‹ Introduction aux essais de Montaigne (volume 3)Chapitre 9 sur 48 · Ceci ne 6e trouve que dans la première édition des Essais · texte numérisé non relu

Ceci ne 6e trouve que dans la première édition des Essais

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vigueur pleine et rassise, il ne craint pas la peine, si grande qu'elle soit, pourvu qu'il s'y porte de plein gré : achevai, les plus longues courses ne le fatiguent pas et, jusque dans sa vieillesse, dix heures de suite sans démonter ne lui laisseront aucune lassitude.

Sa taille, un peu au-dessous de la moyenne, est forte et ramassée, son marcher prompt et ferme, son geste brusque, sa voix haute et sonore ; son port de corps témoigne d'une certaine fierté. Il ne sait pas se tenir tranquille ; aux lieux de cérémonie, il ne vient pas à bout que quelques-unes de ses pièces « n'extravaguent toujours ». Encore qu'il soit assis, il n'est guère rassis, et, depuis son enfance, il passe pour avoir de la folie aux pieds ou du vif-argent tant il les remue, de quelque façon qu'il les mette. Les mala-

(rèimpression Dezeimeris et Barckausen II, 222). — Je n'ai presque {Mi^ fait de renrois ; je le regrette, mais il en eût fallu presque à chaque page et souyent plusieurs dans la môme page : cela eût alourdi un travail dans lequel ils ne sont pas indispensables. Je donne une Introduction aux Essaie : en les lisant avec un peu d'attention, on rencontrera tout ce qui est cité ici et Ton pourra s'assurer de mon exactitude.

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dies lui semblent horribles, moins à cause des souffrances qu*elles apportent, que parce qu'elles tiennent arrêté à la chambre. Il ne saurait parler sans s'agiter avec véhémence.

Il mange goulûment et de tout impunément * .

Son moral répond à son physique : même vivacité, même mobilité, même ardeur impétueuse, même énergie. Il est très accessible à toutes les passions, excepté à Tenvie ; toutes les contrariétés se trouvent en lui, « honteux et insolent, chaste et luxurieux, ingénieux et hébété, chagrin et débonnaire, menteur et véritable, libéral et avare ». Si la colère le saisit, ce qui n'est point rare, elle l'emporte loin, pour vaine qu'en soit la cause. Aux « amusements ridicules », comme les échecs, il a des mouvements de dépit, d'impatience, d'animosité ; la piqûre de perdre lui est si désagréable qu'il renon-

1. Dans ses dernières années seuloneni, « aux corvées de la guerre », son estomac se troublera un peu après les nuits passées dehors.

cera aux jeux de hasard, aux cartes et aux dés, bien qu'il les aime beaucoup ^ Il n'a ni le goût ni l'habitude de se modérer et de se régler, manque de mesure en tout, outrepasse à tout propos les bornes prescrites par la prudence ou le sens commun, ne fait rien à moitié. Veut-il jeûner, il n'a garde

d'assister à un repas; s'il se met à table, il

oublie sa résolution. Il ne sort d'un extrême que pour se jeter dans un autre, s'élançant en arrière avec autant d'ardeur qu'il en avait eu pour se porter en avant, cédant tour à tour aux instincts les plus divers et se laissant, dans chaque direction, entraîner « toujours à pleines voiles ».

Il est mondain, amoureux de brillants équipages, du faste, de la parure qui lui sied à merveille, prodigue de saluts, soucieux de ce qu'on pense et de ce qu'on dit de lui, éminemment sociable, <c langagier », « tout

1. Quant aux jeux sublila comme do doriaer des énigmes, il y est si impropre qu'il n'y prend aucun agrément.

au dehors » ; sa forme essentielle est « propre à la communication » et il lui en coûte de ne pas se communiquer sans réserves. Il ne peut se passer de compagnie, ne trouve de saveur qu'aux plaisirs partagés ; il ne li;ii vient pas une gaillarde pensée en Tâme qu'il puisse sans regret garder pour lui seul, il a un besoin impérieux de l'offrir sans écouter la prudence servile et soupçonneuse qui lui conseille de se taire. Conférer avec les gens de son choix, lui semble le plus fructueux et naturel emploi de notre esprit, il en trouve l'usage plus doux qu'aucune autre action ; aussi consentirait-il plutôt à perdre la vue que l'ouïe ou le parler. Ce qu'il aime surtout, « au commerce des hommes, ce sont les essais qu'ils font les uns contre les autres, par jalousie d 'honneur ou de valeur, soit aux exercices du corps, soit à ceux de l'esprit»^ Dansée feu des discussions, son langage, volontiers sec et cru, devient vite âpre, dédaigneux, épineux ; ses répliques portent plus loin que

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son intention ; pour peu que la dispute s'échauffe, il a une façon de débattre têtue, malicieuse, impérieuse dont il rougit ensuite.

« Extrêmement libre », il ne supporte aucune contrainte, même chimérique: si on lui interdisait un coin du monde, même éloigné, où il sait bien qu'il n'ira jamais, il en serait affecté, gêné. Il ne vaut rien dès qu'il a un autre guide que sa pure volonté, suit lâchement les devoirs auxquels on pourrait Tentraîner s'il n y allait. Son aversion pour toute liaison le détourne du mariage ; il n'y arrivera qu'à contre-cœur et sans consentir à promettre d'en observer les lois très rigoureusement ^ Né pour la véritable amitié qui est « la production la plus proprement sienne de la liberté volontaire », avide des accointances qui reviennent à son goût et s'y (t harpant avec grand faim », il ne comprend guère les affections imposées par la parenté ou par des circonstances for-

1. De son propre aveu, il fut mari plus fidèle qu'il ne TaTait juré.

tuites. Il se dispense, autant que possible, des compliments verbeux prescrits par les lois cérémonieuses de la civilité; l'usage d'enfiler des paroles courtoises dans les correspondances n'est-il pas une « servile et abjecte prostitution » ? Pour y échapper, il renonce presque à écrire. Il s'émancipe là où il le faudrait le moins, s'échauflFe aux présomptions injurieuses, évitant de s'expliquer et justifier, renchérissant même vers l'accusation par une concession ironique et moqueuse, à moins qu'il ne s'en taise tout à fait comme de chose indigne de réponse.

Sa licence de langage et de contenance dérive vers l'indiscrétion et l'incivilité. La prière le gagne, la menace le rebute; la faveur le ploie, la crainte le raidit. Dans l'infortune, son courage se hérissé au lieu de s'aplatir, et il fait « plus volontiers les doux yeux au ciel pour le remercier que pour le requérir ». Rarement il profite d'un conseil; les raisons étrangères peuvent

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l'appuyer, non le détourner, Une croit que les siennes. Dans les sociétés, il se tient entier sans considération de personne, avec quelque pointe de fierté quand il a affaire aux grands et leur disant indiscrètement ce qui lui vient en fantaisie, sans querelle pourtant ni offense, parce, que son visage répond pour lui et qu'on lit en ses yeux et en sa voix « la simplicité de l'intention ».

11 adore la beauté, « celte qui est naïve, active, généreuse, point hommasse, mais virile, non celle qui est molle, délicate, artificielle ». Au doux commerce des belles et honnêtes femmes, il court de grands périls, étant de ceux « ch,ez qui le corps peut beaucoup » ; il « s'échaude », sent « toutes les rages dont parlent les poètes », cette a folie qui attache toutes tes pensées à un seul objet et s'y engage d'une affection furieuse », Sa main, toujours précipitée en faisant une lettre, est, en écrivant aux dames, véritablement emportée par la passion.

L'imagination tient ehez lui une place extraordinaire, Tagite, lui donne des secousses terribles, le plonge dans une sorte d'ivresse au cours de laquelle il voit les choses grossir d'une façon démesurée ; il essaie de se soustraire à ces impressions qui le percent, de s'en préserver : quant- à y résister, il n'en a pas la force. L'horreur d'une chute à laquelle il pense, lui cause plus de fièvre que le coup ; la douleur lui fait plus de peur que de mal.

La fortune ne lui a imposé nulle pénible quête d'aucune commodité ; il ne lui manque que la suffisance de se contenter et savoir jouir des biens placés entre ses mainç, « règlement d'âme également difficile: en toute sorte de condition, et que nous voyons communément se trouver plus facilement en la nécessité qu'en rabondaQce ». Avide de choses nouvelles et inconnues , il va béant vers l'avenir.

Il cède avec une confiance aveugle à des

impulsions promptes, fortuites, aussi faibles en raison que fortes en persuasion ou en dissuasion, et cela lui réussit tellement qu'il n'est pas éloigné de les tenir pour des inspirations divines.

Peu enclin aux longues et lentes délibéra-* tions, pressé d'arriver aux effets, impatient d'agir, il va volontiers sur les traces d'autrui, acceptant sans discussion des juge* ments tout faits, captivant aisément ses croyances sous l'autorité des opinions anciennes ^ 11 aime mieux soutenir une opinion que la choisir. Autant il fuit les incertitudes, autant il se porte virilement aux événements. Les entreprises hardies le séduisent ; si quelque chose pouvait le réconcilier avec la Réforme, à laquelle il est profondément hostile, et le décider à se jeter dans les rangs des protestants, ce serait le risque à courir, l'attrait du hasard et du danger. Mais élevé par un père qui penchait

$ 1. Lirre II, ch. 2, un peu après le début.

plutôt vers la superstition que de l'autre côté, il est bon catholique, regarde comme une des plus notables folies l'effort des gens qui emploient la force de leur entendement & choquer les opinions communes pour, après une longue quête, remplir en somme leur âme de doute, d'inquiétude et de fièvre ^ S'il étudie, c'est par ostentation, pour s'en « tapisser et parer ». 11 aime les distinctions, les honneurs, souhaite fort l'ordre de Saint-Michel, aspire aux brillantes destinées que son ami lui présage. 11 se sent propre aux grandes affaires, aux hautes négociations politiques, à tenir dignement sa place dans les conseils des princes. Il sait l'action qu'un conseiller intelligent et résolu peut exercer sur les chefs des* empires et songe à s'attacher à quelqu'un d'entre eux qu'il soit appelé au service public et à son propre avancement dans le monde, il n'hési-

1. C'est le début d'une lettre adressée à M. de Mesmes et imprimée en tète d'un traité de Plutarque traduit par La Boétie.

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tera pas, quand même la raison le dissuaderait d'accepter. Loin de craindre Tagitation des cours, il s'y porterait allègrement, car, quoiqiie le faire soit plus naturel aux Gascons que le dire, ils savent au besoin s^armer autant de la langue que du bras, travailler de Tesprit comme dû corps. Il ferait entendre en haut lieu un parler nerveux et succulent, serré, brusque, véhément, hardi et plutôt soldatesque. Jeté à vingt ans dans la magistrature, il n'y reste que par déférence filiale ; il a une profonde antipathie pour les chicabes de la procédure et pour tout ce que cette profession comporte d'ennuis e1 de dégoûts. Il s'acquitte des fonctions de s£ charge sans application, s'y dérobe souveni pour courir à Paris; pendant des moii entiers il s'absente de Bordeaux, s'attarde l la cour.

C'est le moment où l'ordonnance d'Orléans enlevant aux baillis l'administration de h justice pour la donner exclusivement à leur

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lieutenants, met une séparation complète et définitive entre la robe courte et la robe longue : à celle-ci seule désorihais, la parole le savoir, le gain ; à celle-là la guerre, Thonneùr, la vertu ^ Le connétable de Montmorency fermait dédaigneusement la bouche au chancelier et aux hommes de robe longue ; Brantôme dirait que dans les ambassades les gens d'épée valent mieux que les magistrats. Ces considérations touchèrent probablement Montaigne, mais un goût naturel, inné comme le dégoût de la chicane, le poussait, plus encore qu'aucun calcul ambitieux, vers la vocation militaire, forme propre et essentielle de la noblesse française. Les exploits des grands capitaines Tenthousiasmaient, tout ce qui se rattachait au métier des armes, jusqu'au détail technique le plus infime, l'intéressait d'une façon surprenante* La guerre lui semblait la plus grande^ la plusi pompeuse des actions humaines; il

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