UNE PAGE DE LA BOÉTIE
tuites. Il se dispense, autant que possible, des compliments verbeux prescrits par les lois cérémonieuses delacivilité ; Fusage d'enfiler des paroles courtoises dans les correspondances n'est-il pas une « servile et abjecte prostitution »? Pour y échapper, il renonce presque à écrire. Il s'émancipe là où il le faudrait le moins, s'échauffe aux présomptions injurieuses, évitant de s'expliquer et justifier, renchérissant même vers l'accusation par une concession ironique et moqueuse, à moins qu'il ne s'en taise tout à fait comme de chose indigne de réponse.
Sa licence de langage et de contenance dérive vers l'indiscrétion et l'incivilité. La prière le gagne, la menace le rebute ; la faveur le ploie, la crainte le raidit. Dans l'infortune, son courage se hérissé au lieu de s'aplatir, et il fait « plus volontiers les doux yeux au ciel pour le remercier que pour le requérir ». Rarement il profite d'un conseil; les raisons étrangères peuvent
10 INTBODUGTION AUX ESSAIS
Tappuyer, non le détourner, il ne cfoit que les siennes. Dans les sociétés, il se tient entier sans considération de personne, avec quelque pointe de fierté quand il a affaire aux grands et leur disant indiscrètement ce qui lui vient en fantaisie, sans querelle pourtant ni offense, parce que son visage répond pour lui et qu'on lit en ses yeux et en sa voix « la simplicité de Tintention ».
Il adore la beauté, « celle qui est naïve, active, généreuse, point hommasse, mais virile, non celle qui est molle, délicate, artificielle » . Au doux commerce des belles et honnêtes femmes, il court de grands périls, étant de ceux « chez qui le corps peut beaucoup»; il « s'échaude », sent « toutes les rages dont parlent les poètes », cette « folie qui attache toutes les pensées à un seul objet et s'y engage d'une affection furieuse ». Sa main, toujours précipitée en faisant une lettre, est, en écrivant aux dames, véritablement emportée par la passion.