‹ Introduction au Noveau Testament (volume 2)Chapitre 99 sur 127 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

[. — La TrapiTIox sur MATTHIEU

Le nom de Matthieu est d'origine hébraïque, son sens est « don de Yahweh », et il est, par sa forme, apparenté à d'autres noms comme Matthania [/V Rois, 24, 17 (LXX) ; Néhémie, 11, 17|, Mathitia (1 Chron., 9, 81. Néh., 8, 4.), Mathias (Actes, 1, 23) !. Matthieu figure dans les quatre listes d'apôtres que donne le Nouveau Testament (Mt., 10, 3. Mc., 2, 18, Le., 6, 15. Actes, 1, 13). Chez Marc et Luc, il occupe la septième place entre Barthélemy et Thomas; chez Matthieu et dans les Actes, la huitième ; dans Matthieu, il est associé à Thomas ; dans les Actes, à Barthélemy; dans ces deux listes, il est suivi de Jacques, fils d'Alphée.

1. Zaux, Einl., II, p. 265 ; DALman, Die Worte Jesu, I, p. 405.

Grimm (Clavis?, Lipsiæ, 1888, p. 213) propose de dériver Matthieu de l'araméen mat qui signifie « homme ».

Seul le premier évangile fait suivre le nom de Matthieu de l’épithète, « le péager ». Par là est établie une relation entre la personnalité de Matthieu et le péager dont la vocation est rapportée par les trois synoptiques (M4., 9, 9-10; Mec., 2, 14; Le., 6, 27-28). Le héros de ce récit appelé Lévi fils d’Alphée par Marc, Lévi par Luc, est nommé Matthieu par le premier évangile. Cette différence pourrait, à la rigueur, s'expliquer, comme le voudrait Zahn (Einl., II, p. 264), par l'hypothèse d’un double nom du personnage, comme dans le cas de Jean-Marc, de Saul-Paul et de Jésus-Justus ou, plutôt, parce que les deux noms sont d'origine sémitique, comme dans le cas de Joseph-Caïphe (Josèrxe, An/., XVIII, 2, 2). Il se pourrait alors que Jésus ait donné un nom nouveau au péager qu'il avait appelé, comme à Simon et aux fils de Zébédée. II reste pourtant surprenant que Marc et Luc n'aient pas rappelé que le péager dont ils racontaient la vocation était devenu apôtre, et, comme on ne trouve aucune explication satisfaisante de leur silence !, on peut se demander si le texte de Matthieu ne provient pas d'une conjecture faite par le

1. À titre de curiosité, signalons l'explication que donne Bozuicer (Markus der Bearbeiter des Matthüusevangeliums, Basel, 1902, p. 45) : « Ce sont là, dit-il, de ces amabilités que Les évangélistes se font entre eux. Marc se fait place en niant que Matthieu ait été appelé par le Seigneur. »

premier évangéliste qui aura pensé qu'un personnage qui avait si franchement répondu à un appel direct de Jésus ne pouvait pas ne pas avoir figuré parmi les apôtres !. Dès lors l’épithète de péager que le premier évangéliste accole au nom de Matthieu fait partie du système qui a réalisé l'identification et ne doit pas être retenue.

Ce que le Nouveau Testament nous apprend sur le personnage auquel est attribué le premier évangile se réduit à un simple nom propre et il serait vain de faire état, pour expliquer la genèse du livre, de l'habitude de l'écriture que pouvait avoir un ancien péager. Zahn (Einl., II, p. 25#) a fait observer que cette extrême sobriété de la tradition scripturaire sur Matthieu est significative. On a dû,'pense-t-il, avoir de bonnes raisons pour attribuer un évangile à un personnage quasi inconnu ; sans cela n’aurait-on pas pensé plutôt à quelqu'un de moins effacé comme Jacques, fils de Zébédée, Philippe ou Thomas. L'observation mérite d'être retenue. Il ne faudrait cependant pas en exagérer la portée, car il ne serait pas

1. JéLicner, art. Matthaeus der Apostel, R. E., XII, p. 499. Il n'y a plus dès lors à examiner, comme le fait Zaux (Einl., II, p. 253), si Lévi-Matthieu, fils d'Alphée, ne serait pas le frère de Jacques, fils d'Alphée. Zahn écarte d’ailleurs cette hypothèse parce que, pense-t-il, si Matthieu et Jacques avaient été frères, cela serait indiqué comme ce l'est pour Simon et André et pour Jacques et Jean. À

inconcevable qu'à la fin du premier siècle on ait attribué la paternité de l’évangile à un personnage dont on ne savait rien, plutôt qu'à un homme de qui on avait conservé quelque souvenir et dont il aurait pu paraître surprenant qu'on n'ait pas su plus tôt qu’il avait composé un évangile.

Zahn, qui ne peut être suspecté d’excessive sévérité à l'égard -de la tradition, s'exprime ainsi au sujet de la tradition ultérieure : « Ce qui a été raconté de Matthieu en dehors du Nouveau Testament à été rédigé tard, développé avec beaucoup d'imagination et repose en partie sur des confusions entre Matthieu et Mathias. On ne peut, dans ces conditions, en tirer aucun renseignement historique ! ».

Nous avons vu plus haut ce que Papias nous

1. Einl., II, p. 254. Sur ces développements légendaires, on consultera Lipsrus (Apokr, Apostelgesch., aux passages indiqués dans l'Ergänzungsband, p. 217 s.) et SCHERMANN (Proph. u. Apostelleg., p. 216 s.), il suffit d'indiquer ici que l'on a attribué à Matthieu comme champ de mission la Judée, la Palestine, Tyr et Sidon, la Macédoine, l'Espagne, l'Inde, la Perse ou l'Éthiopie, etc., les pays des anthropophages, des devins et des Troglodytes. Tantôt on le fait mourir de mort naturelle, tantôt on fait de lui un martyr qui aurait été décapité, lapidé ou brûlé. Son tombeau se serait trouvé chez les Parthes, à Hiérapolis de Syrie, à Antioche de Pisidie, en maint autre endroit encore. Cette diversité serait inconcevable s'il avait existé sur Matthieu une tradition ancienne, historique ou légendaire.

apprend sur l’évangile de Matthieu. C'est sur son témoignage que repose tout ce que la tradition ultérieure a dit sur l’'évangile. Comme cela était naturel, elle a précisé les données un peu sommaires de Papias, par exemple en déterminant l'époque de composition de l’évangile, en disant comme le fait Irénée (adv. haer., III, 1,1. Eusèse, h. e., V, 8,2) que Matthieu écrivit pendant que Pierre et Paul prêchaient l'Évangile à Rome et y fondaient l'Église, c'est-à-dire entre 60 et 64.

Il. — Marrareu ET L'ÉVANGILE DES HÉBREUx !

Dans le De viris illustribus (ce. 2. 3), écrit en 392, Jérôme parle d’un évangile composé en hébreu et intitulé « selon les Hébreux », qui serait

4. Nicnozson, The gospel according to the Hebrews, London, 1879; R. Hanpmanx, Das Hebraerevangelium. Ein Beitrag zur Geschichte und Kritik des hebräischen Matthaeus, Leipzig, 1888 (T. U., V. 3.); Zann, G. K., II, p. 642-193; A. Scamivrke, Neue Untersuchungen zu den judenchristlichen Evangelien, Leipzig, 1911 (T. U., XXXVII. 1); H. Warrz, das Evangelium der zwôlf Apostel, Z. N.T.W., XIII-XIV, 1942, p. 338-348 ; 1913, p. 38-64. On trouvera les textes commodément réunis dans ZAHN aïnsi que dans les recueils de NesrLe (Novi Testamenti graeci supplementum, Leipzig, 1896), de Preusonen (Antilegomena, Giessen, 1901), de E. KLosTERmANN (Apokrypha, II, Bonn, 1904, Kleine Texte, n° 8). On pourra aussi consulter la traduction et le commentaire d’Annoz» Meyer (dans HeNNECKE, Neut. Apokr., p. {1-21 et Handb. p. 21-38).

l'original de Matthieu qu'Origène et Pamphile avaient utilisé et que lui-même traduisit en grec et en latin. La thèse de l'identité de l’évangile des Hébreux et de l'original hébraïque de Matthieu a occupé une telle place dans l’histoire de la critique évangélique depuis saint Jérôme jusqu’à l’école de Tubingue, qu'il est nécessaire d'examiner brièvement ici la question des rapports de l’évangile de Matthieu avec l'évangile, des Hébreux et, d'une manière plus générale, avec les évangiles judéochrétiens (év. des Hébreux, des Nazaréens, des Ébionistes ou des XII Apôtres). L'étude approfondie de ce groupe demanderait des développements fort étendus ; mais nous pouvons nous borner à de sommaires observations en n'envisageant ces écrits qu’en fonction de la question que nous occupe.

L'évangile dont parle saint Jérôme était écrit chaldaico quidem syroque sermone sed hebraicis litteris (Dial. adv. Peslag., III, 2), c'est-à-dire rédigé en araméen occidental et écrit en hébreu carré. Jérôme le désigne de différentes manières, mais en associant et en combinant les termes qu'il emploie, de telle sorte qu'aucun doute n’est possible sur le point capital, à savoir qu'ils se rapportent tous à un seul et même document. Il l'appelle l’évangile hébreu (Comm. in Eph., 5, 4; Ep., 120, 8; Dial. adv. Pesl., III, 2), l’évangile

selon les Hébreux (De ‘wir. ull., 2; Dial. adr. Pesl., IIL, 2, etc.), l'évangile que lisent ou qu'emploient les Nazaréens (in Mt., 23, 35; Dial. ado. Pesl., III, 2), ou les Nazaréens et les EÉbionites (in Mt., 12, 13), l'évangile selon les apôtres (Dal. adv. Pesl., III, 2). I dit que cet évangile est considéré par la plupart comme l’évangile de Matthieu (Dial. adv. Pesl., IIT, 2). II lui arrive de l'appeler une fois l'original (authenticum) de Matthieu (in Mt., 12, 13). L'identification de l'évangile des Hébreux à ceux des Nazaréens et des Ébionites d’une part et à l'original de Matthieu de l’autre n’est qu’une conjecture de Jérôme. IL ne semble pas que cet auteur ait connu l'évangile des Nazaréens ou qu'il ait été directement renseigné à son sujet. Schmidtke (Neue Unters., p. #1) a montré qu'il doit avoir emprunté à Apollinaire de Laodicée et à son commentaire sur Matthieu ce qu'il en dit. Il ne semble pas plus directement informé de ce qui. concerne ’évangile des Ébionites ou des XII Apôtres. Le fait que Jérôme a ainsi parlé, comme s’il les avai connus, d'évangiles qu'il n'aurait pu confondre avec l’évangile des Hébreux s’il les avait connus diminué singulièrement la portée de son témoignage, et l’on peut se demander si, sur d’autres points eneore, il n’a pas voulu paraître plus informé qu'il ne l'était en réalité. Harnack (Gesch.

d. altchr. Lit. I Die Ueberlieferung, p. 7 s. II Die Chronologie, p. 632), par exemple, admet que Jérôme pourrait bien n'avoir pas traduit l’évangile des Hébreux comme il se vante de l'avoir fait, mais s'être borné à reviser une traduction antérieure }.

Il convient, en tous cas, d'examiner successivement les renseignements dont on dispose sur les trois évangiles (des Nazaréens, des Ébionites ou des XII Apôtres et des Hébreux) mentionnés:

par Jérôme.

D’après Irénée (Ado. haer., 1, 26,2; III, 11, 7), les Ébionites auraient rejeté Paul et ne se seraient servis que de l’évangile de Matthieu. D’après Eusèbe (k. e., III, 27,4), ils n'auraient utilisé que l'évangile selon les Hébreux. Comme d’autre part Eusèbe rapporte que Symmäque — à peu près le seul auteur ébionite — avait commenté l'évangile de Matthieu (A. e., VI, 17) ét qu'il paraît invraisemblable qu'un ébionite ait commenté un autre évangile que celui qui avait cours dans sa secte, il semble très probable que l'évangile des Nazaréens était un Matthieu hébreu. C'est là déjà une raison pour ne pas l'identifier purement et simplement à l’évangile des Hébreux qui, nous le

1. L'existence de cette traduction. parait résulter du fait qu'Origène cite l’évangile des Hébreux comme un document accessible à ses lecteurs.

verrons plus loin, ne diffère pas seulement dé l’évangile de Matthieu par la langue. L'opinion traditionnelle s’y résolvait cependant, en partie à cause de l'impossibilité d'identifier l’évangile des Nazaréens à quoi que ce soit. En 1911, Schmidtke, un des collaborateurs de von Soden pour son édition du Nouveau Testament, a dégagé une recension des évangiles qu'il appelle l'édition Z * qui doit dater de 500 environ et être originaire du patriarcat d’Antioche !. Ce qui caractérise cette recension c’est que le texte est accompagné denotes critiques, Schmidtke (p. 21 s.)en a réuni 15 dont 13 sont données comme venant du ‘Isuèaxév. Il admet qu’il n’y a à qu’un débris d’un travail eritique plus considérable dont les matériaux avaient été pris dans les commentaires d'Apollinaire de . Laodicée, lequel avait connu et utilisé l’évangile des Nazaréens. D'après ce que les leçons du ‘Touèauxé nous font connaître, l’évangile des Nazaréens n'aurait été qu’une traduction un peu libre de l’évangile de Matthieu. Quelques-unes des leçons qui nous ont été conservées présentent, en effet, très nettement un caractère secondaire, par

1. Les principaux représentants de cette recension sont les manuscrits A 566 (v. Soden: € 711), manuscrit mi-partie en onciale, mi-partie en minuscule qui date du 1x° siècle (AIG: In. conservé à Oxford. 566 Me. Mt. conservé à Pétrograd) et le

ms YŸ (v. Soden : à 30) du 1x° ou x° siècle conservé à Drama en | Macédoine. È

exemple le nom de « fils de Jean » donné à Pierre (16, 17, influence de Jn., 1, 42; 21, 15 s.), la suppression de « trois jours et trois nuits » dans 12, 40 ; ou, dans 10, 16, la substitution de « plus que des serpents » à « comme des serpents! ».

À propos des divers essais évangéliques mentionnés dans Luc, 1, 1, Origène (hom. in Le., I) oppose aux évangiles canoniques « ceux qui ont ‘été écrits par des hommes qui ne possédaient pas le charisme évangélique ». Parmi eux il citel’évangile des XII Apôtres. Il n'indique pas qu'il ait eu quelque relation avec l’évangile des Hébreux, auquel cependant il s'intéressait particulièrement. Jérôme, nous l’avons vu, a identifié les deux documents.- Il en faut au moins retenir qu'ils étaient écrits dans la même langue. L'évangile des XII Apôtres était donc un évangile judéochrétien écrit en araméen ?.

D'autre part Epiphane (Panarion, xxx) dit que les Ébionites se servent d’un évangile hébreu qui

1. Signalons encore une lecon intéressante. Dans 27,65 le texte de Matthieu pourrait faire dire par Pilate aux Juifs : « Vous avez vos soldats », ce quiéquivaudrait à un refus de mettre des troupes de sa garde à leur disposition. L'évangile des Nazaréens a fait disparaître l'amphibologie en ajoutant : « 11 leur donna des hommes armés qu'ils établirent en face de la grotte. »

9. Les autres auteurs qui citent l’évangile des XII Apôtres, . Ambroise, Théophylacte et Bède le Vénérable n’en parlent que d'après le double témoignage d'Origène et de Jérôme.

est un Matthieu mutilé. IL semble qu’il ait extrait d’un ouvrage ébionite les citations qu'il en donne. Cet évangile be certainement été originairement écrit en grec ‘,ce qui contredit l'affirmation d'Épiphane qui ae de l'évangile des Ébionites l'original de Matthieu.

Avant d'examiner la relation des fragments conservés de l'évangile des Ébionites avec leurs parallèles canoniques, il convient encore d'indiquer les raisons positives qu'il y a d'identifier l’évangile des Nazaréens et celui des XII Apôtres. Le fragment n° 2 (éd. KLostermanx) commence ainsi :

« Il y eut un homme du nom de Jésus, il avait environ trente ans et il nous choisit... » Le récit était donc fait, sinon par les Douze, du moins en leur nom, et ceci suffirait, comme l’a noté Zahn (G. K., IT, p. 728), pour que, en l'absence de toute indication, on donne à l’évangile qui le contenait le titre d'évangile des Douze. Cet évangile araméen était, comme nous l'avons vu, la traduction d'un original grec et cet original constituait par

1. Cela résulte d’un fragment (le n° 2 dans l'édition de KLos- TERMANN) OÙ il est dit que la nourriture de Jean-Baptiste était UÉR: dyprov CM À YEŸGL AY TOŸ LAvVA © Évyaois àv law (du miel sauvage dont le goût était celui de la manne, semblable à celui des beignets dans l'huile). La suppression des àxpièes(sauterelles) du texte canonique (M£., 3, 4) est en rapport avec un principe

végétarien, mais il y a ds zrols à èyxpi une transposition qui n'a pu être faite qu'en grec.

rapport aux évangiles synoptiques un document secondaire. Il ne contenait pas d'évangile de l’enfance mais apparaît cependant dans le /ragment 1 comme dépendant par rapport au texte de Luc, 1. C’est sous l'influence de Lc., 1, 5 (maladroitement combiné à 3, 1\, qu’il place le début du ministère de Jean-Baptiste sous le roi Hérode. La descendance aaronique de Jean-Baptiste et le nom d'Élisabeth ne peuvent venir que de Luc, 1, 5. Le début de l’évangile des XII Apôtres était disposé de la manière suivante : 1° Notice très générale sur Jean-Baptiste ; 2° Jésus venu à Capernaum déclare à ses apôtres qu'il les a choisis comme témoins pour Israël; 3° Le ministère de Jean-Baptiste etle baptème de Jésus. La relation entre les deuxième et troisième fragments est aisée à concevoir. Le récit qui, à propos de l'institution de l’apostolat, rappelle la vocation antérieure des disciples, remonte plus haut encore jusqu’à Jean- Baptiste. Le seul fait qui soit peu naturel, c’est qu’une notice générale sur Jean-Baptiste ait été maintenue en tête du récit. Cela ne s'explique que parce que l’évangéliste n’a pas voulu ou n’a pas pu faire abstraction du fait que la tradition évangélique mettait nettement Jean-Baptiste au commencement de l'Évangile. Sur d’autres points la dépendance n'est pas moins nette. Ce qui est dit, par exemple, de l’apostolat dans le second fragment

suppose les récits de vocation de Mc., 1, 16-20 ; Mt., 4, 18-22 et celui de Mt., 9, 9 1.

Le récit du ministère de Jean-Baptiste (/rgm. à) est entièrement dépendant à l'égard des synoptiques, comme le prouve.déjà la substitution de éyxois à axpis. On peut en dire autant du récit du bäptème de Jésus qui, par la formule « les cieux s'ouvrirent et il vit », combine le récit de Marc (1, 10) qui parle une vision et celui de Matthieu (3, 16) qui suppose un phénomène objectif. La parole céleste juxtapose les textes de Matthieu (3, 17), de Marc (1, 11) et de Luc dans letexte oriental (3, 22) et celui du ms. D de Luc. Le récit du baptème proprement dit comporte une série de développements secondaires auxquels nous ne pouvons nous arrêter. Les autres fragments de l’évangile des Ébionites pourraient être l'objet d'observations analogues. Celles que nous avons faites suffisent, croyons-nous, au point de vue qui nous occupe, car elles établissent que l’évangile des Ébionites ou des XII Apôtres ne peut pas correspondre à une forme primitive de Matthieu, puisqu'il dépend non seulement de lui mais encore des autres synoptiques.

Nous arrivons enfin à l’évangile des Hébreux.

1. La place particulière faite au rappel de la vocation de Mat-

thieu se comprendrait très bien si Matthieu RE de porteparole aux Douze.

Hégésippe, qui vint d'Orient à Rome vers 150 et qui, vers 180, composa cinq livres de souvenirs, y faisait d’après Eusèbe (4. e., IV, 22, 8) certaines citations #x re 105 xa0' “Eboaious ebayyehlou nat roù Evpiaxcd. Un peu plus tard, l’évangile des Hébreux est cité une fois par Clément d'Alexandrie et trois fois par Origène. Eusèbe (h.e., III, 25, 6) atteste que plusieurs le considéraient comme écriture sainte. Nous avons vu déjà ce qu’en dit Jérôme. Le titre d’évangile des Hébreux a dû être donné du dehors, d’après la langue du document. Ceux qui l’utilisaient le considéraient comme l’évangile original et authentique de Matthieu. L'idée que cet évangile pourrait, sur certains points, éclairer ou illustrer les données des évangiles canoniques, ne serait, sans cela, pas venue aux Pères. Par sa disposition, l'évangile des Hébreux devait se rapprocher du type synoptique, il n'aurait pu autrement être pris pour l'original de Matthieu. Il devait présenter, par rapport à lui, certaines lacunes puisque, bien que nous connaissions quelques morceaux qui sont dans l’évangile des Hébreux et qui manquent chez Matthieu, le premier avait, d'après la Stychométrie de Nicéphore, 2.200 stiches et le second 2.500.

Nous ne pouvons songer à examiner ici tous Les fragments conservés de l’évangile des Hébreux, aussi bien suffit-il, pour la question qui nous in-

téresse, de noter ce qui concerne leurs relations avec la tradition synoptique, avec celle de Matthieu en particulier.

Dans le fragment 3 (éd. Kcosrermanx) sur le baptème de Jésus, la formule in remissionem peccatorum paraît une simplification de celle de Marc (1, 4) et de Luc (3, 3) « baptème de repentance pour la rémission des péchés » réduite par Matthieu (3, 4) à « je baptise d’eau pour la repentance ». Le récit du baptême proprement dit (/ragm. 4) est apparenté au récit synoptique mais représente un stade qui paraît un peu plus développé. Comme chez Luc, mais contrairement aux récits de Matthieu et surtout de Marc, il n’y a pas vision de Jésus mais phénomène objectif. On peut reconnaître des éléments secondaires dans l'expression fons omnis Spiritus Sancti, et dans le développe- . ment de la parole divine en un sens qui exalte la personne de Jésus sous l'influence d'Ésaïe, 11, d’une manière qui s'éloigne plus nettement que les textes de Matthieu et de Marc du point de vue adoptianiste qui paraît avoir caractérisé La plus ancienne conception du baptême.

Le cinquième fragment dit: « Ma mère l’'Esprit- Saint me prit par un de mes cheveux et me transporta sur la grande montagne du Thabor ». Ce fragment est mis par tous les critiques en rapport avec l'épisode de la tentation. Dans Mc., 1, 12 et

dans M{., 4, 1, il est dit que Jésus fut conduit au désert par l'Esprit. L’analogie est plus frappante encore avec Mf., 4, 8 où il est dit que le diable emmène Jésus sur une haute montagne, que la tradition a précisément identifiée au Thabor. L'af- : firmation de l’évangile des Hébreux pourrait être une protestation contre l’idée du diable conduisant Jésus. Le transport par un cheveu est inspiré par Ézéch., 8, 3. La tradition de l'évangile des Hébreux s’est donc formée sur le terrain juif! et: appartient à un stade d'évolution plus avancé que les récits synoptiques. Une conclusion analogue peut être formulée pour le récit de la guérison de l’homme à la main sèche dans la synagogue de Capernaum (fragment 8). Dans l'évangile des Hébreux, le malade adresse à Jésus cette prière : «.J'étais maçon et je gagnais ma vie avec mes mains. Je t'en prie, Jésus, rends-moi la santé pour que je ne sois pas obligé de mendier honteusement mon pain. » [Il y a là un embellissement certainement secondaire du récit. Les synoptiques n'auraient eu aucune raison de faire disparaître un détail pittoresque comme celui-là s'il s'était trouvé dans leur source. Mais il ne s’agit pas seulement d'un développement uniquement narratif. L'introduction du détail particulier à l'évangile

1. À cause de l'Esprit présenté comme la mère de Jésus, le mot hébreu rouah étant féminin,

des Hébreux paraît en relation avec la tendance légaliste du judéo-christianisme. L'évocation de la situation misérable dans laquelle se trouve le malheureux que Jésus va guérir est une justification de la violation du sabbat. Mais, à bien prendre les choses, cet élément nouveau dénature l’argumentation originale en juxtaposant à une raison de principe une considération d'opportunité qui, en réalité, l’altère et ne la renforce pas.

Le fragment 18 donne une variante de l'épisode de la déchirure du voile du Temple. Dans l’évangile des Hébreux, c’est le linteau supérieur de la porte du Temple qui est brisé. [1 y a là, sans doute, l'influence d'Ésaie, 6, 4 que Segond traduit : « Les portes furent ébranlées dans leur fondement », mais où le terme hébreu, de signification imprécise, rendu dans les LXX par üxépôvpey et dans la Vulgate par superliminaria doit plutôt, d'après Karl Marti !, être traduit par linteau.

Le fragment 19 est relatif à la résurrection. Jésus, après avoir remis Le linceul au serviteur du grand-prêtre, se rend auprès de Jacques pour le relever du serment qu'il avait fait au moment où

1. Kurzer Hand-Commentar, Das Buch Jesaja, Tübingen, 1900, p.65 s. Mon collègue Anorpne Lops veut bien me dire qu'à son avis le plus sage est de s'en tenir à l'interprétation : « les fondements des seuils » mais que la traduction « linteaux », très ancienne, n’est pas absolument impossible. ;

il avait bu la coupe du Seigneur, de ne pas manger de pain avant d'avoir vu le Seigneur ressuscité des morts. Jésus se fait apporter du pain et, après avoir prononcé la bénédiction, le rompt et le donne à Jacques. La mention du serviteur du grand-prêtre, au début de ce fragment, montre qu'il devait se rattacher à un récit semblable à celui de Matthieu sur la garde mise au sépulcre, semblable mais non identique, car Matthieu ne parle pas d'un serviteur du grand-prêtre dont le rôle pourrait être de rendre compte des événements à son maitre. L’évangile des Hébreux devait raconter la résurrection elle-même comme le fait aussi l’évangile de Pierre et non seulement les apparitions comme les évangiles canoniques. Son récit suppose que Jacques avait assisté à la cène et que, dès ce moment, il avait la certitude de la résurrection future de son frère. L'existence de semblables dispositions dans l'entourage de Jésus aux derniers jours du ministère Jérusalémite est en contradiction avec le témoignage formel et ici incontestable des synoptiques. Toutes ces données du récit de l’évangile des Hébreux apparaissent nettement comme des développements secondaires qui se sont formés sur la base fournie par les évangiles canoniques. Ce développement, suggéré sans doute par l'apparition à Jacques dont parle I Cor., 15, 7, s'explique par l'intérêt qui s'atta-

chait à la personne de Jacques dans les milieux judéochrétiens en raison du rôle qu AË avait Joué dans l'Église de Jérusalem.

Il nous semble, en résumé, que l’évangile des Hébreux ne peut pas représenter un stade de l’évo- Jution de la tradition évangélique plus ancien que les évangiles synoptiques t. Il ne saurait donc être question de le faire entrer en ligne de compte pour l'explication de la genèse de l’évangile de Matthieu.

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