CHAPITRE PREMIER
« Je suis médiocre en tout, écrivait La Boétie à Montaigne; vous, au contraire, vos amis le savent bien, vous êtes également capable de vertus et de vices éclatants, mais c'est déjà le bien qui l'emporte et je me réjouis de ce triomphe. Dès à présent, je reconnais votre supériorité siir moi ; si l'affection ne me trompe, quand les ans auront fortifié votre vertu, vous pourrez rivaliser avec les plus grands hommes. » La Boétie continuait en comparant son ami à Àlci-
biade adolescent, dont la brûlaate ardeur
décelait un mélange extraordinaire de bonnes qualités et de mauvaises et faisait dire à Socrate : Ce sera la gloire ou la perte d'Athènes. En finissant, après un long éloge de la modération dans les plaisirs, particulièrement en amour, La Boétie faisait des vœux pour la pleine conversion de celui à qui il adressait de si prudents conseils.
Cette page, publiée par Montaigne; qui disait excellente la pièce où elle se trouve ^ , est confirmée implicitement par de nombreux passages des Essais, Je voudrais, en les réunissant, essayer le portrait de Montaigne à l'époque de sa trop courte liaison avec rhomme auquel il s'était découvert jusqu'au fin fond de ses entrailles et fait connaître mieux qu'il ne se connaissait lui-même.
Ne pensait-il pas au jugement de son ami, en écrivant qu'Alcibîade avait une nature merveilleuse et que sa vie était la plus riche
1 . C'est la pièce la plus longue et la plus intéressante d'un recueil dé vers latins présenté par Montaigne au chancelier de L'Hospital jpoii^ lui faite aiiher La Boétie.
UNB PAGE DE LA BOETIB â
à être vécue, la plus étoffée d^ parties désirables ? Il comprenait, goûtait cette nature et cette vie d'autant mieux qu'entre lui et le fils de Glinias les affinités étaient, en effet, très grandes.
Au physique, il est le digne fils d'un des hommes les « plus sains et les plus forts qui aient jamais existé : il n'a pas la même adresse extraordinaire aux exercices du corps, mais, s'il est moins souple, il a même c( résistance et endurance solides ». La fraîcheur de son visage, l'allégresse et la vivacité dont il regorge, se communiquent à ceux qui le regardent : un médecin de Toulouse conseille à un malade de le fréquenter assez pour s'amender par la vue d'une jeunesse si florissante » d'un état si plein de verdeur et de fête* Tous les sens sont chez lui (c entiers quasi à la perfection » . Cette santé bouillante reste admirable bien qu'il en use assez licencieusement ^ . D'une