‹ Introduction aux essais de Montaigne (volume 2)Chapitre 44 sur 46 · UNE BRREUR DE MICHELET · texte numérisé non relu

UNE BRREUR DE MICHELET

qu'aucun autre passé » et ne croit pas les esprits de son temps plus ineptes ni moins fertiles que ceux du temps d'Homère ou du temps de Platon. En insistant sur le triste état de la France, il a soin de noter que les autres pays ne sont guère en situation meilleure : « Tournons les yeux partout :

tout croule autour de nous. En tous les grands Etats, soit de la chrétienté, soit d'ailleurs, vous trouverez une évidente menace de ruine. » Quant à la haine des réformes qui fâche si fort Michelet, elle était, en bien des matières, naturelle, presque fatale, à Theure où Montaigne écrivait; l'innovation « qui est de grand lustre », semblait, comme il le dit, interdite en un temps oii Ton n*était pressé et l'on n'avait à a se défendre que des novelletés ».

Regardez sans prévention : les caractèreSr essentiels de la Renaissance ne • sont pa^ marqués moins nettement chez Montaigne que chez Rabelais. Les meilleurs juge* ont

reconnu que dans l'épopée française Tabsence de physionomies distinctes est sensible, que les barons, incapables de sortir d'un horizon assez factice, sont à peine des hommes, que la vie manque partout, que les lignes sont rigides et sèches, les mouvements raides.

Ce que M. Gaston Paris a dit à propos de la Chanson de Roland^ est vrai de la littérature du moyen âge presque tout entière.' Pour s'assurer que dans les Essais il n'y a ni défaillance, ni retour au passé, il suffirait presque de savoir qu'ils existent, d'en lire la première page : se prendre soi-même comme sujet d'un livre! Pascal avait de bonnes raisons pour blâmer cette idée ; en disant que c'était un sot projet, il entendait reprocher à Montaigne autre chose que d'avoir manqué d'esprit : il estimait que faire ainsi son propre portrait, était une entreprise inouie, dangereuse, malsaine, et peut-être, en effet, était-ce plus grave et plus téméraire

que bien des hérésies.

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L'homme capable d'entreprendre une telle œuvre; l'homme qui assigne à la vie humaine un discipline purement humaine, fournie par la connaissance des faits et des choses, par l'expérience, et veut, au rebours de ceux qui ont « artialisé la nature », « naturaliser Tart »; l'homme qui pense et enseigne à penser avec une entière liberté, qui combat victorieusement les terreurs de Tantique superstition, cet homme-là ne recule pas; il avance, d'un pas ferme, dans la voie où Rabelais l'a précédé ^ .

1. Sur certains points graves, l'opinion de Montaigne est plus voisine de la nôtre que celle de Rabelais. Par exemple, selon Rabelais la femme est inférieure à l'homme ; Montaigne ne la flatte pas, ne la croit pas très capable d'une amitié véritable ; à cela près, il ne la trouve nullement inférieure à l'homme. 11 termine un chapitre où il est beaucoup question d'elle, par ces mots : « Je dis que mftles et femelles sont jetés dans un même moule ; sauf l'institution et l'usage,

la différence n'y est pas grande 11 est plus aisé d'accuser un sexe

que d'excuser l'autre. »

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