III. — LE LIEU D’ORIGINE
La tradition courante sur l’origine du quatrième évangile depuis le second siècle en fixe la composition en Asie Mineure et, plus spécia-
1. SCHLATTER, Die Sprache und Heimat des vierten Evangeliums, Gutersloh, 1902 ; ZURHELLEN, Die Heimat des vierten
Evangeliums, Tübingen, 1909.
546 LE QUAYRIÈME ÉNANUILE
lement, à Ephèse. Il semble bien que la légende du vieil apôtre, dernier survivant du cercle apostolique, soit visée au chapitre 21, ce qui établirait une relation entre l’évangile et l'Asie !
Diverses observations: d’inégale importance viennent appuyer cette thèse. Si le fait que le premier témoignage précis de l’existence de Pévangile se rencontre en Asie avec Papias peut être le résultat d’une rencontre toute fortuite, on ne peut expliquer de même la rela-. tion du quatrième évangile avec les épîtres johanniques et avec l’Apocalypse? ; c’est-à-dire avec les documents qui paraissent bien originaires d'Asie Mineure*. Il est possible aussi que l'expression « grand-prêtre de cette année-là » 11,49.51 ; 18,13) trahisse la connaissance du culte asiate des empereurs.
D’autres arguments sont moins probants.
Il est vrai qu’André et Philippe paraissent occuper dans l’évangile une certaine place
1. Si la manière dont Pierre et le Bien-Aimé sont présentés au chapitre 21 trahissait bien la rivalité des Églises de Rome et d'Asie (p. 353 s.), l’origine éphésienne de ce chapitre serait certaine.
2. Nous examinerons la relation du quatrième évangile avec les autres écrits johanniques, quand nous étudierons ces livres. 3. Le montanisme, le mouvement des Aloges et peut-être
certaines formes du gnosticisme trabissent aussi la connaissance du quatrième évangile en Asie. »
(1,40-44 ; 6,7 ; 12,22 ; 14,8), mais cela tient-il à ce que la tradition attribuait à ces apôtres des théâtres d’activité voisins de l’Asie Mineure (le Pont et la Bithynie pour André, Hiérapolis pour Philippe) (BousseT, art. Johannesevanselium, R. G. G. IIT, col. 618 ; HEITMÜLLER, p. 35) ? Ou bien n'est-ce pas tout simplement parce que l’évangéliste a tenu à souligner le fait de la présence près de Jésus d’apôtres qui portaient des noms grecs ?
Le fait qu'Ephèse a été un des centres où s’est développée la théorie du Logos, depuis Héraclite jusqu’à Justin Martyr (HoLTzMANN- BAUER, p. 13), ne peut guère être considéré comme significatif, car Ephèse n’a pas eu le monopole de ce genre de spéculation. On ne peut non plus faire fond sur l’opposition de l’évangile contre les disciples de Jean-Baptiste dont un groupe résidait à Ephèse, car il y a certainement eu de ces disciples en dehors de l'Asie.
Les arguments que l’on peut faire valoir en faveur de la composition de l’évangile à Ephèse ou en Asie ne sont pas assez rigoureux pour que toute hypothèse inverse puisse être écartée, et ‘cela d’autant plus qu’il serait parfaitement concevable que l’évangile, composé en dehors de l'Asie, y &it été apporté de bonne heure et
que ce soit là qu’il ait reçu sa forme définitive.
L'hypothèse d’une origine égyptienne pourrait être envisagée, mais on ne peut guère invoquer en sa faveur que l’affinité de-la pensée johannique avec la spéculation judéo-alexan:
drine et peut-être avec certaines autres formes de la pensée égyptienne. Les arguments de cet ordre sont loin d’être décisifs surtout pour une époque où les échanges d’idées étaient actifs dans tout le bassin de la Méditerranée.
Les hypothèses de Wuttig et de Resch (Ausserkanonischen Paralleltexte zu den Evangelien, IV, T. U., X,4, Leipzig, 1896, p. 32 s.), qui envisagent Jérusalem ou Pella comme lieu de composition, s’appuient sur le témoignage du Canon de Muratori auquel elles attribuent une valeur et une précision qu’il est loin d’avoir’. Par contre, l’hypothèse de la Syrie, défendue par plusieurs critiques?, mérite d’être prise en
1. L'hypothèse de la composition en Palestine, proprement dite, paraît exclue par le fait que l’évangéliste écrit pour des lecteurs de langue exclusivement grecque, comme le prouve le soin qu’il a de traduire les mots hébreux ou araméens (ZAHN, Einl., II, p.545).
2. ZURHELLEN, ouv. cit. ; cf. JÜLICHER, p. 387 ; BALDENS- PERGER, Prolog., p. 208 ; BURNEY, p. 127 s. SCHLATTER (ouv. cit.) précise l'hypothèse de la Syrie en entendant qu'il s’agit de la Palestine.
sérieuse considération. Plusieurs arguments peuvent être donnés en sa faveur. Il y a d’abord une raison de langue. Nous avons vu que celle du quatrième évangile trahit une influence assez sensible de l’araméen et doit provenir, pour le moins, d’un milieu sur la langue duquel l’araméen avait exercé une influence assez profonde, condition qu’il est plus facile de concevoir réalisée en Syrie qu’en Asie.
En faveur de la Syrie, on peut encore citer les affinités de la pensée johannique avec la Didachè et avec Ignace’. On peut encore invoquer, à l’appui de l'hypothèse syrienne, un témoignage externe? : dans les manuscrits de la version arménienne du commentaire d’Ephrem sur le Diatessaron, on lit, à la suite du texte, divers fragments précédés de cette note « du même Ephrem ». L’un d’eux est ainsi traduit par Conybeare « Johannes scripsit illud Antiochiae nam permansit in terra usque ad iempus Trajani ».
1. On pourrait citer aussi les contacts signalés (p. 222 5.) entre le quatrième évangile et l’évangile de Luc (BoussET, art. Johannesevangelium, R. G. G., III, col. 613). Cependant, les arguments en faveur de la composition du troisième évangile à Antioche n’ont pas une valeur absolue. D’autre part, un
livre comme l’évangile de Luc a dû être connu et exercer son influence dans d’autres milieux que celui où il a été composé.
2, F.-C. CONYBEARE, Ein Zeugniss Ephräms über das Fehlen von c. 1 und 2 im Texte des Lucas, Z. N. T. W., III, 1902, p. 1935.
Conybeare estime qu'Ephrem a puisé ce renseignement à une source très ancienne et qu'il était peut-être donné à la suite du texte de Tatien. Il pense qu’il pourrait venir des Papias. Etant donnée l’universalité avec laquelle la tradition éphésienne a été reçue dans l’ancienne Eglise, ce témoignage des manuscrits arméniens n’est pas sans valeur.
L'ensemble des arguments favorables à une origine syrienne du quatrième évangile a done un certain poids.
Peut-être les deux traditions opposées (Asie et Syrie) ne sont-elles pas inconciliables. On pourrait concevoir que l’évangile, . composé sous sa forme première en Syrie, peut-être à Antioche, à été apporté, remanié et édité en Asie. Cette hypothèse concilierait heureusement les données en apparence contradictoires que nous possédons sur le lieu de composition du quatrième évangile.
CONCLUSION