POLÉMIQUE A OUTRANCE
lestables et très insul'lisantes. Dès que nous sommes avertis de sa conversion, et d'autre pari instruits de sa méthode illogique ou plutôt de son défaut de méthode, la difficulté disparaît.
Avant de terminer ce chapitre bizarre, Montaigne essaie d'en atténuer la portée. 11 vient d'écarter assez dédaigneusement la théologie naturelle ^ ; il croit devoir accorder que les mystères de la religion, inaccessibles par les voies humaines, peuvent être révélés par une grâce surnaturelle. Déjà, un peu plus haut, il avait dit que le scepticisme nous rend d'autant plus aptes à loger en nous la science divine, qu'il anéantit notre jugement et nous dégarnit d'humaine science pour faire place à la foi. Seulement, cette concession est accompagnée d'une petite remarque qui l'annule d'une lagon com-
1. Cela se trouve aussi impliciloment, aucliapilrcbG du livre 1 oii il cite et approuve Sainl-Clirysostômc i(ui bannit la philosophie comme servante inutile et indigue. Mais la première édition n'avait pas cette citation.
plète : « L'homme no peut voir que de ses yeux ni saisir que de ses prises. » Une fois notre jugement anéanti, comment distinguer la science divine de la science humaine? Tout le mal qu'il y a lieu de dire de notre pauvre raison ne fera pas que nous puissions nous passer d'elle. Les voix qui disent l'infirmité des facultés humaines, sont ellesmêmes produites par des facultés humaines, perçues par des facultés humaines, et par conséquent sujettes elles-mêmes à cette infirmité qu'elles dénoncent, « partant infiables et incroyables ». « Quoi qu'on nous prêche, quoi que nous apprenions, il faudraittoujours se souvenir que c'est l'homme qui donne et l'homme qui reçoit, c'est une mortelle main qui nous le présente, c'est une mortelle main qui l'accepte. » A moins que les choses célestes ne nous soient immédiatement révélées par une opération surnaturelle, elles auraient beau venir en effet du ciel, elles ne nous arriveraient qu'en passant par la
POI.KMIQl'l-. A OUTRANCE 149
houclie (les hommes ; présentées par îles outils humains à des outils humains qui tous se démentent et trompent, elles n'ont aucun droit à plus de confiance que les plus grossières illusions des sens. Un païen a dit: 0 la vile chose que l'homme, s'il ne s'élève au-dessus de riiumanilé ! (Test là un bon mot et un ulilc désir, mais pareillement absurde ' ; car, « l'aire la poignée plus grande (jue le poing, cela est impossible et monstrueux » et ne saurait èlre donné à l'homme que par un miracle.
Au terme de cette polémique edrénée, que rcste-t-il des créances religieuses qui en avaient fourni l'occasion? Nous n'hésiterions guère à répondre qu'cdles sont non seulement altérées, mais évanouies, si Montaigne, à la dernière ligne, ne déclarait que « notre foi chrétienne » peut attendre dun secours
1. Montaigne a modiflâ ici le texte primitif. Il avait approuvé le mol dp Sônriiuc, en ajoutant seulement (|ue l'homme no peut s'élever au-dessus de Iui-m6me que par miracle; i)lus tard il a intercalé que l'idée de Sénéi|ue c*\ absurde el c|u'il csl impossible cl monstrueux d'espérer rien de pareil.
divin quelque (( miraculeuse uiélaïuorphose ». Il achève par là d'embrouiller cette lin tellement qu'il serait téméraire de prétendre y démêler son sentiment délinitif en matière religieuse. Cherchons ailleurs ^.
I. (Ilialeaiibriand, dans la (li'fonso de son livre, éciil à peu près dans les mêmes vues, que celui de Seboud, cilc à bon droit ce i]uc Montaigne dit dans l'apologie contre ceux qui avancent que les chrétiens ont tort d'appuyer leurs crôanees par des raisons humaines.
GIIAPITUE X
iu:i.ir,ioN
Montaigne resta, jusqu'à sa dernu^re heure, fidèle au culte catholique, observant rigoureusement toutes les pratiques religieuses dans lesquelles il avait été élevé, faisant conscience de manger de la viande le Jour du poisson, ganhiul le signe de la croix en continuel usage, trouvant niau- Nais qu'on le lit plus de trois foisau henediciievi aux "races, mais le taisant lui-même à tout propos, même en bâillant. Ses convictions intimes i'urcnt-elles toujours en harmonie parfaite avec celte dévotion exté-
rieure.'
\\\ d('liul i\v> i'.ssd's cl cileoic un peu
plus tard lorsqu'il commonça VApolos^ie do Sebond, les créances de sa jounosse n'élaicnt pas altorcos. Il est probable qu'elles demeuraient encore intactes au moment où il abandonna la méthode de Sebond et renonça à « démontrer la vérité de la foi par ordre de nature ». J'ai peine à croire que par la suite elles n'aient pas été fort ébranlées.
11 existe une voie par laquelle on évite de rompre avec des croyances dont on cons-" tate la déraison : c'est « la belle doctrine de la connaissance et de la compréhension par le cœur ». Un Pascal réussit à acquérir ou à retrouver la foi en dépit de doutes incurables." Après que l'on a écarté la raison, reste la ressource de l'absurde; c'est môme la plus sûre méthode, bien qu'elle ne soit pas orthodoxe. Vlmilalion avertit qu'un examen curieux précipite dans l'abîme, et, en disant à Renan que le rationalisme fait injure à la foi, est antichrétien, M. (lotto-
RELKMOX 153
frey voyait plus clair qiio les Pères de l'Église qui (lopiiis saint Justin se sont évertués à découvrir dans la philosophie dos armes pour la religion'. Si Montaigne était resté pyrrhonien, il pourrait à la rigueur et quoique ce soit hien iuvraisemblahle, avoir joui de cette plénitude de loi que procure le mysticisme. Réconcilié avec la raison, reconnaissant que malgré ses défaillances il faut la suivre puisqu'elle est notre guide unique, comment n'aurait-il pas douté de dogmes incompatibles avec elle?
Il avait pendant quelque temps essayé de se soustraire à « certains points de l'observance de l'Eglise qui semblent avoir un visage plus vain ou plus étrange ». Est-ce seulement dans les cérémonies et pratiques
i. L'Église enseigne (|uc la foi onipriinlc à la ilroilo raison sa déinonsiralion, sa <l('-fense et sun soulicn ; ce sonl les expressions lii! Pie IX ilaus rKncycIir|uc Qui plurihiis, el le Concile du Vatican a confiimf- définilivenionl cette ilocirine. Kn demandant la protection de la Faculti* do Théologie de l'aris, Descarlcs a rapjjelé (jue le Conrile de I.alran, an \\\' siècle, a conilanmé ceux i|ui disent cpie la foi seule enseigne les vérités rnélap!iysii|ues, et ordonné aux philosopbes chrétiens d'employer toutes les forces de leur espril pour Us établir.
154 INTItODUCTION AUX ESSAIS
(lôvulos, qu'il avait usé do la liberté de son H choix et triage particulier »? Les lignes qui précèdent celles-ci donnent à penser que ce fut aussi dans le reste. Jusqu'à quel point fut-il initié aux controverses qui divisaient ses contemporains? Ne firent-elles aucune impression sur lui? A-l-il su les décisions du Concile de Trente et en particulier les décrets sur la transubstantiation? A-t-il ignoré ce que Lansac, l'ambassadeur de France, avec lequel il était lié, racontait du" Saint-Esprit envoyé de RomeàTrenle dans une valise?
Nous avons seulement la preuve qtu3 le spectacle auquel ** il assistait, amortissait et finit par éteindre son zèle. Chateaubriand qui n'était pas indulgent pour la Terreur de 1793, a trouvé que la Terreur religieuse du xvi" siècle ne fut pas moins horrible ; il a dit que la Saint-Barthélémy avait donné aux idées philosophiques un avantage qu'elles ne perdirent plus sur les
idées religieuses. Montaigne n'a pas parlé de ce massacre, mais il n'a pas caché le dégoût qu'il ressentait en voyant les catholiques s'exciler à la sédition et professer à leur tour h>s maximes subversives dont ils avaient l'ait un crime aux protestants, la ridigion se maintenir comme nuir(|ue, lilre et insli'umciil de division bien plus (|ue })ar soi-même, les guerres religieuses dégénérer en misérables contlits d'ambition et de sottise ^ ; catholiques et protestants avaient un progrès si conforme en débordement et injustice qu'ils rendaient « douteux et malaisé de croire la prétendue diversité de leurs opinions ». Parmi ceux qu'animait une foi véritable, combien auraient pu « se vanter d'avoir reconnu les arguments de l'un et de l'autre partis » ? Montaigne commen-
1. Monlai^^nc a contribué à accrédilcr ropiiiion i|uc ces fjucrrcs n'eurcnl de religieux rjue le nom ; opinion 1res exagérée : les chefs furent, en elVel, presi|ue tous ;;uidés parties intérêts purcnient temporels, mais la reli;,'ion était si intimement impli<|uéc dans la lutte, <|uo d"Aulii;rnc n'estimait pas possible de changer de parti sans abjurer la Réforme et en conséi|uence étudiait Bellarmin. L'assertion de Montaigne, pour n'être pas fondée n'en est i|ue plus significative et montre combien il avait changé ilepuis \M1.
156 INXnODUCTION AUX ESSAIS
(•ait à (lire que pour trancher la querelle, il était besoin d'une impartialité impossible à (les chrétiens. Il avançait dans la voie qui le conduisait à former des vœux pour un prince hérétique \ 11 se convertissait aux idées de tolérance, (rhumanité, faisait un chaleureux éloge de Julien, cet homme « très grand et très rare », qui voulut détruire le christianisme non par persécution, mais en laissant ses sectateurs se déchirer entre eux comme des bètes féroces. Il écrivait dans le chapitre de la liberté de conscience : « Il est ordinaire de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites sans modération, pousser les hommes à des effets très vicieux. En ce débat par lequel la France est agitée, le meilleur parti est sans doute celui qui maintient la religion et la police anciennes; entre les gens de bien toutefois qui le suivent (car je ne parle pas de ceux qui s'en servent de prétexte), j'en
1 Voir ci-dessus page 96.
RELICIOX
vois plusieurs (jue la passion pousse hors (les l>ornes de la raison et leur t'ait prendre des conseils injustes. »
De nombreuses et graves additions indiquent un esprit de plus en plus libre : " Nous ne recevons notre religion ([ue comme les autres religions se reçoivent : nous nous sommes rencontrés au pays où elle était en usage... Le vrai culte à chacun est celui qu'il trouve observé par Tiisage (hi lieu où il est... 11 n'est })()inl d'li(islilité excellente comme la chrétienne; notre zèle t'ait merveille quand il va secondant notre pente vers la haine, la cruauté, l'ambition, la rébellion, l'avarice » \
Il remarque que c'était jadis une hérésie d'avouer des antipodes; cela ne mènc-t-il pas à soupçonner que d'autres propositions condamnées par l'orthodoxie de son temps,
I . Il fait aussi une addition pour dire la su|)(;riorité des musulmans, unt- autre pour raconter l'histoire de ce personnage ipii voyant la corruption de Rome en conclut (|u'unc religion )|ui suLsislail au milieu de telles mœurs, devait èlre divine.
158 INTIiODUCTION AUX ESSAIS
pourraient ne pas être fausses non plus? De là à partager l'opinion de ceux qui condamnent les punitions capitales aux hérétiques et mécréants, il n'y a pas loin; il laisse entrevoir qu'il y incline, il trouve plus de barbarie à déchirer sous prétexte de religion par tourments et géhenne un corps plein de sentiment, comme il l'a vu faire de fraîche mémoire entre voisins et concitoyens, qu'à le rôtir mort et manger comme font les cannibales. Il ne comprend pas ces gens qui," ayant tué quelqu'un de religion contraire à la leur, s'en vont tout enflés et si fiers d'un chef-d'œuvre si beau; ce qu'il dit ainsi à propos des musulmans s'applique aussi à d'autres, à ceux auxquels il pense quand il s'écrie : « C'est mettre ses conjectures à bien haut prix, que d'en faire cuire un homme tout vif... A tuer les gens, il faut une clarté lumineuse et nette. »
Il distingue trois sortes d'esprits : les simples, peu curieux, peu instruits, qui
llKLKilON 159
croient par obcissanco ; los moyens, « chez qui s'engendre Terreur des opinions » ; et les grands, qui, par longue et religieuse investigation, pénètrent le sens caché des écritures et le divin secret de la police ecclésiastique. Il se recule « autant qu'il })eul » dans le premier groujx', regrette d'en être sorti, mais il appartient décidément au second, celui des « esprits dangereux et importuns qui troublent le monde ' ».
La manière dont il soutient que sa loi n'a jamais chancelé, est elle-même plus propn? à éveiller les soupçons qu'à les <lissipcr. Non content de déclarer qu'au travers des sectes et opinions qui se sont produites autour de lui, il s'est conservé entier sans agitation ni trouble de conscience à ses créances premières, il a multiplié, réitéré ses professions ch' foi à td point (ju'elies
1. « Los mflis, i|ui oiU «Irdaifiiir lo premier sii'f,'o de l'i^'iioraiirc lies lettres, cl n'ont i)ii joiiiflro l'uutre, le cul entre deux selles, desquels je suis. I' Ce paragrajilie remaniualde est une addition à la fin du cliaiiitre des vaines subtililif's.
160 IMHODUCTION AUX ESSAIS
cessent de paraître sérieuses. Voyez le chapitre des prières : en sa première forme, il occupe cinq pages de l'édition Dezcimeris ; dans ces cinq pages où il y a un éloge du Pater ^ une critique des gens qui prient pour une mauvaise cause, et l'approbation de la censure prononcée par l'Eglise catholique contre l'usage indiscret des psaumes, une seule chose pouvait avoir quelque apparence, bien légère, de témérité : Montaigne semblait juger inutile toute prière autre que le Pater. Deux ans après, il mit en tète du chapitre cette sorte de préface : « Je propose ici des fantaisies informes et irrésolues, comme font ceux qui publient des questions douteuses à débattre aux écoles, non pour établir la vérité, mais pour la chercher; et les soumets au jugement de ceux à qui il touche de régler non seulement mes écrits niais encore mes pensées. Egalement m'en sera acceptable et utile la condamnation comme l'approbation. Me remettant à l'an-
nELIGION 161
torité de leur censure qui peut tout sur moi, je me môle témérairement à toute sorte de propos. » Dans ce morceau, Montaigne intercala en 1588 les lignes suivantes : « Tenant pour exécrable, s'il se trouve chose dite par moi, ignoramment ou inadvertamment, contre les saintes prescriptions de l'Église catholique, apostolique et romaine, en laquelle je meurs et en laquelle je suis né. » Le besoin d'insister ainsi sur son orthodoxie ne saurait être expliqué par les additions faites au chapitre en 1388: elles ne contiennent pas un mot qui offense le catholicisme, et on y voit une critique do l'abus que les protestants font de la Bible et de leur manie de mêler indiscrètement la religion à toutes choses. Montaigne craint peut-être d'avoir commis une imprudence en disant qu'on fait souvent des signes de croix mal à propos; toujours est- il qu'il croit n'avoir pas encore assez parlé de son orthodoxie, de sa soumission, et dans ce
môme chapitre, qui en somme reste très court, il recommence à protester de la pureté de ses intentions; il ajoute: «Je propose des fantaisies humaines et miennes, simplement comme humaines fantaisies,... matières d'opinion, non de foi; ce que je discours selon moi, non ce que je crois selon Dieu,... d'une manière laïque, non cléricale. » Il ne trouverait pas mauvaise la défense d'écrire sur la religion à quiconque n'en fait pas profession expresse, et à lui tout le premier.
Gela même ne lui suffit pas. Le chapitre des prières est l'avant-dernier du livre I ; le dernier à quatre pages, les deux premiers du livre II sont très courts, et le troisième commence ainsi : « Si philosopher c'est apprendre à douter, à plus forte raison niaiser et fantastiquer comme je fais doit être douter ; c'est aux apprentis à enquérir et débattre, et au cathédrant de résoudre ^ : mon cathé-
i. Ou « répondre » ; les éditeurs ne sont pas d'accord.
nELiciON 163
(Irant, c'est raulorilé de la raison divine. » Ces répétitions fastidieuses, cet eiïort excessif pour enchérir sur ce qui vient d'être dit surabondamment, s'expliquent par leur date : l'Eglise, bien qu'elle ne fut pas alors aussi rigoureuse qu'elle le devint bientôt aprf's, imposait une prudence extrême. Tout récemment, Garnesechi, Paleario, avaient été martyrisés en Italie; sans parler des bûchers d'Etienne Dolet et d'Anne Dubourg-, on excuse Montaigne, quand on sait à quoi étaient réduits en France des érudits abrités pourtant par des fonctions officielles : en loG3, Denis Lambin, professeur au collège royal, ne jugeait pas inutile d'exposer longuement et à plusieurs reprises, qu'on pouvait étudier Lucrèce avec plaisir et l'éditer avec soin, sans pour cela être mauvais chrétien ni doulcM- de l'immortalité de l'àme '. Montaigne se voyait exposé ;i
1. Voir les leltres à Charles IX et à Gormaniis Valons, pagps 2tl, 243, 203 du recueil imprimé en 1378 par Maugi^r sous ce litre Trium disaerlisiimorum Virorum pra-fntiones, Mitreti, Lamliini et Repu.
des soupçons imprévus et dénués de tout fondement. Il n'avait rien perdu de sa vieille antipathie pour la Réforme. Le goût d'habiller de tristesse la conscience et la vertu ne lui était pas venu; ennemi juré de ce sot et monstrueux ornement, il ne pouvait se réconcilier avec Fhumeur sombre et chagrine du calvinisme. La doctrine de la grâce remise en honneur, les altercations des luthériens, soit entre eux, soit avec les partisans de Zwingli ou les anabaptistes, les subtiles ambiguïtés dont Ramus faisait honte au synode de la Rochelle, n'étaient pas davantage pour lui plaire ^ Il a pu ignorer les incroyables griefs de Calvin contre Servet, mais non le supplice dont ils furent la cause ou le prétexte. 11 déplorait le sort de Castellion, autre illustre victime
1. Il admirait le caractère de La Noue, mais pouvait-il goûter ses arguments, celui-ci, par exemple : « Celte foi vous certifie que vous êtes co-bourgeois des cieux et que par Jésus-Christ, vous avez été arraché des pattes du grand Pharaon qui est lo diable et de la servitude d'Egypte qui est la figure de l'enfer. Comment donc vous souvenetvous si peu d'un bien si excellent ? »
KEI-IGION 165
de l'intolérance des réformateurs, et regrettait de n'avoir pu le secourir. Les fanatiques de Genève repoussaient de leur ville un Ramus, un Giordano Bruno : peut-être était-il moins périlleux d'attaquer Aristote et de célébrer Julien en terre catholique qu'en terre protestante ; la folie religieuse sévissait môme à Zurich où des bourgeois étaient mis à l'amende pour avoir fait maigre le vendredi. Les réformés, qui rejetaient des propositions absurdes, en retenaient et en imposaient d'autres non moins choquantes et dans lesquelles Montaigne voyait « encore plus d'étrangeté ». 11 montrait que leurs arguments contre les anabaptistes se retournaient contre eux. Il les raillait de croire que pour avoir mis la théologie en langage populaire, ils l'eussent rendue palpalîle et plus acceptable. Il estimait l'ignorance préférable à la science verbale et présomptueuse des controversistes réformés. Et cependant le bruit courait qu'il ne s'attardait dans le
166 INTIIODUCTION AUX ESSAIS
catholicisme que par inertie, déiaut de courage. Son livre où les réformés sont si maltraités, fut allégué par eux comme l'œuvre d'un allié secret. L'indépendance qui y perce partout, leur avait donné l'espérance de voir son auteur passer dans leurs rangs. De môme qu'au moyen âge les païens étaient confondus avec les Sarrazins, au xvi" siècle tout symptôme d'émancipation était bien vite pris pour un symptôme de réformation : Giordano Bruno fut regardé comme luthérien par les Italiens qui le virent brûler en 1600. Les protestants disaient « à chacun en qui reluisait quelque clarté d'esprit, professant la religion catholique, que c'était à feinte, et tenaient môme, quoiqu'il dit, qu'il ne pouvait faillir au dedans d'avoir sa créance réforméeàleur pied ». La « fâcheuse maladie de se croire si fort, qu'on se persuade qu'il ne se puisse croire au contraire », est de tous les temps; Montaigne en fut victime. « 11 ne s'en ht pas précisément des accusations for-
melles, car il n'y avait pas où mordre, mais les suspicions muettes ne lui furent pas épargnées. »
Il était d'autant plus éloigné de rompre avec le catholicisme, qu'on sortait à peine d'une période pendant laquelle l'Eglise romaine s'était montrée singulièrement accommodante pourvu qu'on ne la'jnravât "-^
pas en face d'une façon trop ouverte. Dans la première moitié du xvi" siècle, la cour pontificale était plus que tolérante ; dénuée de toute religion, elle semblait complice de la Renaissance. Lorsque la mode se répandit chez les réformés de changerles noms de baptême « pour peupler le monde de Mathusalem,Ezéchiel,Malachie, beaucoup mieux sentant delà foi », il n'y avait pas longtemps que, par une mode opposée, les représentants les plus éminents du catholicisme avaient changé les leurs pour des noms païens. Les librespenseurs, à quelques exceptions près \
1. Dolel ful-il condamné comme librc-pcnscur ou comme hérétique?
jouissaient de grandes immunités. Érasme était en si bons termes avec Rome, que malgré ses écrits interdits à Paris et ceux qui lui valurent tour à tour de la part de Luther des compliments et une accusation d'athéisme, il faillit être nommé cardinal d'abord par Adrien IV, ensuite par Paul III. Les œuvres si irréligieuses de Machiavel avaient été, quelques mois avant la naissance de Montaigne, imprimées à Rome en vertu d'un bref de Clément VII ; elles étaient dédiées à un cardinal, et un autre cardinal avait transmis le manuscrit à l'éditeur. Montaigne lui-même trouva à Rome une très large indulgence : un moine avait critiqué la première édition de son livre ; le Maest/'o del sacro palazzo ne tint aucun compte de la dénonciation. Il se borna à demander à Montaigne de « r'habiller » selon sa conscience, ce qui pouvait être « de mauvais goût ». Rien à l'aise, Montaigne en profita pour maintenir, sans la
moindre concession, les passages incriminés, entre autres l'éloge de Julien, et pour en fortifier un par une répétition hardie ^
Malgré ces considérations, j'avoue que si Montaigne n'avait point eu d'autres motifs pour se soumettre comme il l'a fait à l'Église catholique, il faudrait l'excuser, mais renoncer à lejustifler; il en eut un meilleur et plus respectable.
Nous concevons difficilement qu'après avoir envisagé librement « les idées étroites et mesquines et toute la mythologie qu'il faut admettre pour être catholique », on ne sente pas, comme Renan, la nécessité d'une rupture, et qu'un homme, d'esprit supérieur, imite les gens qui sauvegardent les dogmes en évitant d'y penser, de môme que Don Quichotte se dispensait d'éprouver une seconde fois son armetde peur de le trouver
1. Au chapitre de la couardiso, il avait dit : « Tout ce qui est au delà de 1& mort simple me semble pure cruauté ". il le redit dans une addition au chapitre de la cruauté. Cela avait été blâmé à llomc ; la répétition ressemble à une protestation contre la critique. Malgré cela les Essnit no furent mis à l'index (|u'cn lC7(i.
trop fragile. Cela arrive pourtant. Montaigne parle « (l'imc certaine foi qui ne croit ce qu'elle croit, que pour n'avoir pas le courage de le décroire » ; tandis que « les uns font accroire au monde qu'ils croient ce qu'ils ne croient pas, les autres se le font accroire à eux-mômes ». Ou, pour mieux dire, « nous sommes doubles, ce qui fait que ce que nous croyons, nous ne le croyons pas, et ne pouvons nous défaire de ce que nous condamnons ». Montaigne n'a certes pas ' manqué de courage et ne se faisait rien accroire; mais il était double. Dans la solitude et le silence de la retraite ses méditations le conduisaient à des conclusions antichrétiennes; lorsqu'il descendait de sa tour et rentrait dans le monde, il revenait facilement aux opinions de sa jeunesse et n'avait pas d'elTort à faire pour professer le culte dans lequel il avait été élevé : par instinct, par institution première, le vieil homme retenait la foi que délaissait l'homme
RELir.ION 171
nouveau. De môme qu'en des émotions soudaines, il lançait parfois « du fond des entrailles les premières paroles latines », bien qu'il eut désappris à parler latin, de même il usait naturellement des formules et des pratiques religieuses. Henri IV ne devait pas dire de l)on cœur les litanies et le rosaire qui lui avaient été imposés par le Pape ; Montaigne a pu sans arriére-pensée faire le signe de la croix et réciter le Pater.
Quoiqu'il en soit, la religion n'avait plus sur lui d'action sérieuse. Il était catholique « au môme titre que périgourdin », cela ne tirait pas à conséquence. Dictées par l'habitude, par la prudence ou par une sorte de piété, ses professions de foi demeurèrent lettre morte. Le catholicisme n'obtient dans les Essais que des concession verbales, sous lesquelles perce une indifférence pire que le doute ou que la négation. Le prôtrc de Joinville qui se désespère parce que les oitjections au mystère de l'Eucharistie l'ob-
sédent, et qui les repousse comme pièges de l'Ennemi, est toujours un croyant et l'évêquc a raison de lui répondre qu'il reste au fond plus fidèle que bien d'autres qui n'ont pas les mômes inquiétudes. Montaigne, qui doute de tout, ne doute d'aucun dogme, n'attaque pas le christianisme : il le méconnait, le néglige comme s'il l'ignorait complètement.
Il estimait, peut-être à tort, qu'une foi véritable se reconnaît à son efficacité, n'admettait pas qu'elle fût sans influence sur les discours et les actes des hommes : « S'il est ainsi, disait-il, qu'une forte et vive créance tire après soi les actions, de même, certes cette foi de quoi nous nous emplissons tant la bouche, est merveilleusement légère. » La reine de Navarre ayant allégué en témoignage de singulière piété les stations qu'un jeune prince faisait régulièrement dans une église à travers laquelle il passait pour se rendre chez une femme mariée,
Montaigne s'étonnait, trouvait qu'une liaison coupable n'est pas compatible avec une dévotion sincère. Ses propres discours ne le sont pas davantage. Insoucieux de la religion, s'en tenant « au vraisemblable », il travaille, inconsciemment peut-être, à tarir la source d'où elle sort J
1. Dans uii des (éloges qu'il fait do Socrate, on lit : « Il est bien advenu que ce soit le personnage duquel nous ayons plus certaine connaissance : il a él6 (5clairé par les plus clairvoyants hommes i|ui furent onC(iues ; les témoignages que nous avons de lui sont admirables de fidélité et de suKisance. ■> Montaigne n'a-t-il pas vu (|uel rapprochement cette remarque provoque? N'est-ce pas là une de ces allégations qui portent, iiors de son propos, « la semence d'une matière plus riche et plus hardie » ? Voir la conclusion de la Nouvelle Vie (le Jésus, par Strauss.