‹ Introduction aux essais de Montaigne (volume 3)Chapitre 42 sur 48 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

DIFFICULTÉ d'entendre MONTAIGNE ^

On a mauvaise grâce à parler de la difficulté d'eutendre Montaigne. Elle est grande pourtant et bien avérée. Sainte-Beuve avait inventé une « clé glissante et sorcière », qui lui donnait la certitude d'ouvrir toute « l'enfilade de pensées et arrière-pensées de Montaigne ». Cette clé, qui ne vaut rien, prouve combien il est malaisé de pénétrer partout dans les Essais.

Mlle de Gournay a avoué qu'il s'y trouve en effet quelque obscurité, la matière n'étant pas pour les novices : « Ce n'est pas le ru-

1 . Ces pages ne sont pas à la place qui leur conyiendrail. Si je les avais mises au commencenient de mon travail, le lecteur non préparé croirait que J'exagère le besoin d'une introduction. Après les (|uin2c premiers chapitres, il lira pcut-ôtre celui-ci sans défiance.

diment des apprentis,... œuvre non à goûter par attention superficielle, mais à digérer par un très bon estomac ; un des derniers bons livres qu'on doit prendre. «Montaigne lui-même ne pensait pas être à la portée de tout le monde ; il s'en est expliqué en termes auxquels on ne fait pas assez attention.

Son humeur n'était « propre non plus à parler qu'à écrire pour les principiants ».

Si quelque part il dit que les Essais pourront vivoter en la moyenne région, ailleurâ il laisse entrevoir qu*il ne s'adresse et ne tombe en partage qu'à ces âmes réglées et fortes, si rares que justement l'espèce n'en a ni nom ni rang entre nous ; les âmes com^ munes et populaires ne voient pas la grâce et le poids d'un discours hautain et délié*.. Les esprits communs et vulgaires n'y entendront pas assez ^ . Ils n'ont au reste pas

1. Livre I, chap. 54, et livre II, ch* 17. A ce dernier endroit^ b'est une addition au texte primitif.

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besoin d'y rien entendre : ils estimeront l'auteur d'autant plus qu'ils sauront moins ce qu'il dit, ils conclueront de la profondeur de son sens par son obscurité. De même qu'en amour Montaigne a grand mépris des accointances vulgaires et ne s'y est jamais adonné, il dédaigne profondément le gros public : l'estimation commune se voit peu heureuse en rencontre, et, de son temps, il se trompe fort si les pires écrits ne sont pas ceux qui ont gagné le dessus du vent populaire. Aussi, bien qu'il chérisse la clarté par-dessus tout et qu'il soit ravi par les braves formes de s'exprimer, il ne craint pas d'arrêter le lecteur par « son embrouillure » ; il se permet des façons de parler tout à fait ! décevantes, des hyperboles prodigieuses, une foule Me boutades qu'il hasarde quoi^ qu'il s'en défie, des discours « trop paradoxes et trop fols », de « certaines finesses . verbales » qu'il « laisse courir à l'aventure », se jouant à chaque instant de telle sorte

qu'on peut souvent croire qu'il dit « à droite » ce qu'il dit « à feinte ». Ses allégations portent plus d'une fois, hors de son propos, la semence d'une matière plus riche et plus hardie et « à gauche un ton plus délicat », soit pour lui qui n'en veut exprimer davantage, soit « pour ceux qui rencontreront son sens ».

Il ne veut pas être lu comme on lit d'ordinaire, sans application ni suite, par fragments, d'une façon décousue, « en dormant ou en fuyant ». Ayant remarqué que la coupure fréquente des chapitres dont il usait au commencement, dispensait trop d'une attention soutenue, il s'est mis à les faire plus longs, de manière à « requérir de la proposition et du loisir assigné... En telle occupation à qui on ne veut donner une seule heure, on ne donne rien ».

La façon si extraordinaire dont il compose, ou plutôt dont il bâcle son livre, contribue à le rendre presqu'inintelligible par

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places : sous prétexte que ce n'est qu* « une marqueterie mal jointe », il y attache des « emblèmes surnuméraires », c'est-à-dire !

qu'avec une licence inouïe, il y intercale des choses dont l'inconvénient n'est pas seulement de troubler, comme il le dit, la chronologie de ses contes, mais, ce qui est infiniment plus grave, de couper en pure ( perte le sens de quelques-unes de ses meil- \ leures pages, de rompre le fil du discours à ' tel point qu'on ne le renouerait certaine- ^ ment pas sans le secours de la première édition. Il assure qu'il ne perd jamais son sujet et qu'il n'y a que r« indiligent lecteur » qui le perd ; cette prétention est insoutenable : le lecteur le plus diligent et le plus habile serait bien en peine de rétablir certaines liaisons complètement détruites par d'énormes additions dont rien n'indique le commencement ni la fin. A certains endroits, Montaigne, au lieu d'éclaircir son texte, semble y jeter exprès la confusion et le dé-

sordre, et préparer aux commentateurs dont il médit Toccasion d'une note réellement utile, indispensable.

Ses exagérations, ses contradictions, ses feintes, ses interpolations, ont eu un résultat facile à prévoir : en 1588, il a dit que ni ceux qui le louaient, ni ceux qui le blâmaient, ne lui rendaient une justice exacte.

Comme, dans l'édition même où il le cons- .' tatait, aux causes d'erreur qui existaient et dont il ressentait déjà les effets, il en ajoutait de nouvelles et de pires, cela n'a pas cessé d'être vrai.

Les jugements les plus discordants ont été portés sur lui. Il [en avait évidemment pris son parti ; il s'attendait aux interprétations erronées qu'il encourait par sa faute et s'en accommodait volontiers. L'indignation que ses « horribles paroles » ont causée aux messieurs de Port-Royal, ne Taurait guère surpris. Il se fût diverti d'entendre Fontenelle lui faire honte de ses con-

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tradictions trop brusques et n'eût pas tenu compte du Jugement de Pluton lui ordonnant de ne plus « accoucher si facilement » \ Il est d'autres reproches aux-i quels il n'a pas dû s'attendre et aux- .

quels il ne se serait peut-être pas résigné.

N'aurait-il rien changé à certaines pages, s'il avait soupçonné les méprises dans lesquelles sont tombés de grands esprits admirablement faits pour le bien comprendre, celle de Sainte-Beuve qui Fa cru venimeux et perfide ^, celle de Renan qui l'a pris

1. Une liste, même très incomplète, des erreurs commises par les commentateurs justement estimés, prendrait une place démesurée. Pour éreiller la défiance des lecteurs, qui ne sera jamais assez grande, je montrerai une faute matérielle de J . V. Leclerc : dans son édition de 1844 (3 toI. Lefèrre), il y a sous le titre du chapitre 37 du lirre 11, De la resiemblanee deê enfanté aux pèret^ une note pour dire que ce chapitre paraît avoir été écrit après le voyage de Montaigne en Allemagne et en Italie, voyage postérieur à la 1'* édition. Comment Leclerc pouvait-il ignorer que ce chapitre se trouve dans cette édition, comme tous les autres chapitres des deux premiers livres ? Ce n'est pas tout : dans ce môme chapitre, Montaigne parle de faits qui se sont passés * dernièrement • : Leclerc explique (II, p. 525) que Montaigne en a probablement été témoin pendant le séjour qu'il fit à Paris un peu avant de donner l'édition^de 1588. Or ces faits sont racontés dans l'édition de 1580, à la p. 346 de la réimpression Dézeimeris.

2. Port'Royaly II, 406. Et encore p. 425-6 : € Sa méthode peut se qualifier à bon droit perfide ». A la page 443, on lit qu'il no doit qu'à son style « l'indulgence plénière de la postérité ».

pour un pyrrhonien véritable \ et surtout celle du plus grand de nos historiens ?

i. Dmns l'Avenir de la Science, où il m propose d' • inculquer la foi à 1« raiaon et à 1« nature humaine », il se donne pour adversaire de M<MilaiKne et de Pascal, « deux seepUcismes très roisins l*un de l'autre ». — Si quelrpie jour les dialogues des morts reviennent à la mode* il y en aura un joli à faire entre Montaigne et Renan.

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