UNE ERREUR DE MICHELET
Michelet a été singulièrement frappé de quelques boutades qui, lorsqu'on les isole, prennent une importance fâcheuse qu'en réalité elles n'ont pas. Il en a noté trois principales: 1® Les lois de la conscience naissent de la coutume ^ ; 2** Si j'avais à revivre, je vivrais comme j'ai vécu; 3** Je hais toute nouvelleté. De là, Michelet conclut que les Essais sont l'évangile de l'indifférence, que toute loi morale y est méconnue, tout effort pour s'amender jugé inutile.
1. Cette boutade devrait d'autant moins être prise au sérieux qu'elle fait partie d'une des additions auxquelles Montaigne se laissait entraîner par l'habitude de renforcer son texte primitif, un peu élourdiment, sans réfléchir assez à la portée de ce qu'il disait. — Dans une certaine mesure Michelet a peut-être sur ce point une excuse : s'il a connu les notes de Naigeon, il aura été induit en erreur par l'une d'elles.
Il accorde à « ce livre si froid » une profonde admiration littéraire, mais il lui trouve « un certain goût nauséabond, comme d'une chambre de malade ». Il s'écrie : « L'air me manque. Hélas! où est mon ami, le bon Pantagruel? » Il est tenté d'appeler frère Jean des Entommeures pour « secouer ce gentilhomme dont le scepticisme nous anéantit ».
Les erreurs de Michelet sont généralement vénielles, parce qu'elles n'altèrent presque jamais d'une façon très grave le caractère essentiel des hommes ou des choses. Celle dans laquelle il est tombé en jugeant Montaigne, est un contre-sens impardonnable et désastreux. Il avait reconnu que les Essais sont un document historique d'un prix rare et bien supérieur à celui de la tardive Ménippée ^ ; que ne les regardait-il
1. L'importance des Essais est encore plus grande qu'il ne le dit ; elle dépasse peul-étrc celle de tous les documents qui appartiennent au XVI* siècle, sans même en excepter le Pantagruel. Si par malheur celui-ci élait perdu, d'autres œuvres inférieures suffiraient pour nous faire comprendre la première phase de la Renaissance ; sans les Essais nous n'aurions probablement pas la complète intelligence de la seconde, nous nous expliquerions moins bien une des crises les plus remar-