CHAPITRE III
l'inschiption de 1571
Les conseils violents prévalurent. Le Parlement remporta. L'Hospital disgracié se retira à la campagne. Catherine de Médicis et Charles IX se déclarèrent sans retour contre les protestants, et la France fut, pendant plus de trente ans, ruinée, désolée, déchirée par les guerres de religion.
La faction à laquelle Montaigne avait adhéré triomphait ; mais .à mesure qu'elle grandissait, il se détachait d'elle. Dix-huit mois avant la Saint-Barthélémy, le 28 février 1571, jour où il entrait dans sa trente-neuvième année, il alla s'établir en Périgord. L'inscription par laquelle il a fixé cette date, dit
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qu'il se retirait chez lui pour y passer le reste de sa vie.
Libéré de la magistrature par la mort de son père, il avait vendu sa charge, s'était fait soldat, pouvait mener enfin une existence conforme à ses goûts. Quel motif le décidait à s'isoler « en pays sauvage » sans espoir d'en sortir un jour?
Son disciple Charron, comparant la vie rustique à celle de la ville, trouvait que « les villes sont prison même aux esprfts, comme les cages aux oiseaux et aux bêtes.. « Le feu céleste qui est en nous, ne veut point être renfermé, il aime l'air, les champs où tout le ciel étendu apparaît, où le soleil, les eaux et tous les éléments nous sourient :
Vivre aux villes, c'est être banni et forclos du monde* ».
1. L'amour des champs, le charme do la vie champêtre ne furent pas, autant qu'on le répète,inconnu8 chez nous avant bt seconde moitié du xviii* sitele. Ronsard prenait plaisir à promener « tantôt parmi la plaine, tantôt en un village, et tantôt en un bois, et tantôt par les lieux solitaires et cois » ; il aimait fort « les jardins qui sentent le sauvage et le flot de l'eau qui gazouille au rivage » . La Noue a dit « la grande délectation de vivre aux champs ». Descartes écrivait 4 Balzac : « Un ruisseau dont le murmure vous fera rêver délicieuse*
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Rien de pareil chez Montaigne. Vers la fin de sa vie, se promenant seul en un beau verger, il lui est arrivé de sentir la douceur de cette solitude et d'y « ramener un instant » sa pensée occupée d'occurrences étrangères. C'est Tun^ique mot de ce genre qu'il y ait dans les Essais ; Fauteur du livre de la Sagesse^ si sec, si froid, si peu vivant» semble avoir connu, mieui^ que son maître, la joie d'échapper à la <c presse des maisons ».
Montaigne n'avait pas le culte des dieux champêtres. 11 ne> soupirait pas avec Virgile après la grande ombre des forêts; il n'a même jamais imaginé un seul insta,nt, comme le banquier d'Horace, qu'il se plairait à sommeiller au pied d'un chêne ou à regarderies troupeaux épars dans la vallée.
Il a écrit sur le mur de sa tour qu'il aspi-
ment, ou un vaUon solitaire qui rous jettera dans renchantenient... ■ Mme de Motteville a des passages qui me semblent dictés par un sentiment des beautés naturelles plus sérieux que cdui de Mme de Séyigné. La Bruyère a pitié des gens de la rille qui « ignorent la nature », rirent « dans une indifférence grossière des' choses rurales et champêtres » ; du praticien qui « au fond de son étude sombre et enfumée se préfère au laboureur qui jouit du «iel ».
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rait seulement à vivre désormais pour luimême, dans un repos complet, quietus et omnium securus ; il cherchait une douce retraite, dulces latebrasj et le commerce des Muses, in doctarum çirginum récessif sinus.
Il pensait probablement qu'à Montaigne, comme à Tibur et dans la Sabine, les jours seraient sans trouble et sans souci, et qu'il allait enfin goûter Foubli d'une existence agitée, sollicitée jucundaobliyia çitœ. Se passer des bruits et du mouvement de la ville, des plaisirs de la société, s'habituer au grand silence des champs, « gagner sur soi de pouvoir à bon escient vivre seul et y vivre à son aise » , renoncer définitivement au long espoir et aux vastes pensées, lui semblait chose facile.
Son illusion ne fut pas de longue durée*.
Montesquieu, Voltaire et d'autres personnages célèbres, sans parler de l'empereur Dioclétien, n'ont pas eu de peine à s'accommoder de la retraite; ils semblent y être
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restés sans regrets, avoir pris presque autant de plaisir à administrer leurs biens, à voir mûrir et rentrer leurs récoltes qu'à écrire leurs chefs-d'œuvre. Voltaire n'hésitait pas à quitter Tancrède et Aménaïde pour rendre visite à ses bœufs ou à ses lapins ; peut-être ne se plût-il nulle part autant qu'à Cirey ou à Ferney. Olivier de Serres trouvait, au temps de Montaigne, un remède contre l'ennui de la solitude dans les travaux agricoles, s'absorbait dans les détails du ménage qu'il enseignait à « dresser, gouverner, enrichir et embellir ». Montaigne n'avait pas les mêmes ressources : le soin de sa fortune, la gérance de ses terres le fatiguaient, l'ennuyaient, lui répugnaient; il ne voyait dans le ménagç qu'un « office servile » ; quelques parties seulement, comme le jardinage, lui semblaient « plus excusables », mais non pas plus intéressantes. L'exemple de son père aurait dû le réconcilier avec ce genre d'occupations ; il s'en voulait mal de
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ne pas les aimer, mais désespérait d'y prendre goût et en effet n'y parvint jamais.
Il est vrai qu'il ne s'y appliquait guère; plus de deux ans après sa retraite, il écrivit qu'il n'était pas au courant des choses de la campagne : quoique nourri aux champs, il n'avait pas les plus vulgaires notions d'agriculture. Lui qui avait su s'instruire si curieusement et à fond des moindres détails de l'art militaire, qui dissertait sur les armes des Parthes, ne faisait pas le plus petit progrès dans la connaissance des opérations quotidiennes de la vie rurale, ne voyait pas la différence d'un grain à Tautre, et à peine celle d'entre les choux et les laitues de son jardin. Il ignorait comment on fait le pain et le vin. Il ne comprenait pas le plaisir de bâtir c( qu'on trouve si attrayant » ; la chasse et les autres divertissements de ce genre ne l'amusaient pas.
Il aurait bien voulu se plaire chez lui autant qu'ailleurs, mais il avait beau se rai- ^
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sonner et s'ingénier, c'est le contraire qui arrivait. Il jouissait des plaisirs d'une maison étrangère plus que de ceux que lui donnait la sienne, le vin qu'il buvait chez les autres lui paraissait préférable à celui de sa table. Il exprime une véritable tendresse pour certaines villes, Rome, Venise, Paris surtout qu'il aime, malgré ses boues, jusqu'en ses taches et ses verrues, « retraite suffisante pour lui faire perdre le regret de toute autre » * ; il ne trouve pas un mot aimable pour sa colline, pour la rivière qui en baigne le pied, pour l'horizon qu'il découvre du haut de sa tour.
« Le but est de vivre plus à loisir et à son aise, dit-il, mais on n'en cherche pas toujours bien le chemin. Souvent, on pense avoir quitté les affaires, on ne les a que
I. Ni lui, ni Julien n'ont une statue à Paris en places d'honneur comme il conviendrait. Cette ville si fâcheusement prodig:uc do marbre et de bronze, n'en a pas réservé pour de tels hommes qui ont parlé d'elle avec tant d'amour. A la vérité, il vaut mieux les oublier que de nous donner d'eux des images pitoyables comme la plupart de celles dont on nous afflige.
changées. 11 n'y a guère moins de tourment au gouvernement d'une famille qu'au gouvernement d'un État entier... Pour être moins importantes, les occupations domestiques n'en sont pas moins importunes; pour nous être défaits de la cour et du marché, nous ne nous sommes pas défaits des principaux tourments de notre vie. »
11 ne rêve qu'à s'échapper de chez lui pour courir le monde, et, si jamais il peut le faire, il n'aura pas en partant cet instant de regret que la fin du jour apporte au nouveau pèlerin et que Childe Harold lui-môme paraît avoir connu. Son aversion pour la retraite ira croissant plutôt que décroissant; âgé de plus de cinquante ans, il ne s'emploiera à ses affaires domestiques que « dépiteusement », portera envie à ceux qui estiment ce qu'ils tiennent au-dessus du reste, à son père qui savait jouir de ce qu'il avait; il aspirera ci au changement et au remuement ». L impatience de résider à
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Montaigne lui arrachera ces mots amers :
« J'étais plus propre à vivre de la fortune d'autrui, s'il se pouvait sans obligation et sans servitude, et je ne sais si, selon mon humeur, ce que j'ai à souffrir des affaires et des domestiques, n'a pas plus d'abjection, d'importunité et d'aigreur, que n'aurait la suite d'un grand qui me guidât uijl peu à mon aise. » Dans son intérieur mille choses lui donnent à désirer ou à craindre ; il y a toujours quelque pièce qui va de travers :
« c'est pitié d'être dans un lieu où tout vous embesogne ». Vainement il se dérobe autant qu'il peut aux occasions de se fâcher ; il ne peut éviter de se choquer chez lui à toute heure en quelque occurrence qui lui déplaît, à des friponneries « vaines piqûres, mais piqûres, et à mesure que ces épines domestiques sont ' déliées elles mordent plus aigre », à des pensements fâcheux, aux querelles des voisins, aux plaintes fastidieuses sur la saison qui, si elle est favorable aux blés, nuit aux vignes.
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Tout en confessant ainsi son humeur incurablement hostile aux soins mesquins de la vie privée, il répète que les affaires d'un intérêt plus général ne lui conviennent pas davantage : « Les occupations publiques ne sont pas de mon gibier, )> disait-il à la fin de sa vie, comme il l'avait dit en 1571.
Était-il vraiment, à trente-huit ans, serçitii auliciet munerum publicorum jamdudum pertœsus^ dégoûté depuis longtemps, non seulement de la magistrature, mais de toute espèce de charge ou fonction, de tous les rôles dans lesquels l'activité, l'esprit, la sagacité et les autres facultés qu'il avait à un degré éminent auraient trouvé leur emploi légitime * ?
En aucune façon. Il déplorait que La Boétie, propre aux premières places de l'Etat, eût tout le long de sa vie croupi, méprisé, aux cendres de son foyer. Il n'a pas dit aussi
1. Sa capacité et sa profonde coniiais<)ancc des affaires ont été attestées par de bons juges, entre autres l'historien de Thou.
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nettement qu'il regrettait d'avoir eu luimême un pareil sort, mais si parfois il assurait qu'il n'était pas propre à ces premières places, d'autres fois, changeant de langage, il tenait à faire savoir qu'en principe il n'y disconvenait pas. Les leçons des philosophes, confirmées par une triste expérience, lui apprenaient le danger et l'inanité des ambitions humaines; malheureusement il était né ambitieux et n'avait aucune prétention à la philosophie. C'était un mal, il en convenait, cherchait à y échapper, se bandait et obstinait contre les tentations qu'il se sentait c< fumer en l'âme » : effort inutile. Il tournait le dos à l'ambition « à la façon des tireurs d'avirons qui s'avancent à reculons » ; tellement que, s'il ne se trouvait pas engagé dans les affaires publiques, il s'en croyait redevable au hasard plutôt qu'à sa résolution, car il voyait « bien des voies pour avancer vers le crédit du monde », qui n'étaient nullement ennemies de son goût. Qu'elles
lui soient ouvertes par une bonne fortune ; il les suivra sans écouter ni la prudence ni la raison. Il irait dans les conseils des princes, prendrait part aux discussions qui décident du sort des empires, aux négociations délicates entre les grandes puissances, à la conduite des opérations militaires; il montrerait la vérité avec courage : déjà il s'y est essayé non sans quelque succès. Peu de gens avaient rencontré en haut lieu moins de soupçon et plus de privante, parce qu'on ne pouvait douter de son désintéressement et que sa franchise avait « une évidente simplesse et nonchalance »• Loin d'avoir subi quelque disgrâce et d'être « mal voulu », il a plutôt « fui d'enjamber par-dessus le degré de fortune » où il était logé ^ .
Mais les princes n'aiment guère les discours fermes, ne supportent pas longtemps « qu'onn'épargne rien à leur dire, pour pesant et cuisant que ce soit », n'acceptent pas les