däns les Milteilungen des kaiserlich-deutschen archaeologischen Instituts (Athen. Abt.) XXIV (1899), p. 275 s. On en trouvera le texte et la traduction dans Rourriac, Recherches, p. 69-13. C'est sa traduction que nous reproduisons. Sur l'inscription voir Deissmanx, Licht vom Osten 2-3, Tubingen, 1909, p, 276 s.; Harnack, Reden und Aufsaetze, Giessen, 1904, I, p. 301 Ss; Wenpraxn, EQTIHP, ZN.T.W., V, 1904, p. 335 s.
2. Ainsi que l'ontsoutenu, à des degrés divers} von WiLLAMOWITz- Mogccennorr, (Müitteil., 1899, p. 293), WeLLuAuSsEn (Einl., p. 99), RourriAc (Recherches, p. 145).
IL. — La NOTION PAULINIENNE D'ÉVANGILE ET L'EM- PLOI DU TERME D'ÉVANGILE DANS LE Nouveau TEs- TAMENT EN DEHORS DE LA LITTÉRATURE ÉVANGÉ- LIQUE, :
Sur le terrain chrétien !, c'est avec l’apôtre Paul qu'apparaît pour la première fois, à notre connaissance, le terme d' on Tantôt l'apôtre ‘dit, d’une manière absolue, « l'Évangile », tantôt il détermine le mot en PA « l'Évangile de Dieu », « l'Évangile du Christ » ou « mon Évangile ». L’ Éteneile. au sens absolu, c’est la doctrine prêchée par Paul : « L'Évangile que je vous ai prêché » (1 Cor., 15,1), c'est le mystère de la rédemption de l'humanité pécheresse sauvée par la mort et. la résurrection du Christ. C’esten ce sens qu'ilest « une puissance de Dieu » (Rom., 1, 16) et qu'il faut que les hommes lui soient asservis (Rom., 10, 16,) *. De ce sens primordial en dérive un autre : l'Évangile n’est pas seulement la doctrine, le mystère, la puissance du salut, il est
1. Zauw, Einl., IT, p. 159 s.; Jou. Weiss, Aelf. Ev., p. 24 s.: Loisy, 1, p.3 s.; LAGRANGE, Me., p. 2; Harnack, Evangelium dans .Entstehung und Entwickelung der Kirchenverfassung und des Kirchenrechts in den zwei ersten Jahrhunderten, Leipzig, 1910, P. es S.
A AINCOrSALENCTLE 2 5 M4 DO: TUBES
encore la prédication de cette doctrine. C’est en ce sens que Paul écrit aux Philippiens que son emprisonnement a servi à affermir l'Évangile (Phil. 1, 7. cf. 12). C'est dans le même sens qu'il parle Le servir ou de lutter pour l'Évangile (Phil., 2, 22; 4, 3) et qu'il emploie le terme ëv &oy roë ebayyehiou pour dire: « Au début de l’évangélisation de la Grèce » (Phul., 4, 15) 1.
De cette notion fondamentale nous passons tout naturellement à l'expression « mon Évangile », qui signifie exactement l'Évangile que je bréche om, 10. 11.Cor.,; 4, 3:%Gal, À, 11 ; 2,24 I Thess., 1,5).
Le terme « Évangile de Dieu » ne peut non plus soulever de difficulté d'interprétation. Il s’agit de l'Évangile qui vient de Dieu, dont l’au- +88 premier est Dieu, « l'Évangile de Dieu.
qu'il a annoncé à l'avance par les prophètes... au sujet de son Fils » (Rom., 1,1 s.). Dans quelques textes il se peut qu'il y ait une notion un peu différente mais cependant directement apparentée à celle-là et que Paul entende par l’ « Évangile de Dieu » la prédication que Dieu l’a chargé de répandre (Rom., 15, 16. 11 Cor:, 11, 7. I Thess., 21289).
L'interprétation de la dernière expression qu'il
PROC Con D 9 AE ne MI Corse, 18.10Ga1r 1287
Phil., 1,5. 16. I Thess., 2, 4. Phm., 13.
nous reste maintenant à examiner est plusdélicate. Dans la formule « l'Évangile du Christ » (ou du Fils), on peut reconnaître en effet aussi bien un génitif objectif qu'un génitif subjectif. Grammaticalement, l'expression considérée peut être traduite « l'Évangile dont Jésus est le contenu ou l’objet » ou bien « l'Évangile prêché par Jésus ». Zahn (Eïinl., II, p. 165 s.) a défendu la première de ces interprétations. Il fait observer d’abord que, pour exprimer l'idée du Christ objet de l'Évangile, Paul se sert de la préposition +<pi dans la formule de Rom., 1, 2 s. : ebxyy£htov 6eoù
. Rep! T05 vioÙ abtob OÙ tés certainement, la notion d’origine est marquée par un génitif, tandis que le contenu est marqué par #cpù. Il convient toutefois de noter que Paul ne pouvait pas employer ici, l’un à côté de l’autre, deux génitifs, l’un subjectif, l'autre objectif et que l'emploi du xept lui était ainsi imposé. L’argument de Zahn ne serait péremptoire que si l’on trouvait ebæyy£ltey mepi sans autre génitif, ce qui n'est pas le cas. Zahn ajoute que dans l'expression « l'Évangile de Dieu » (et aussi dans à Sdayyéhte) ve5), le génitif indique celui qui prêche ou de qui vient l'Évangile et que par analogie il faut entendre l « Évangile du Christ » dans L sens de« l'Évangile prèché par le Christ ». Il n’y a 1à, nous semble-t-il, rien dé décisif, car il n’est nullement établi que Paul n'a pu joindre au
terme Évangile tantôt un génitif subjectif, tantôt un génitif objectif. Zahn invoque aussi l’analogie qu'il y a entre les expressions considérées et le paptépioy to Xpioroë Ou le paprüpiov ro5 Oéeë dont il est question dans / Cor., 1, 6 et 1 Cor., 2, 1, expressions qu'il entend dans le sens de témoignages rendus par le Christ et par Dieu mais que le rapprochement avec I Cor., 15, 15 invite plutôt à comprendre dans le sens de témoignages relatifs au Christ et à Dieu. Enfin Zahn invoque le passage 11 Thess., 1, 8 où l'expression « l’Évangile de notre Seigneur Jésus » désigne certainement l’enseignement de Jésus. Mais il ne prouve pas que cette interprétation s'impose dans d’autres passages où l'on trouve des expressions analogues mais non identiques !. On le voit, les arguments invoqués par Zahn n'obligent nullement à adopter son interprétation de l'expression l'Évangile du Christ. Par contre, il ya un certain nombre de passages où cette interprétation apparaît comme peu naturelle, sinon comme impossible. Quand Paul dit, par exemple, qu'il a garde de faire quoi que ce soit qui puisse nuire à l'Évangile du Christ (1 Cor., 9, 12), il est évident que sa conduite ne
1. Nous ne faisons pas état de l'argument tiré par Zahn du rapprochement des rù sdayyehtév pou et de vo xñpuyua ’Incoÿ Xp16:0% dans Rom., 16, 25, parce que ce passage ne nous parait pas faire partie du texte authentique de l'épitre.
peut avoir d'influence sur l'Évangile prêché par Jésus mais qu’elle en a une directe pour la prédication de cet Évangile. De même, dans /1 Cor., 2, 12, Paul dit qu'il est venu à Troas pour l° Évangile du Christ, ce qui ne peut signifier que « pour D che le Christ » (cf. II Cor., 10, 14). On peut ajouter encore que dans 11 Cor., 4, 3 et 4, 4 Paul emploie comme équivalentes les deux expressions « leglorieux Évangile du Christ » et «notre Evangile » !, c’est-à-dire l'Evangile prêché par moi, ce qui rend très vraisemblable l'interprétation d'après laquelle « le glorieux Évangile du Christ » n’est pas autre chose que la doctrine relative au Christ prêchée par l’apôtre.
Ce que Paul appelle l'Évangile du Christ, ce qu'il prêche comme seule source de salut pour une humanité pécheresse et condamnée, ce n'est pas d'ailleurs — la confusion n'est pas pos ble — l'Évangile prêché par Jésus en Galilée ; il suffit pour s’en convaincre de rappeler la ne dont l'apôtre résume dans 1 Cor., 15, 1-4, le contenu essentiel de cet Évangile : mort pour les péchés, ensevelissement, résurrection, apparitions (cf. Roms, 10, 9:s.).
L'Évangile c'est donc pour Paul une prédica-