Ceci ne se trouve que dans la première édition des Essais
vigueur pleine et rassise, il ne craint pas la peine, si grande qu'elle soit, pourvu qu'il s'y porte de plein gré : à cheval, les plus longues courses ne le fatiguent pas et, jusque dans sa vieillesse, dix heures de suite sans démonter ne lui laisseront aucune lassitude. Sa taille, un peu au-dessous de la moyenne, est forte et ramassée, son marcher prompt et ferme, son geste brusque, sa voix haute et sonore ; son port de corps témoigne d'une certaine fierté. Il ne sait pas se tenir tranquille; aux lieux de cérémonie, il ne vient pas à bout que quelques-unes de ses pièces (c n'extravaguent toujours )>. Encore qu'il soit assis, il n'est guère rassis, et, depuis son enfance, il passe pour avoir de la folie aux pieds ou du vif-argent tant il les remue, de quelque façon qu'il les mette. Les mala-
(r6iniprcssion Dczeimeris et Barckausen 11, 2:22). — Je n'ai presque pas fait de renvois; je le regretle, mais il en eût fallu presque à chaque pajje et souvent plusieurs dans la môme pâtre : cela eût alourdi un travail dans lequel ils ne sont pas indispensables. Je donne une Introduction aux Essais : en les lisant avec un peu d'attention, on rencontrera tout ce qui est cité ici et l'on pourra s'assurer de mou exactitude.
(lies lui semblent horribles, moins à cause des souffrances qu'elles apportent, que parce qu'elles tiennent arrêté à la chambre. Il ne saurait parler sans s'agiter avec véhémence. Il mange goulûment et de tout impunément ^
Son moral répond à son physique : même vivacité, même mobilité, môme ardeur impétueuse, même énergie. Il est très accessible à toutes les passions, excepté à l'envie ; toutes les contrariétés se trouvent en lui, « honteux et insolent, chaste et luxurieux, ingénieux et hébété, chagrin et débonnaire, menteur et véritable, libéral et avare ». Si la colère le saisit, ce qui n'est point rare, elle l'emporte loin, pour vaine qu'en soit la cause. Aux « amusements ridicules », comme les échecs, il a (h's mouvements de dépit, d'impatience, d'animosité ; la piqûre de perdre lui est si désagréable qu'il renon-
1 . Dans ses dernières années seulement, « aux corv(?es <lo la guerre », sou estomac se troublera un peu après les nuits passées dehors.
6 INTaOûUCTION AUX ESSAIS
cera aux jeux de hasard, aux cartes et aux dés, bien qu'il les aime beaucoup ^ Il n'a ni le goût ni l'habitude de se modérer et de se régler, manque de mesure en tout, outrepasse à tout propos les bornes prescrites par la prudence ou le sens commun, ne fait rien à moitié. Veut-il jeûner, il n'a garde d'assister à un repas; s'il se met à table, il oublie sa résolution. Il ne sort d'un extrême que pour se jeter dans un autre, s'élançant en arrière avec autant d'ardeur qu'il en avait eu pour se porter en avant, cédant tour à tour aux instincts les plus divers et se laissant, dans chaque direction, entraîner (( toujours à pleines voiles ».
Il est mondain, amoureux de brillants équipages, du faste, de la parure qui lui sied à merveille, prodigue de saints, soucieux de ce qu'on pense et de ce qu'on dit de lui, éminemment sociable, « langagier », « tout
I. Oiianl aux jeux subliU comme de deviner des énigmes, il y est si improiue (|u'il n'y prend aucun agrément.
au dehors » ; sa forme essentielle est « propre à la communication » et il lui en coûte (le ne pas se communiquer sans réserves. Il ne peut se passer de compagnie, ne trouve de saveur qu'aux plaisirs partagés ; il ne lui vient pas une gaillarde pensée en lame qu'il puisse sans regret garder pour lui seul, il a un besoin impérieux de l'ofTrir sans écouter la prudence servile et soupçonneuse qui lui conseille de se taire. Conférer avec les gens de son choix, lui semble le plus fructueux et naturel emploi de notre esprit, il en trouve l'usage plus doux qu'aucune autre action ; aussi consentirait-il plutôt à perdre la vue que l'ouïe ou le parler. Ce qu'il aime surtout, « au commerce des hommes, ce sont les essais qu'ils font les uns contre les autres, par jalousie d'honneur ou de valeur, soit aux exercices du corps, soit à ceux de l'esprit w.Dansle feu des discussions, son langage, volontiers sec et cru, devient vite âpre, dédaigneux, épineux; ses répliques portent i)lus loin que
son intention ; pour peu que la dispute s'échauffe, il a une façon de débattre têtue, malicieuse, impérieuse dont il rougit ensuite. « Extrêmement libre », il ne supporte aucune contrainte, même chimérique: si on lui interdisait un coin du monde, môme éloigné, oîi il sait bien qu'il n'ira jamais, il en serait affecté, gêné. Il ne vaut rien dès qu'il a un autre guide que sa pure volonté, suit lâchement les devoirs auxquels on pourrait l'entraîner s'il n'y allait. Son aversion pour toute liaison le détourne du mariage ; il n'y arrivera qu'à contre-cœur et sans consentir à promettre d'en observer • les lois très rigoureusement ^ . Né pour la véritable amitié qui est « la production la plus proprement sienne de la liberté volontaire », avide des accointances qui reviennent à son goût et s'y « harpant avec grand faim », il ne comprend guère les affections imposées par la parenté ou par des circonstances for-
i. De son propre aveu, il fut mari plus fidèle qu'il ne l'avait juré
tuites. Il se dispense, autant que possible, des compliments verbeux proscrits par les lois cérémonieuses (lelacivilité; l'usage d'enfiler des paroles courtoises dans les correspondances n'est-il pas une « servile etabjecte prostitution »? Pour y échapper, il renonce presque à écrire. Il s'émancipe là où il le faudrait le moins, s'échaulTe aux présomptions injurieuses, évitant de s'expliquer et justifier, renchérissant même vers l'accusation par une concession ironique et moqueuse, à moins qu'il ne s'en taise tout à fait comme de chose indigne de réponse. Sa licence de langage et de contenance dérive vers l'indiscrétion et l'incivilité. La prière le gagne, la menace le rebute ; la faveur le ploie, la crainte le raidit. Dans l'infortune, son courage se hérisse au lieu (h' s'aplatir, et il l'ail » \)\us volontiers les doux yeux au ciel pour le remercier que pour le requérir ». Rarement il prohle d'un conseil; les raisons étrangères peuvent
10 INTIiODUCTION AUX ESSAIS
l'appuyer, non le détourner, il ne croit que les siennes. Dans les sociétés, il se tient entier sans considération de personne, avec quelque pointe de fierté quand il a affaire aux grands et leur disant indiscrètement ce qui lui vient en fantaisie, sans querelle pourtant ni offense, parce que son visage répond pour lui et qu'on lit en ses yeux et en sa voix « la simplicité de l'intention ».
Il adore la beauté, « celle qui est naïve, active, généreuse, point hommasse, mais virile, non celle qui est molle, délicate, artificielle ». Au doux commerce des belles et honnêtes femmes, il court de grands périls, étant de ceux « chez qui lé corps peut beaucoup » ; il « s'échaude », sent « toutes les rages dont parlent les poètes », cette « folie qui attache toutes les pensées à un seul objet et s'y engage d'une affection furieuse ». Sa main, toujours précipitée en faisant une lettre, est, en écrivant aux dames, véritablement emportée par la passion.
UNE PAGE DE LA bOETIE 11
L'imagination tient chez lui une place extraordinaire, l'agite, lui donne des secousses terribles, le plonge dans une sorte d'ivresse au cours de laquelle il voit les choses grossir d'une façon démesurée ; il essaie de se soustraire à ces impressions qui le percent, de s'en préserver : quant à y résister, il n'en a pas la force. L'horreur d'une chute à laquelle il pense, lui cause plus de fièvre que le coup ; la douleur lui fait plus de peur que de mal.
La fortune ne lui a imposé nulle pénible quête d'aucune commodité; il iio lui manque que la suffisance de se contenter et savoir jouir des biens placés entre ses mains, « règlement d'âme également difficile en toute sorte de condition, et que nous voyons communément se trouver plus facilement en la nécessité qu'en l'abondance ». Avide de choses nouvelles et inconnues, il va béaiil vers l'avenir.
Il cède avec une confiance aveugle à des
impulsions promptes, fortuites, aussi faibles en raison que fortes en persuasion ou en dissuasion, et cela lui réussit tellement qu'il n'est pas éloigné de les tenir pour des inspirations divines.
Peu enclin aux longues et lentes délibérations, pressé d'arriver aux effets, impatient d'agir, il va volontiers sur les traces d'autrui, acceptant sans discussion des jugements tout faits, captivant aisément ses croyances sous l'autorité des opinions anciennes ^ Il aime mieux soutenir une opinion que la choisir. Autant il fuit les incertitudes, autant il se porte virilement aux événements. Les entreprises hardies le séduisent ; si quelque chose pouvait le réconcilier avec la Réforme, à laquelle il est profondément hostile, et le décider à se jeter dans les rangs des protestants, ce serait le risque à courir, l'attrait du hasard et du danger. Mais élevé par un père qui penchait