CHAPITRE XI
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Tandis qu'il prodigue à la religion des hommages bruyants, il accable la science de paroles dédaigneuses ou hostiles : elle engendre la vanité, ôte aux esprits leur vigueur et leurs ressorts naturels, n'est d'aucun secours pour la conduite de la vie. La plupart de ses instructions ont plus de montre que de force ; sans tout ce bagage, les pauvres gens ont plus de constance que ûous. L'extrême fruit qu'elle promet, est le même auquel la bêtise conduit doucement.
L'ignorance est le bout de toute philosophie. La curiosité de connaître est un fléau ; que ^'hommes abêtis par elle ! La quête labo-
176 INTRODUCTION AUX BSSAIS
rieuse des sciences vient de causer la folie du Tasse. Tacite a bien raison de louer la mère d'Agricola de l'avoir bridée en son fils. - Qui a pris de Tentendement en la logique ?
Où sont ses belles promesses ? Le besoin de s'augmenter en sagesse et en science fut la première ruine du genre humain, c'est la voie par où il s'est précipité à la damnation éternelle.
On trouverait des paroles semblables chez d'illustres hommes de science, chez Descartes ; ce sont des paradoxes dont Montaigne lui-même a fait justice. Cette ignorance « forte et généreuse » qu'il célèbre, « ne doit rien en honneur et en courage à la science et ne suppose pas moins de science que la science elle-même » ; notre âme « s'élargit d'autant plus qu'elle se remplit, devient plus vive et plus éveillée, à mesure qu'elle s'enrichit de connaissance ». Aux vieux temps, les grands capitaines et les grands conseillers aux affaires d'État,
étaient très savants, et toutes les fois qu on a mis à la preuve de l'action les vrais philo- — sophes, « on les a vu voler d'une aile si haute qu'il paraissait bien leur cœur et leur âme s'être merveilleusement enrichis par l'intelligence des choses ». Montaigne « aime . et honore le savoir en son véritable usage », c'est un outil de merveilleux service, le plus noble et le plus puissant acquêt des hommes, « une très utile et grande partie, et ceux qui la méprisent, témoignent assez de leur ' bêtise ». Pour bien faire, il ne la faut pas seulement loger chez soi, il la faut épouser. La science à laquelle il fait la guerre, est celle qui asservit les âmes, les dessèche, les dépouille d'originalité, les gonfle de présomption et permet d'être docteur à dix ans.
Il déteste, un peu plus que la bêtise, le pé-- . dantisme, lé savoir verbal des gens qui « se rapportent de leur entendement à leur mémoire et ne peuvent rien que par livre », le '
bagage qui « empêche au lieu de nourrir », -
l'ostentation des hommes gonflés de vent, les arguties et les subtilités épineuses de la dialectique, les ergotismes tels que baroco et baralipton, en un mot la prétendue science du moyen âge.
La science moderne, la vraie, la seule digne d'être appelée science, n'existe pas encore au xvi* siècle. Montaigne semble parler contre elle, quand il dit qu'il ne doit nous chaloir que Copernic ait ou non raison contre Ptolémée. Cette parole prendra en passant par la bouche de Pascal une gravité qu'elle n'a pas dans la sienne : à l'heure où il la prononce, il est permis de traiter légèrement l'hypothèse de Copernic, de s'en défier et de se demander si quelque jour une tierce opinion ne renversera pas les deux premières. Ramus, qui fait cas de Copernic, s'intéresse aussi au jeune Tycho- Brahé qu'il rencontre h Âugsbourg ; un quart de siècle plus tard, Galilée^ tout ré* cemment converti au système de Copernic,
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écrira à Kepler qu'il n'ose en prendre la défense de peur d'être un objet de risée et de sarcasme, et, en effet, quand il fera connaître ses théories, elles seront méprisées < par Bacon.
Il en est de la plupart des découvertes faites au début des temps modernes, comme de l'invention des armes à feu dont en gênénéral on ne soupçonnait pas les résultats.
Montaigne ne déclame pas comme Arioste contre les nouveaux engins de guerre, il pense qu'ils seront « de fort peu d'effets ».
Les progrès de la géographie l'intéressaient plus que les conceptions astrono- ' miques, ils lui semblaient « être de considération»; mais leur portée véritable lui échappait, comme elle avait échappé aux agents de ces progrès : Colomb croyait servir la religion, débarquait dans le nouveau monde la croix à la main, au chant des hymnes ca^ tholiques, et son second voyage fut décidé parle zèle pieux de Ferdinand et d'Isabelle;