‹ Introduction aux essais de Montaigne (volume 2)Chapitre 19 sur 46 · L*INSCRIPTION DE · texte numérisé non relu

L*INSCRIPTION DE

« Qui se vante en un temps si malade, d'employer au service du monde une vertu naïve et sincère, ou il ne la connaît pas, les opinions se corrompant avec les mœurs (de vrai, oyez la leur peindre, oyez la plupart se glorifier de leurs déportements : au lieu de peindre la vertu, ils peignent Finjustice toute pure) ; ou, s'il la connaît, il se vante à tort, et quoiqu'il dise, fait mille choses de quoi sa conscience l'accuse. En ce démembrement de la France, chacun travaille à défendre sa cause, mais, jusqu'au meilleur, avec mensonge ^ , »

« La contagion est très dangereuse dans la foule. On s'expose àimiter les vicieux...

Antisthène ne semble pas avoir satisfait à celui qui lui reprochait sa conversation avec les méchants, en disant que les médecins vivent bien avec les malades ; car s'ils ser-

1. Ses amis rengagèrent plus tard à écrire les affaires de son temps ; il «'y refusa parce qu'il aurait eu « à publier des jugements ill^itimes et punissables ». Cette condamnation est discrète ; elle n'en est que plus grare.

vent à la santé des malades, ils détériorent la leur. » Montaigne tient fort à la sienne, autant à celle de Tâme qu'à celle du corps.

Il a autrefois voulu « employer au service des affaires publiques les opinions et règles de vivre rudes, neuves, impolies ou impollues » qui sont les siennes ; il les y a trouvées ineptes et dangereuses : « Celui qui va en la presse, il faut qu'il gauchisse, qu'il serre les coudes, qu'il recule ou avance, voire qu'il quitte le droit chemin selon ce qu'il rencontre ; qu'il vive non tant selon soi que selon autrui, non selon ce qu'il se propose mais selon ce qu'on lui propose, selon le temps, selon les hommes, selon les affaires. » Quand Montaigne pourrait prendre cela sur lui (et il ne le peut), il ne le voudrait pas. Il estime que quand on a des mœurs « établies en règlement au-dessus de son siècle, on n'a qu'à les tordre et émousser » ou plutôt qu'à se retirer : exeat aula qui çolet esse plus. Il n'admet pas que,

l'inscription de 1571 47

sous prétexte du bien public, toutes choses soient permises. De même qu'il a répudié la magistrature, moins à cause des subtilités ennuyeuses de la chicane, que par dégoût du « vilain trafic qui se couvre sous l'honorable titre de justice », il « résigne à d'autres les offices qui requièrent qu'on trahisse et qu'on massacre ». Il se sépare de ses anciens amis à l'heure de leur triomphe, parce qu'il a reconnu que rien n'est si difficile que de se tenir droit dans le monde, que l'ambition n'arrive à ses fins qu'à fc»rce de lâcheté, en passant par trop d'abjection et de servilité, que le rôle auquel il avait aspiré exige des procédés qu'il hait « capitalement ». 11 ne se dissimule pas que « ce n'est pas une légère partie que de faire ainsi sa retraite ». Pour entreprendre de se passer de compagnie, et surtout pour persister à vivre à l'écart comme un être « farouche et insociable », quand on est jeune, actif, éminemment sociable et « empêtré de vio-

lentes prises qui engagent ailleurs », il faut en effet une vertu qui ne se rencontre pas toujours avec les discours les plus sages et qui allait faire tristement défaut à un autre illustre e^^ay 19/. Montaigne n'était pas au fond moins épris que Bacon, des places qui donnent honneur et puissance, mais il appréhendait les chutes auxquelles elles exposent. Ame fière, généreuse, il s'isola et demeura isolé par un effort viril, par un acte de haute raison, par dignité, par probité. Nullement misanthrope, sa retraite fait penser à celle d'Alceste cherchant loin du monde un endroit écarté où d'être homme d'honneur il ait la liberté.

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