UNE ERREUR DE MIGHELET
liberté de penser; mais comparez ce qu'il dit de la tolérance en matière religieuse, avec le langage lamentable dicté à Erasme par les circonstances ou par une conviction ferme, et surtout remarquez les dates:
quand Rabelais écrit ses premiers livres, la réaction catholique n'a pas commencé, les papes sont plus qu'indulgents, les Jésuites à peine institués et complètement inconnus, l'œuvre du concile de Trente seulement ébauchée et bientôt interrompue. D'ailleurs Rabelais proteste contre « la calomnie atroce des cannibales » qui lui imputent des hérésies. Il y a une prudence lâche ; il y en a une hardie, et je ne sais si celle de Montaigne ne l'est pas encore plus que celle de Rabelais. En tout cas, elle ne lui a pas imposé de sacrifice comparable à celui que Descartes fit en supprimant son traité d'optique^ ni même à la page du Discours préliminaire de V Encyclopédie,^ dans laquelle d'Alembert a gravement parlé de la religion révélée qui
nous instruit d'une partie de ce qu'il nous est absolument nécessaire de connaître, et qui, entre autres lumières qu'elle nous a communiquées, fournit c la science des esprits ».
Michelet trouve mauvaise Tattitude de Montaigne. La Boétie, pour qui il a tant de sympathie et dont le livre lui parait héroïque, avait songé à la retraite et même à s'expatrier. Le livre de la Sagesse^ oîi il n'y a rien de plus que dans les Essais^ faillit être a exterminé » et en préparant la seconde édition, Charron avait dû adoucir ou supprimer plusieurs passages. Ramus et Bayle ont regretté que Castellion se fût mêlé aux polémiques religieuses, au lieu de se réserver pour le service de la république des lettres. Guillaume d'Orange, à qui on ne marchande pas les éloges, était, précisément au moment où Montaigne faisait retraite, plongé dans une inertie funeste et prolongée que ses panégyristes déplorent.
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Michelet reproche encore à Montaigne de dire son découragement. Mais le Vaillant La Noue, qui trouvait mal plaisant à qui aime son pays, d'en découvrir les turpitudes et annoncer les désastres, n'en croyait pas moins devoir constater la décadence de la France, et exposer le danger où elle était de faire un terrible naufrage.
L'éclatante gaîté de Rabelais ne doit pas faire oublier que le moyen âge, tout en répugnant au rire, avait connu des joies profondes (songez à saint François d'Assise), et que la Renaissance ne fut pas toujours aussi amusante que Pantagruel. C'est le temps de Machiavel, de Calvin, de Loyola.
Michel-Ange a fait dire à sa Nuit la douceur d'être impassible, de dormir sans rien voir ni entendre mentre chHl danno e ]La çergo^ gna dura. George Sand a traduit dans une page immortelle la tristesse implacable d'Holbein.
Quelques accès bien explicables de décou-
ragement n'enlèvent pas à Montaigne le ressort admirable qui relève la France de chutes auxquelles les autres peuples sont peut-être moins exposés, mais dont ils ne guériraient pas. Montaigne a de terribles appréhensions ; il « n'entre pas au désespoir » , il lui semble « voir des routes à nous sauver » . Qui sait «s'il n'en sera pas de la France comme de ces corps qui se purgent et remettent en meilleur état par longues et grièves maladies, lesquelles leur rendent une santé plus entière et plus nette que celle qu'elles leur avaient ôtée »? 11 n'a pas la manie si commune et si insupportable de vanter le passé aux dépens du présent : il sait que le temps qui a précédé sa naissance ne valait pas bieaucoup mieux que celui où il vit : « Nous ne âommeâ chus de guère haut. . . C'était une jointul*e de membres gâtés, d'ulcères envieillis qui ne recevaient plus de guérison ». A tout prendre, il estime son siècle, « avec ses défauts, ses vices, ses sottises, autant