LA VALEUR HISTORIQUE DE L'ÉVANGILE
Quelle est, devons-nous demander au terme de nos recherches, la valeur historique du quatrième évangile ?° Nous n’avons guère, pour répondre à cette question, qu’à grouper les observations que nous avons faites. Deux thèses sont en présence. Pour les uns, le quatrième évangile est une source historique de premier ordre, c’est l’œuvre d’un témoin oculaire. Tout au plus, pourrait-on admettre que la préoccupation théologique et religieuse qui le domine, le désir de son auteur de faire saisir l’esprit de Fenseignement de Jésus, plutôt que d’en repro-
1. Nous entendons parler de la valeur historique de l’évangile pour la vie de Jésus ; il va sans dire qu’il a, d'autre part, une valeur de premier ordre pour l’histoire de la période dans laquelie il a vu le jour.
duire scrupuleusement la lettre, a influencé plus ou moins profondément le tableau qu’il présente, en sorte que, tout en attribuant une haute valeur historique à son témoignage, il conviendrait de n’en user qu'avec un certain discernement quand on veut faire œuvre de reconstitution historique. Beaucoup de partisans de l’authenticité insistent particulièrement sur ces réserves à propos des discours du Christ johannique.
Pour d’autres, le quatrième évangile est sans valeur historique indépendante. « Je ne trouve pas un seul point, écrit Jülicher (Einl., p. 379), où notre connaissance de la vie de Jésus serait accrue par Jean » et il conclut : « Nous sommes contraint de refuser à Jean toute valeur documentaire indépendante pour la vie de Jésus »
La vérité paraît être entre ces termes extrémes. Pris dans son ensemble, le quatrième évangile ne peut être regardé comme un tableau fidèle de l’activité et de l’enseignement de Jésus. C’est une œuvre apologétique et polémique inspirée par un point de vue théologique très différent de celui de Jésus et même de celui du christianisme primitif. Les discours du Christ
1. On trouvera dans notre Ch. I (p. 44) l'indication des principaux représentants de ce point de vue que nous ne faisons qu’indiquer ici.
CONCLUSION 558
johannique ne sont que l’exposé de la pensée de Pévangéliste. Ni au point de vue de la chronologie, ni à celui de la géographie, le tableau tracé par Jean né peut être regardé comme cohérent et comme correspondant à la réalité des faits. Mais ce serait aller trop vite que de passer, pour ces motifs, condamnation sur l’évangile. Nous avons essayé de montrer que Jean a disposé, pour composer son livre, de traditions en partie indépendantes des synoptiques et qui, dans une large mesure, sont de valeur excellente. La critique ne doit pas se borner à mettre en lumière les invraisemblances, les incohérences et les anachronismes du récit johannique, elle doit s’efforcer de dégager, pour les utiliser, les matériaux excellents dont il peut s’être servi. Un examen détaillé des données géographiques fournies par l’évangéliste confirmerait, croyons-nous, cette opinion'. On trouve, dans. l’évangile, certaines indications caractéristiques sur Béthanie (1,28), sur Enon près de Salem (3,23), sur Bethsaïda (1,44), sur Cana (2,1 etc.), sur Sychar et le puits de Jacob (4,5), sur la topographie de Jérusalem: Béthesda (5,2), le
1. FurRER, Das Geographische im Evangelium nach Johannes, Z. N. T. W., III, 1902, p. 257-265 ; Ta. ZAHN, Zur Heimatkunde des Evangelisten Johannes, N. k. Z., XVIII, 1907, p. 265-294, 593-608, X1IX, 1908, p. 31-39, 207-218.
trésor du Temple (8,20), Siloé (9,7), le portique
de Salomon (10,23), le Cédron (18,1), Gabbatha (19,13). Tous ces détails sont étrangers à la tra: dition synoptique et l’on ne peut songer, pour les expliquer qu’à deux hypothèses : ou bien ce sont des trompe l’œil, des indications, précises en apparence, destinées à colorer le récit en donnant une impression de réalité histcrique qu’il n’avait pas en lui-même, ôu bien ce sont des indications que l’évangéliste a empruntées à des sources. Cette seconde hypothèse nous paraît plus naturelle et plus vraisemblable que la première. Comment, en effet, attribuer ce travail de reconstruction à un auteur qui avait si peu le souci de la géographie qu’il a pu (6,1) faire passer Jésus directement de Jérusalem à la rive orientale de la mer de Galilée, justifiant ainsi ce jugement sévère de Schwartz : « Le quatrième évangéliste ne comprend rien à la géographie » (II, p. 119) ?
À propos des faits et des personnages, en peut faire des observations toutes semblables. Comment un allégoriste du second siècle pourrait-il savoir qu’au temps de Jésus on travaillait depuis 46 ans à la construction du Temple (2,20) ? !
Sans doute, parmi les personnages que le
1. Cf. Maurice Gocuez, Notes d'histoire évangélique. Le problème chronologique, R. H. R., t. LX XIV, 1914, p. 265.
GONGLUSION 555
quatrième évangéliste est seul à nommer, il y en a, tel Lazare, qui ne paraissent que des figures idéales. Mais Marie de Clopas, de 19,25, est, selon toute vraisemblance, la même femme que Matthieu (27,56) appelle Marie, mère de Jac- ques et de Joseph, et Marc (15,40) Marie, mère de Jacques le mineur et de José ; et comment expliquer, si ce n’est pas l’hypothèse d’une source différente, que Jean lui ait donné un autre nom ? Nicodème joue, dans le récit de la sépulture de Jésus (19,39), un rôle qui suppose le témoignage d’une tradition (p. 466), car lensevelissement de Jésus était suffisamment assuré par Joseph d’Arimathée dont le personnage était fourni par la tradition synoptique.
A mesure que le bloc homogène que constituait autrefois le témoignage des évangiles synoptiques s’est effrité sous l’action de la ceritique, si bien qu’on n’y peut plus reconnaître que des matériaux de grande valeur sans doute, mais dont aucun ne peut être admis sans examen, l’abîme qui paraissait séparer le quatrième évangile des trois premiers s’est, en partie, comblé. La tradition synoptique ne peut plus, à l’heure actuelle, être considérée comme un critère infaillible qui permette de juger et de condamner la tradition johannique. L'heure est venue où justice doit être rendue aux matériaux
que contient le quatrième évangile. De la judicieuse utilisation qu’il s’agit maintenant d’en faire, on peut, croyons-nous, attendre légitimement un progrès de notre connaissance de l’histoire évangélique.
Pendant l'impression du présent volume, a paru un ouvrage important dont il n’a plus été possible de tenir compte, mais dont le titre doit, au moins, être indiqué : Jüurus Grizz, Unitersuchungen über die Entstehung des vierten Evangeliums. Zweiter Teil : Das Mysterienevangedium des hellenisierten kleinasiatischen Christentums, Tübingen, 1923.
Nous signalons aussi l’article de C.-C. Torrey (The aramaic Origin of the Gospel of John, Harv. theol. Rev., 1923,4), qui accepte la théorie de Burney dont il a été question p. 252, n. 2.