‹ Introduction aux essais de Montaigne (volume 4)Chapitre 18 sur 40 · On lit dans son épitaphe : amicos usiis reges maxbnos · texte numérisé non relu

On lit dans son épitaphe : amicos usiis reges maxbnos

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hommes qui ne se donnent qu'à moitié; ils méprisent les services « conditionnels et limités ». Montaigne n'aime pas à faire des contes, montre nettement ses « bornes » et n'admet pas d'autre joug que celui de la raison ; encore ne vient-il pas à bout de se soumettre tout à fait à celui-là môme. Quand on pousse l'antipathie pour les subjections les plus légères jusqu'à retrancher chez soi « le plus possible de la cérémonie », on est bientôt las de la « servitude des cours ».

En même temps qu'il s'était « heurté à ce pilier, le manque de soumission envers les grands », il avait assisté au triomphe du machiavélisme. Ennemi juré de toute perfidie et cruauté, il vivait en un « siècle gâté » où ni la droiture ni l'humanité n'étaient permises.

Commynes avait écrit : « Nous sommes affaiblis de toute foi et loyauté et ne saurais dire par quels liens on se puisse assurer les uns des autres. » Le mal n'avait fait qu'em-

pirer : au temps de Montaigne la menterie s'imposait « à l'innocence môme » ; une « nouvelle vertu de fointise et de dissimulation » devenait à la mode, était fort en crédit.

La guerre civile avait rendu les Français si sauvages, si cruels et si farouches qu'ils étaient, dit La Noue, la plupart convertis en tigres. Montluc et des Adrets se sont illustrés par leur férocité. D'autres exemples moins connus sont peut-être plus instructifs. Brantôme raconte que M. de Montpensier « faisait état et gloire d'être descendu de Saint-Louis, et s'elforçait à l'imiter et à se façonner à ses bonnes et saintes mœurs » ; ce « bon prince », quand on lui amenait un prisonnier, lui disait d'abord : « Vous êtes un huguenot, mon ami, je vous recommande à M. Babelot. » M. Babelot était un cordelicr à qui on conduisait le prisonnier « lequel un peu interrogé, était aussitôt condamné à mort et exécuté ». Quant aux femmes, on les faisait violer.

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Coliguy notait certainement pas cruel ; « rien ne le fâchait tant que les égorgcments ; mais, pour les polices et conséquences », il forçait son naturel, jusqu'à faire, de sangfroid, massacrer en Périgord deux cent soixante prisonniers. Henri IV a dépeint le spectacle « vraiment bien étrange » que présentait alors la cour : « Nous sommes, écrivait-il, toujours prêts à nous couper la gorge les uns aux autres ; nous portons dagues, jaques de mailles et, bien souvent, la cuirasse sous la cape. » Montaigne ne pouvait se faire à ces mœurs sauvages ; il avait eu peine à se persuader, avant d'en avoir été témoin, « qu'il existât des âmes si farouches, qui, pour le seul plaisir du meurtre, le voulussent commettre, hacher et détrancher les membres d'autrui, aiguiser leur esprit à inventer des tourments inusités et des morts nouvelles, pour cette seule fin de jouir des gestes et mouvements pitoyables, des gémissements et voix

lamentables d'un homme expirant en angoisse ».

Il avait fini par comprendre et honorer L'Hospital, n'était pas éloigné de penser comme lui. Déjà peut-être, se disait-il, non sans un retour mélancolique sur son passé, que les bonnes intentions, si elles ne sont pas conduites avec modération, poussent à des effets très vicieux ; que le plus sain parti était sans doute celui qui maintenait la religion et la police anciennes du pays, mais que la passion jetait les plus honnêtes gens de ce parti hors des bornes de la raison et leur avait fait prendre bien des conseils téméraires, violents, injustes. Déjà aussi peut-être les revers des protestants lui inspiraient quelque compassion ',

« Au maniement de la confusion qui régnait », et voyant tous les jours des natures, capables de justice, se corrompre, il disait :

1. 11 a dit plus tard i|iic la cause (|u'il condaninail l'avail " parfois concilié à soi, pour la voir misérable et accablée ».

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« Quiscvanto en un lomps si malade. d'cMnployer au service du monde une vertu naïve et sincère, ou il ne la connaît pas, les opinions se corrompant avec les mœurs (de vrai, oyez la leur peindre, oyez la plupart se glorifier de leurs déportements : au lieu de peindre la vertu, ils peignent l'injustice toute pure) ; ou, s'il la connaît, il se vante à tort, et quoiqu'il dise, fait mille choses de quoi sa conscience l'accuse. En ce démembrement de la France, chacun travaille à défendre sa cause, mais, jusqu'au meilleur, avec mensonge ^ »

« La contagion est très dangereuse dans la foule. On s'expose à imiter les vicieux... Antisthène ne semble pas avoir satisfait à celui qui lui reprochait sa conversation avec les méchants, en disant que les médecins vivent bien avec les malades ; car s'ils ser-

1. Ses amis l'engagèrcnl j)lus lard à écrire; les afTaiics de sou temps ; il s'y refusa parce qu'il aurait eu « à publier des jugements illégitimes et punissables ». Cette condamualiou est discrète ; elle n'en est que plus grave.

vent à la santé des malades, ils détériorent la leur. » Montaigne tient fort à la sienne, autant à celle de l'ame qu'à celle du corps. Il a autrefois voulu « employer au service des affaires publiques les opinions et règles de vivre rudes, neuves, impolies ou impollues » qui sont les siennes ; il les y a trouvées ineptes et dangereuses : « Celui qui va en la presse, il faut qu'il gauchisse, qu'il serre les coudes, qu'il recule ou avance, voire qu'il quitte le droit chemin selon ce qu'il rencontre ; qu'il vive non tant selon soi que selon autrui, non selon ce qu'il se propose mais selon ce qu'on lui propose, selon le temps, selon les hommes, selon les affaires. » Quand Montaigne pourrait prendre cela sur lui (et il ne le peut), il ne le voudrait pas. Il estime que quand on a des mœurs « établies en règlement au-dessus de son siècle, on n'a qu'à les tordre et émousser » ou plutôt qu'à se retirer : exeat aida qui volet esse pins. Il n'admet pas que,

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sous prétexte du bien public, toutes choses soient permises. De même qu'il a répudié la magistrature, moins à cause des subtilités ennuyeuses de la chicane, que par dégoût du « vilain trafic qui se couvre sous l'honorable titre de justice », il « résigne à d'autres les offices qui requièrent qu'on trahisse et qu'on massacre ». Il se sépare de ses anciens amis à l'heure de leur triomphe, parce qu'il a reconnu que rien n'est si difficile que de se tenir droit dans le monde, que l'ambition n'arrive à ses fins qu'à f(>rce de lâcheté, en passant par trop d'abjection et de servilité, que le rôle auquel il avait aspiré exige des procédés qu'il hait « capitalement » . Il ne se dissimule pas que « ce n'est pas une légère partie que de faire ainsi sa retraite ». Pour entreprendre de se passer de compagnie, et surtout pour persister à vivre à l'écart comme un être u farouche et insociable », quand on est jeune, actif, éminemment sociable et « empêtré de vio-

lentes prises qui engagent ailleurs », il faut en eiïct une vertu qui ne se rencontre pas toujours avec les discours les plus sages et qui allait faire tristement défaut à un autre illustre essaî/isi. Montaigne n'était pas au fond moins épris que Bacon, des places qui donnent honneur et puissance, mais il appréhendait les chutes auxquelles elles exposent. Ame ficre, généreuse, il s'isola et demeura isolé par un effort viril, par un acte de haute raison, par dignité, par probité. Nullement miscvnthrope, sa retraite fait penser à celle d'Alceste cherchant loin du monde un endroit écarté oij d'être homme d'honneur il ait la liberté.

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