‹ Introduction au Noveau TestamentChapitre 139 sur 154 · II. — L'ÉGLISE DE PHILIPPES D'APRÈS L’'ÉPÎTRE · texte numérisé non relu

II. — L'ÉGLISE DE PHILIPPES D'APRÈS L’'ÉPÎTRE

L'organisation de l’Église de Philippes présente, au premier abord, une particularité. à cause de la mention dans la salutation initiale « des épiscopes et des diacres » (1,1). Cette mention dans laquelle l’école de Tübingue voyait une preuve de l’inauthenticité de l’épître est regardée par certains critiques! comme une glose catholicisante du second siècle, mais . semble bien pouvoir s'expliquer par l’activité que ces fonctionnaires de l’ordre administratif doivent avoir déployée pour réunir la somme destinée à l’apôtre et pour la lui faire parvenir®,

Peu de personnages de l’Église nous sont connus. L’affection de Paul se répand sur tous sans distinction, il ne nomme qu'Épaphrodite (2,25 s.), Clément, Evhodie, Syntyche, (4,2)° et

1. Scamignet, E. B. 111, c. 3147; VOELTER, P. u.s. Br., p. 303 ; MorraT, Intr., p. 171.

2. Lrpsius, p. 216; JEAN RÉVILLE, Les origines de l’épiscopat, p. 161 s.; Jücicner, Einl, p. 108 ; HAUPT, p. 3; Ewazp, p. 33 s.; DiBELius, p. 46.

3. Avec la plupart des exégètes récents nous voyons dans Evhodie et dans Syntyche des personnages réels et non, avec

Synzyche (cf. p. 153s.). Ceux qui ne sont pas nommément désignés sont compris parmi ces « compagnons d'œuvre dont les noms sont écrits dans le livre de vie » (4,3).

La communauté philippienne doit traverser, au moment où écrit Paul, une période difficile ; il lui faut lutter pour la foi en l'Évangile afin de n'être pas ébranlée par les adversaires. Les Philippiens ont à soutenir le même combat que Fapôtre et doivent comprendre qu’avoir reçu la grâce du Christ n’implique pas seulement la foi enlui mais aussi les souffrances pour lui(1,27-30). Rien n'autorise, cependant, à penser à des persécutions sanglantes ;:il ne doit s’agir que de tracasseries et de menaces qui,-sans doute, ne sont pas étrangères à l’état d'extrême pauvreté dans lequel se trouvaient les Églises de Macédoine, au moment de l’organisation de la collecte en faveur des Églises: de Judée (ZI Cor. 8,1 s.);

Cette situation doit avoir exercé sur l’Église de Philippes une action déprimante, c’est ce qui explique l’insistance avec laquelle l’apôtre l’école de Tübingue (BauR, P., II, p. 72,86; ScHWEGLER,

‘ Nachap. Zeit, II, p. 135, etc.), des personnifications du pagano et du judéo-christianisme. L'auteur m'aurait pas donné une exhortation, essentielle à ses yeux, sous une forme

Si enveloppée qu’elle aurait couru le risque de ne pas être “comprise.

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revient sur l’exhortation à la joie (2,18. 28.29; 3,1; 4,4) qui est comme un leit-motiv qui traverse toute l’épître et qu'il appuie en se proposant lui-même en exemple et en laissant déborder la joie qui remplit son cœur (1,4,18; 2,2.17 ; 4,10), à un moment où cependant il se trouve dans une situation terrible et peut, d’un moment à l’autre, être appelé à verser son sang.

La seconde exhortation capitale de l’épître est une exhortation à l’unité et à l'humilité qui doit faire disparaître la recherche de l'intérêt personnel et, par là. faciliter, les relations des fidèles entre eux. Ce point est si essentiel pour l’apôtre qu’il en fait dépendre sa joie personnelle et l’appuie sur l’argument qui a le plus de poids à ses yeux, la nécessité de réaliser dans les rapports entre les frères, les sentiments qu’impose la communion avec le Christ (2,15).

Paul est aussi préoccupé d’un danger qui paraît menacer l’Église du dehors. C’est à cela que répond le développement du chapitre 3 qui commence par un avertissement conçu dans les termes les plus énergiques : « Prenez garde aux chiens, prenez garde à la fausse circoncision.… »,

puis, dans le même chapitre, après avoir engagé

les Philippiens à le prendre pour modèle, Paul dit : «il y en a beaucoup, comme je vous l’ai déjà dit souvent et comme je le répète main-

s LR 380 LES ÉPÎTRES PAULINIENNES tenant en pleurant, qui se conduisent comme des ennemis de la croix du Christ. Ils vont à l’anéantissement, ils ont leur ventre pour dieu et mettent leur gloire dans leur honte. Ils n’ont que des pensées terrestres » (3,18-19).

Qui sont ces gens contre qui Paul prend une attitude si sévère? Et d’abord, les deux passages se rapportent-ils aux mêmes personnages? La disposition générale du développement nous paraît exiger une réponse affirmative à cette seconde question. À la conduite des chiens et des mauvais ouvriers, Paul oppose ce que doit être l'attitude des chrétiens qu'il caractérise par son propre exemple. « Soyez, conclut-il, mes imitateurs et ayez de la considération pour ceux que vous voyez se conduire conformément au modèle que nous vous donnons » (3,17), puis vient la phrase sur les adversaires intro-. duite par un y, « Car il y en a beaucoup qui se conduisent. ». Paul revient, par là, à son point de départ. Tout le développement est ainsi dominé par l’opposition entre la conduite de Paul et celle de ses adversaires. Ceux que Paul vise avant de donner son propre exemple sont identiques à ceux qu’il vise après. La conduite des personnages contre lesquels il met ses lecteurs en garde est exactement l’opposé de ce que doit être la conduite chrétienne normale.

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Ces gens doivent-ils être cherchés dans l’Église. ou en dehors d’elle? On est à peu près d’accord -pour reconnaître que ceux que Paul a en vue au commencement du chapitre ne peuvent être que des gens du dehors. Paul ne dit rien pour combattre leur manière de voir, il ne fait rien pour les amener à ÿ renoncer et pour les rallier. Il sont en dehors du cercle des lecteurs de l’épitre et, comme rien n'indique ou n'autorise à penser que Paul ne s’adresse qu’à une partie de l’Église de Philippes, ils sont en dehors de l'Église.

Quelques exégètes pensent qu’au verset 18, l'expression « je le dis en pleurant » oblige à penser qu’il s’agit de certains membres de l'Église, mais, s’il en était ainsi, n’y aurait-il pas des exhortations et des avertissements?

L'appel à l’unité qu'il y a dans l’épître est seulement d’ordre moral. S'il s’agissait d’hérétiques, l'unité compromise ne pourrait être rétablie que par l'abandon de leurs idées et non par des sacrifices réciproques et du support mutuel, et cela d'autant plus qu’il s’agit d’un groupe important dont Paul a eu, à plusieurs: reprises, l’occasion de parler.

S'il est incontestable que la présence de groupes hérétiques dans les Églises fondées par lui devait être pour l’apôtre une telle douleur

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qu'il n’en pouvait parler, qu'avec larmes, le fait n’était cependant pas seul à pouvoir lui causer un tel chagrin. Que l’on se rappelle, par exemple, « la grande douleur » et le « tourment constant » que, d’après Rom., 9,2, était pour lui la rebellion d'Israël. L'expression de Rom., 9,2, n’est pas moins forte que celle de Phil., 3,18. Nous croyons que c’est précisément des Juifs qu'il s’agit aussi dans l’épître aux Philippiens. La première indication en ce sens est fournie par l'expression « fausse circoncision »! et par l'affirmation que Paul oppose à ses adversaires : « c’est nous qui sommes la vraie circoncision » (3,3). Le fait qu’un peu plus loin, l’apôtre affirme qu'il pourrait, lui aussi, et plus que d’autres, se confier en la chair est une preuve de plus que ceux qu’il combat devaient se prévaloir de la correction de leur judaïsme. C’est encore l'opposition entre eux et lui qu'il caractérise quand il oppose la justice légale et la justice de Dieu par la foien Christ (3,9s.).. Ceci ne peut viser que des judaïsants, mais s’agit-il de Juifs ou de judéo-chrétiens? Dans ce que dit l’apôtre il n’y a rien de ce qui caractérise le christianisme. La comparaison avec l’épître aux Galates est instructive à ce point de vue. Là

1. Ou plutôt «mutilation », par un jeu de mots qui se trouve aussi dans iGal., 5,12.

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- Paul combat contre des judéo-chrétiens et, dans

Sa polémique, il s'efforce de montrer que l’économie légaliste et l’économie évangélique sont

. opposées l’une à l’autre et ne peuvent être

associées, que l’adhésion à l’une entraîne la rupture avec l’autre. Il n’y a rien de tel dans l’épître aux Philippiens, ce n'est donc pas de judéo-chrétiens qu’il y est question.

Des deux autres qualificatifs donnés aux adversaires dans 3,2 le terme de « chiens » vise la cruauté. Celui de « mauvais ouvriers » a été souvent interprété d’après une expression semblable (ipyäx dé) de II Cor., 11,13et appliqué à des judéo-chrétiens. Mais rien, dans le passage de l’épître aux Philippiens, ne contient la nuance si caractéristique de celui de l’épître aux Corinthiens, l’idée de ruse et de mauvaise foi dont font preuve des gens qui se glissent dans les communautés fondées par Paul pour les ruiner. Ici il faut se borner à l’idée d'hommes attachés à une œuvre que l’apôtre juge mauvaise.

D'après 3,18-19, les personnages visés sont nombreux, ce qui convient mieux pour un groupe indépendant que pour une minorité dans l’Église. La douleur qu’éprouve l’apôtre en en parlant peut viser aussi bien l’échec de sa prédication que la défaillance de gens qui auraient d’abord accueilli la prédication de l'Évangile

paulinien. Le terme d’ «ennemis et | du Christ » ne peut, tant les idées d’ Évan et de croix sont étroitement solidaires po l’apôtre, s'appliquer à des judéo-chrétiens ; il ne. peut viser que des Juifs ou des païens, en tout | cas des gens qui ne se contentent pas d’être. étrangers au christianisme, mais qui s ’efforcent de le ruiner. + Les caractéristiques du verset 19 ES au premier abord, penser à des païens à tendan grossièrement matérialistes. « Le terme ve lequel ils tendent est le néant, leur dieu &f leur ventre, ils mettent leur gloire dans leur honte, ils n’ont que des pensées terrestres ». Mais le verset 2 qui paraît se rapporter aux mêmes s oo ne permet pas de penser à d’ autres qu’à des Juifst. Comment résoudre cette contradiction apparente? Chacun des divers termes

du verset 19 peut se rapporter aussi bien à des Juifs qu’à des païens. « Leur fin c’est la perdition », c’est le cas de tous les hommes étrangers à l'Évangile. « Leur dieu c’est leur ventre » fait penser d’abord à des gens qui recherche-

raient avant tout les plaisirs de la Rs Mais

1. C'est pourquoi plusieurs interprètes pensent qu’ au verset 19, Paul ne vise pas les mêmes adversaires qu'aux. versets 25. Telle est l’opinion de Haupr(p. 1625.), de LUECKEN (Schr., 118, p. 398) et de Diserrus (p. 58-61). Be

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il pourrait aussi être question de Juifs pour qui, à cause des prescriptions alimentaires, la question de nourriture est l’objet d’une attention religieuse. « Ils se glorifient de leur honte. » Cette phrase pourrait faire penser à des pratiques immorales, mais si on prend « honte » pour un euphémisme, il pourrait fort bien être question de la circoncision. Enfin, la dernière phrase, « ils n’ont que des pensées terrestres », ne vise rien d'autre que l’opposition avec les chrétiens qui, eux, sont citoyens des cieux.

D’après cette interprétation, qui a été défendue notamment par Holsten et Lipsiust, les chrétiens de Philippes ont pour adversaires des Juifs auxquels les termes de « chiens » et de « mauvais ouvriers » autorisent à attribuer un rôle dans les persécutions. Cette explication toutefois ne suffit pas, car si les Juifs n’avaient été redoutables pour les chrétiens que par

1. HoLzsTEN, Der Brief an die Philipper, Jahrb. f. pr. Th., 1876, p. 118 s.; Lrpsrus, p. 234. Cette opinion est partagée par JüLicxer, Einl., p. 106; DiBeLrus, p. 58; LüTGErT, Die Vollkommene im Philipperbrief und die Enthusiasten in Thessalonich, Gütersloh, 1909. Beaucoup d’exégètes, au contraire, reconnaissent dans les adversaires de Paul des judaïsants. Telle est l’opinion de SABATIER, art. Philippiens, Enc. de LICHTENBERGER, X, p. 571; HAUPT, p. 125 s.; ZAHN, Einl., I, p. 374 s. ; Ewazp, p. 151; CLEMEN, 11, p. 302 ;

ALBERTZ, P. 583 s.; FEINE, p. 13 s. MorFaATT, Intr., p. 166, ° nese prononce pas entre les deux interprétations.

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