‹ Introduction au Noveau Testament (volume 4)Chapitre 120 sur 127 · Voir p · texte numérisé non relu

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IT. — LE LIEU DE coMPosITIoN

Il n’y a aucune indication directe qui permette de déterminer avec quelque certitude en quel lieu furent écrits les Actes. La tradition, depuis saint Jérôme, en a mis la composition à Rome mais c'est uniquement parce que l’on admettait que Luc avait écrit pendant la captivité de Paul et avant ‘ que l'issue du procès fut décidée. Cette idée aban- : donnée, il n’y a plus aucune raison positive de penser à Rome, si ce n’est que Rome fut sans doute le lieu où le gouvernement ecclésiastique se forma et s’affermit le plus tôt et qu'on a cru, à différents moments, reconnaître dans le livre des Actes une préoccupation ecclésiastique dominante. C’est pour des considérations de cet ordre qu'autrefois Zeller (p. 364s.) et, plus récemment, Loisy (p. 106) ont placé à Rome la composition des Actes sous leur forme actuelle. L'argumentation perd beaucoup de sa force s’il faut, comme nous le croyons, faire abstraction d’une préoccupation ecclésiastique consciente et systématique pour ne retenir que la projection toute spontanée dans le passé de l’état de fait que l’auteur trouvait autour de lui. Nous ne voyons pas d'ailleurs quels traits, dans les conceptions ecclé-

siastiques que reflète Le livre des Actes, pourraient être spécifiquement romains.

De même qu'on a pensé à Rome parce que Luc y est venu avec Paul, on a pensé à Antioche parce qu'une tradition assez unanime pour mériter d'être prise en considération présente Luc comme originaire d'Antioche (Loisx, p. 630). À l'appui de cette hypothèse on peut faire valoir le fait que l’auteur des Actes a été à même de recueillir des renseignements précis sur les origines de l'Eglise d’Antioche et sur l'initiative prise par cette Eglise d'envoyer Paul et Barnabas en mission. L'argument cependant n’est pas probant car de ce que Luca pu recueillir des traditions à Antioche il ne résulte pas que ce soit là qu'il ait composé son récit et encore moins que ce soit dans cette même ville qu’ait travaillé l’ « auteur à Théophile » qui l’a utilisé.

Harnack (!, p. 106) a fait remarquer que l’intérêt que l’auteur des Actes paraît prendre à ce qui concerne les disciples de Jean-Baptiste pourrait être favorable à la composition de son livre à Ephèse ‘. Il faut peut-être encore développer cette

1. Il ajoute (I, p. 107) que l'intérêt qu'il prend aux filles de Philippe est favorable à la composition de son livre dans une région pas trop éloignée d’Hiérapolis en Phrygie où elles s’étaient fixées. Cet argument ne nous paraît nullement probant : Le noyau premier de ce qui est dit des filles de Philippe dans les Actes pouvant parfaitement dater d’une époque où les prophétesses n'avaient pas encore quitté Césarée.

argumentation en faisant observer que la partie du récit relative à Ephèse est, dans la seconde moitié du livre, celle où la relation de la source est le plus surchargée par des éléments et des traditions accessoires. On en pourrait conclure que l’auteur s’est particulièrement intéressé à J'Eglise d’Ephèse *. Il ne faut pas cependant se dissimuler que la considération que nous venons d'indiquer ne permet pas de formuler des conclusions absolues : l'auteur peut avoir séjourné à Ephèse, s'être intéressé à l'Eglise d'Ephèse et cependant avoir composé son œuvre ailleurs qu'en Asie. Dans ces conditions le plus sage pourrait être de s’en tenir à la conclusion de Zahn qui renonce à savoir quelque chose de précis sur le lieu de composition des Actes (Zaun, Eanl., I, p. 436).

Ce qui a été dit du lieu de composition pourrait être répété des destinataires du livre. Il n’est pas nécessaire de les chercher dans une province de l’Eglise plutôt que dans une autre. Rien n'indique d’ailleurs que l'auteur ait eu en vue un cercle défini de lecteurs et qu'en même temps qu'à Théophile ce ne soit pas à l’ensemble des chrétiens qu'il ait songé.

1. Ce pourrait être par intérêt pour l'Eglise d’Ephèse qu'il a

introduit après le départ de Paul de Corinthe un arrêt en Asie destiné à mettre l’apôtre à l’origine de cette Eglise.

L'hypothèse admise par beaucoup d'auteurs comme Overbeck, J. Weiss, Zahn, Von Soden, d’un livre composé pour des lecteurs encore païens ne nous paraît pas admissible tant les Actes, ainsi d’ailleurs que l’évangile de Luc, sous-entendent de choses essentielles pour le christianisme qu’un païen ne pouvait être censé connaître.

La question autrefois vivement: débattue de savoir si l’auteur avait en vue des lecteurs pagano ou judéo-chrétiens n’a plus guère de sens si l’on admet que la conciliation des points de vue qui est opérée dans le livre des Actes n’a pas un caractère intentionnel et systématique mais qu'elle est simplement le reflet de la situation qui existait dans le milieu où vivait l’auteur.

[V. — Les 1DÉES RELIGIEUSES

- IL n’est pas certain qu'il soit possible de donner de la pensée religieuse que suppose et qu’atteste le livre des Actes un exposé direct. D'abord ce livre ne contient pas de tableau positif et systématique de la foi de son auteur. Il s'adresse

1. Mancenor, Jésus, Messie et Fils de Dieu d’après les Actes des Apôtres, Revue de: l’Institut Catholique de Paris, 1907 p. 385-423; Ermonr, La Cristologia degli Alti degli Apostoli, Rev. d. sc. leolog.; 1908, p. 369-383 ; K. Lake, The theology of the Acits of the Apostiles, Am, Journ. of theol., 1915, p. 489-508,

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à des lecteurs : déjà gagnés à l'Evangile et auxquels il n’est pas nécessaire de donner un exposé de la foi qui est la leur. S'il en était autrement il présenterait des lacunes inexplicables qui le rendraient inapte à servir au but que son auteur se serait proposé. Il sous-entend et suppose connues un certain nombre de notions qui constituent les éléments les plus essentiels de sa foi religieuse. Ce n’est qu'incidemment qu’il fournit quelques précisions sur tel ou tel point de doctrine, soit à l’occasion d’un détail de sa narration, soit dans un discours attribué à l’un des héros qu’il met en scène. Le tableau que l’on élaborerait en dégageant les matériaux impliqués dans son récit ne constituerait done pas un système théologique cohérent; ce ne serait qu’une collection de membra disjecta. On ne pourrait même pas être assuré que les notions qu’on y trouverait représentées correspondraient à celles auxquelles l'auteur attachait le plus d'importance. Il vaut donc mieux réserver les éléments théologiques que contient le récit des Actes pour un exposé d'ensemble de la pensée religieuse du siècle apostolique.

[Il est d'autant plus indiqué d'agir ainsi qu’il y a fortement lieu de douter que ces divers éléments se rapportent à une conception cohérente. * Gertaines des formules les plus caractéristiques

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que l’on rencontre dans le livre des Actes pourraiept bien ne pas exprimer le sentiment et les idées de l’auteur mais ceux des sources diverses qu'il a utilisées. Ainsi s’expliqueraient certaines contradictions qui, sans cela, seraient incompréhensibles, Par exemple, une des idées essentielles de l’auteur est que l'Evangile n’est que le prolonsement du judaïsme, qu'il est la réalisation de son espérance, l'accomplissement des prophéties dans lesquelles il se résume. Les premiers chrétiens sont présentés — ainsi qu’ils l'ont vraisemblablement été — comme des Juifs pleins de zèle, assidus au culte du Temple. L’apôtre Paul luimême vient à Jérusalem pour y adorer. À côté de cela le discours d’Etienne présente comme n'étant qu'une simple idolâtrie ce culte du-Temple auquel Pierre, Jean et Paul se font un pieux devoir de participer. Comment expliquer ce fait sinon par la reproduction dans le discours d'Etienne d'idées qui n’expriment pas le sentiment de l’auteur des Actes mais qui étaient contenues dans la source utilisée à cet endroit de son récit.

À propos de Ia christologie on pourrait faire une observation tout à fait analogue. Le point de vue général de l'auteur correspond évidemment à un stade déjà assez avancé de l'évolution du christianisme. Si l’auteur a conservé le souvenir des difficultés qui ont marqué l'entrée des païens

dans l'Eglise, si surtout il n'ignore pas que les relations n'ont pas toujours été faciles entre chrétiens sortis du judaïsme et chrétiens sortis du paganisme, il n’a aucun doute sur la légitimité de la prédication de l'Evangile aux païens ; il n'éprouve même pas le besoin d'en donner une justification théorique. L'’universalisme est pour lui un fait acquis. Les grandes luttes que Paul avait dû soutenir pour le faire triompher, appartiennent au passé et pourtant la christologie qui s’exprime en bien des endroits des Actes — notamment dans les discours de la première partie — est beaucoup plus archaïque, elle correspond à un stade de l'évolution sensiblement moins avancé que la christologie paulinienne. C'est ce qui a été fort bien montré par Harnack {I1V,p. 725.) L'expression & mais 05 appliquée au Christ (3, 13.26 ; 4,27.30) est, à cet égard, très caractéristique. Il n’y a pas d'autre livre que les Actes dans lequel Jésus soit aussi clairement présènté comme un prophète, comme un homme « approuvé de- Dieu » (2,22) destiné à être, à sa seconde venue, le Messie mais qui n’est pas expressément présenté comme l'ayant été pendant son ministère historique (3,135.20s.22.36 ; 4,27 ; 10,38).

Loisy (p. 1135.) à qui ce caractère de la christologie des Actes n’a pas échappé croit pouvoir l’expliquer par sa théorie générale sur la compo-

CONCLUSIONS à : 363

asition ou u plus exatement sur le remaniement du livre. Il estime que, dans sa préoccupation de faire passer le christianisme pour le judaïsme véritable, le rédacteur a effacé tous les traits de la christo- … logie qui dépassaient le point de vue du judaïsme. L’archaïsme de sa christologie serait ainsi voulu et artificiel. Cette explication nous paraît se heur- ter à une très grosse difficulté. Il faudrait que le rédacteur des Actes eût compris que la christologie qui avait cours dans l’Eglise au début du n° siècle était différente à la fois de l’enseignement de Jésus et de la foi des premiers chrétiens. Il fau- draitqu’ilse soit rendu compte des conditions dans : lesquelles s'était formée cette christologieet qu'il . - ait été en état defaire la distinction entre ses élé- ments primitifs et ses éléments secondaires, en __ d'autres termes il aurait fallu qu’il pût envisager J’évolution dela christologie avec les yeux d’un critique moderne. Il suffit, nous semble-t-il, de développer les conséquences de cette conception pour en montrer l'impossibilité. Ici encore une seule explication est possible. C’est que la christo- logie qu'expriment les discours de la première partie n’est pas celle de l’auteur des Actes mais celle de la tradition à laquelle il a emprunté la substance de ces discours.

Il résulte, nous semble-t-il, de tout cela que : l'on ne saurait parler d’une conception théologi-

que propre au livre des Actes et dont l’analysé pourrait servir à fixer la place qui revient à ce livre dans l’évolution du christianisme primitif.

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