‹ Introduction aux essais de Montaigne (volume 3)Chapitre 43 sur 48 · UNE ERREUR DE MICHELET · texte numérisé non relu

UNE ERREUR DE MICHELET

Michelet a été singulièrement frappé de quelques boutades qui, lorsqu'on les isole, prennent une importance fâcheuse qu'en réalité elles n'ont pas. Il en a noté trois principales: 1® Les lois de la conscience naissent de la coutume *; 2** Si j'avais à revivre, je vivrais comme j'ai vécu; 3® Je hais toute nouvelleté. De là, Michelet conclut que les Essais sont l'évangile de Tindif- ,^ férence, que toute loi morale y est mécon- ^ nue, tout effort pour s'amender jugé inutile.

1. Celle boutade devrait d'autant moins être prise au sérieux qu'elle fait partie d^une des additions auxquelles Montaigne se laissait entraîner par l'habitude de renforcer son texte primitif, un peu étourdiment, sans réfléchir assez à la portée de ce qu'il disait. — Dans une certaine mesure Michelet a peut-être sur ce point une excuse : s'il a connu les notes de Naig(>on, il aura été induit en erreur par Tune d'elles.

Il accorde à « ce livre si froid » une profonde admiration littéraire, mais il lui trouve « un certain goût nauséabond, comme d'une chambre de malade ». Il s'écrie : « L'air me manque. Hélas! oii est mon ami, le bon Pantagruel? » Il est tenté d'appeler frère Jean des Entommeures pour « secouer ce gentilhomme dont le scepticisme nous anéantit».

Les erreurs de Michelet sont généralement vénielles, parce qu'elles n'altèrent presque jamais d'une façon très grave le caractère essentiel des hommes ou des choses. Celle dans laquelle il est tombé en jugeant Montaigne, est un contre-sens impardonnable et désastreux. Il avait reconnu que les Essais sont un document historique d'un prix rare et bien supérieur à celui de Ja tardive Ménippée * ; que ne les regardait-il

1. L'importance des Essais est encore plus grande qu'il ne le dit; elle dépasse peut-être celle de tous les documents qui appartiennent au XVI* siècle, sans même en excepter le Pantagruel. Si par malheur celui-ci était perdu, d'autres oeuvres inférieures suffiraient pour nous faire comprendre la première phase de la Renaissance ; sans les Essais nous n'aurions probablement pas la complète intelligence de la seconde, nous nous expljcpierions moins bien une des crises les plus remar-

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