‹ Introduction aux essais de Montaigne (volume 3)Chapitre 31 sur 48 · INTRODUCTION AUX B8SA1S · texte numérisé non relu

INTRODUCTION AUX B8SA1S

Les récentes explorations laissaient place à tant de vagues rêveries, étaient enveloppées de tant d'incertitudes, qu'elles éveillaient la méfiance. Montaigne ne refusait pas de croire les marins et les voyageurs qui avaient visité les nouvelles terres ; mais il ne prêtait pas Toreille aux cosmographes et topographes trop pressés de décrire ce qu'ils n'avaient pas vu. Il craignait d'être mal informé et l'était en effet si mal que, partageant l'erreur de Colomb, il croyait que le nouveau monde était une terre continente avec l'Inde orientale, ou que, si elle en était séparée, c'était « d'un si petit détroit » qu'elle ne méritait pas « d'être nommée île pour cela». Il se demandait s'il ne restait pas à faire des découvertes du même genre ; « Notre monde vient d'en trouver un autre ; qui nous répond que c'est le dernier ? » Prudence excessive en ce cas, salutaire en principe. On a fait grand bruit de la plaisanterie par laquelle Voltaire expliquait les coquilles marines

des Alpes. Nous n'en devrions pas moins imiter son doute railleur et celui de Mon- ^ taigne ; mieux vaudrait hésiter un peu devant les systèmes les plus solides, que de nous engouer étourdiment d'opinions éphémères comme nous l'avons fait si souvent depuis cinquante ans.

Montaigne ne sait pas que la postérité saluera Colomb et Copernic comme deux grands agents d'émancipation, il méconnaît ^ leur rôle ; en revanche, il discerne et dénonce les illusions, qui avaient un peu après '^ l'ère chrétienne, replongé l'humanité dans la nuit des premiers âges.

La conception d'un ordre de choses régies par des lois immuables, était répandue dans l'empire romain. Des philosophes, des poètes, Lucrèce, Cicéron, Sénèque, avaient, à la suite de leurs maîtres grecs, combattu le monstre qui, du haut du ciel, opprimait le genre humain. L'impossible n'arrive pas et le possible n'est pas miracle : cette brève sentence pas-

sée du de Dwinatione dans une controverse de Senèquelepëre, c'est-à-dire dans un exercice de rhétorique, marque le progrès qui s'accomplissait. Le moyen âge fut une recrudescence de l'antique superstition ; il eut pour caractères ce mépris du droit sens et cette admiration pour les chimères qui présidèrent, comme Renan Ta dit, à l'établissement du christanisme. Les Pères de l'Eglise enseignèrent que le propre de la foi est d'admettre la possibilité de l'impossible. Pendant près de dix siècles on s'obstina à voir des miracles dans les accidents les plus vulgaires. Persuadés qu'il ne tombe pas un passereau du ciel, pas un cheveu de notre tête, sans un décret spécial de la Providence, les hommes croyaient à une incessante intervention des puissances surnaturelles dans leurs moindres affaires. Plus on était hanté de visions, plus on passait pour un bon esprit : hi quitus mens sanior^ dit Grégoire de Tours, en parlant de gens témoins

de prodiges que personne autour d'eux ne parvenait à voir. A la fin du xv® siècle, les extravagances toujours puériles, quelquefois charmantes, plus souvent odieuses, auxquelles le moyen âge se complaisait, diminuèrent peu à peu ; il ne fut plus question d'arroser pendant trois ans un bois mort pour obtenir une frondaison miraculeuse ou d'allonger par une prière une poutre trop - " courte, comme au temps de Sulpice Sévère, ni de traverser la mer à pied sec ou suir un rocher flottant comme saint Guénolé et saint Vouga ; ces imaginations firent place à d'autres qui ne valaient pas mieux. L'imprimerie n'a pas propagé seulement les ' œuvres propres à éclairer les esprits, elle a multiplié aussi, et peut-être davantage, les écrits qui entretenaient et ravivaient les folies du moyen âge. On éditait les dialogues sur les miracles de saint Martin, les livres dft Grégoire de Tours sur les miracles des confesseurs, la Légende Dorée^ la vieille lit-

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térature chevaleresque grossie des Amadisy les livres de magie, les traités de démonologie, de démonomanie, le Marteau des sor^ cièresj le Fléau des démons. On vivait en plein merveilleux dans un monde de prodiges et d'enchantements, où les puissances des ténèbres étaient plus actives que jamais ; depuis qu'on invoquait moins les saints, Tenfer avait recruté la clientèle qui les négligeait, et les maléfices remplaçaient les vertus divines.

Les savants eux-mêmes fortifiaient par leurs aberrations les préjugés funestes à la science.

Grangousier faisait honte aux pèlerins de croire qu'un saint propage la peste ; il disait que les prédicateurs qui enseignent de telles choses sont des imposteurs plus à punir que ceux qui auraient effectivement infesté le pays. Mais il admettait que la peste vient du diable.

Rabelais s'étonnait de voir, en un temps

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OÙ la lumière renaissait, un si grand nombre de personnes récalcitrantes à Taccueillir. Etienne Pasquier, qui ne manquait pas de

bon sens, accordait quelque crédit « à Fopi- -^ nion de ceux qui soutiennent les esprits malins se pouvoir enclore dans des anneaux » . La Noue dénonçait avec horreur les artifices < des démons et comptait trente mille sorciers en France sous Charles IX \ Nostradamus venait de mourir en 1366 et ses Centuries < avaient une vogue incroyable. D'Âubigné étudiait les mathématiques et les éléments de la magie, avec résolution pourtant de ne jamais s'en servir. La chiromancie était tellement en honneur qu'il suffisait « de sa-

1. En parlant des dernières années du xvi« siècle, Voltaire dit : ■ On ne sait point assez combien de misérables ont été livrés aux botureaux par des juges ignorants qui les condamnaient aux flammes titnqnillement et sans scrupule, sur une accusation de sorcellerie... Chaque année, dans ces temps à demi sauvages auxquels nous touchons, était marquée par de semblables aventures. . . Nous avons un recuefl des arrêts rendus en Franche-Comté contre les sorciers, fait en en 1607, par un grand juge de Saint-Claude nommé Boguet et approuvé par plusieurs évéques. On mettrait aujourd'hui dans l'hôpital des fous un homme qui écrirait un pareil ouvrage, mais alors tous les autres juges étaient tout aussi cruellement insensés que lui... 11 faut parler mUle fois de ces histoires honteuses, il faut les rendre sans cesse pré- "' •entes à Tesprit des hommes. » Ce qu'on ne savait pas assez du temps ^ Voltaire, le sait-on mieux aujourd'hui

voir le point où Mars loge dans le triangle de la main pour passer avec réputation et faveur en toutes les compagnies d. Montaigne dit aussi le bruit que faisaient « les bastelages, les enchantements, les liaisons, le commerce des esprits des trépassés, les prognostications, la ridicule poursuite de la pierre philosophale » ; il n'omet que les envoûtements* Brantôme raconte sérieusement qu'à Lusignan, en Poitou, les samedis, vers l'heure des vêpres, la fée Mélusine qui avait moitié le corps d'une très belle femme et l'autre moitié en serpent, venait parfois se baigner dans la fontaine ou se promener sur la grosse tour du château.

Montaigne n'avait pas tout à fait échappé à la contagion et il en gardait des traces légères. En quelques endroits, il parait admettre que la Providence distribue la maladie et la mort, qu'elle l'a sauvé d'un grand danger ; il n'en est pas moins guéri de la superstition et s'élève contre elle avec une fer-

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meté périlleuse. On ne brave pas impunément certains préjugés; il est plus imprudent de contredire une sottise que de nier une vérité, car en disputant contre un sage on ne risque que de se tromper, et en tenant tête à des insensés on doit s'attendre à voir leur folie dégénérer en rage furieuse.

L'incrédulité de Montaigne courrouça bien des gens qui lui défendaient de douter des sortilèges « sous peine d'injures exécrables ». Il n'en tint compte et répéta, de plus en plus nettement, qu'il n'y a pas de volonté divine à qui il appartienne de jamais contrarier la puissance de notre mère nature, que la relligio quœ minimis etiam rébus inserit Deos est une prava relligio^ que de la toutesagesse de Dieu il ne part rien que de réglé et de commun^ et que « l'ordre du cours de nature » ne saurait en aucun cas être troublé par aucune espèce d'intervention.

Condamnant formellement l'argument favori, la pratique constante des Pères de

rÉglise et des prédicateurs, il met les « interprètes et contrôleurs ordinaires des desseins de Dieu, faisant état de lire dans les > secrets de sa volonté » , sur le même rang que les conteurs de fables, alchimistes, astrologues et autres charlatans. Il montre combien il est ridicule d'alléguer le combat de la Roche-Abeille « pour certaine approbation d'un parti », sauf à expliquer ceux de Jarnac et de Montcontour comme châtiments paternels infligés au même parti. Il rappelle aux chrétiens qu'avant la bataille de Lépante, dont ils célèbrent tant le gain, ils en ont vu « d'autres telles à leurs dépens »..I1 réfute les écrivains ecclésiastiques qui, du genre de mort d'Arius, tirent argument contre Tarianisme.

A mesure qu'il vieillit, sa conviction s'exprime avec une vivacité croissante : « Nous appelons contre nature ce qui advient contre la coutume ; rien n'est que selon elle ; que cette raison universelle et naturelle chasse

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de nous l'erreur et rétonnement que la nouvelleté nous apporte... Les miracles sont selon Tignorance en quoi nous sommes de nature... Combien de choses appelons-nous miraculeuses et * contre nature ! Gela se fait pour chaque homme et chaque nation selon la mesure de son ignorance. . . C'est bien assez qu un homme, quelque recommandation qu'il ait, soit cru de ce qui est humain ; de ce qui est surnaturel, il en doit être cru seulement lorsqu'une approbation surnaturelle l'a autorisé. » Autant dire : je ne croirai à aucun miracle avant d'en avoir vu un autre moi-même.

Dans le chapitre qui commence par des railleries regrettables contre le nouveau calendrier, il critique la manie universelle de chercher la cause des choses sans s'assurer au préalable de leur existence. Il explique admirablement la formation des récits fabuleux, le progrès des miracles dont le plus éloigné témoin est mieux instruit que le

plus voisin, et le dernier informé mieux persuadé que le premier : « C'est merveille de combien vains commencements et frivoles causes, naissent ordinairement de si fameuses impressions » ; il faudrait « quasiment partout dire : il n'en est rien » . Il n'ose user de cette réponse aussi souvent qu'il le voudrait ; du moins, il ne s'en laisse pas imposer par la masse des témoignages :

« N'en croyant pas un », il n'en croit pas davantage cent et un. Jadis il a rencontré, interrogé des sorciers, tâché de voir des choses au-dessus de ses croyances ; sa curiosité, toujours déçue, l'a amené à cette conclusion : « Il est vraisemblable que le principal crédit des visions, enchantements et tels effets extraordinaires ^ vienne de la puissance de l'imagination ; on pense voir ce qu'en réalité on ne voit pas ».

1. Dans la première édition il y avait de plus « des miracles » cela a disparu. Pourquoi ? Par prudence ? Mais en mante temps qu'il supprimait ces deux niots, Montaigne faisait ailleurs les additions hardies que dons venons de voif .

De là aussi la fortune de la plupart des remèdes et pratiques médicales. A la fin du XIX® siècle, il est encore, en bien des cas, « absurde et ridicule » de remettre, comme on le fait journellement, sa vie et sa santé à la merci des médecins ; au xvi® siècle, la médecine était « un art fantastique et surnaturel, un enchantement magique ». Lui faire la guerre, c'était faire la guerre à la superstition et réhabiliter la nature.

Quelques années plus tard. Bacon voyait deux obstacles au progrès des connaissances humaines : Tautorité des théologiens scolastiques, héritiers des Pères de TÉglise, toujours prêts à accuser d'impiété quiconque résistait à leurs décisions, et la superstition ennemie acharnée de la philosophie naturelle: en deux mots^ la servilité et la crédulité humaines» S'il a dit vrai, si comme Renan Ta cru, le principe essentiel de la science est de faire abstraction du surnaturelj la science n'a été servie par personne

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plus efficacement que par Montaigne. En secouant le joug des docteurs de Técole, et en écartant les agents imaginaires dont le moyen âge avait peuplé le monde, en luttant contre l'infirmité qui fait que « rien n'est cru si fermement que ce qu'on sait le moins », en niant la possibilité d'une infraction aux lois étemelles qui régissent l'uni' vers, il fit ce qu'il y avait de mieux, de plus urgent pour préparer l'avènement de Fesprit moderne. Les Essais sont la préface de YInstauratio magna^ de Tentreprise dont le plan et la méthode allaient être fixés par Bacon et par Descartes.

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