‹ Introduction aux essais de Montaigne (volume 4)Chapitre 30 sur 40 · MO H A LE · texte numérisé non relu

MO H A LE

L'élimination du surnaturel changea radicalement la morale de Montaigne.

« Les actions vertueuses de Socrate et de Caton demeurent vaines et inutiles pour n'avoir eu leur fin et n'avoir regarde l'amour et obéissance du vrai créateur et pour avoir ignoré Dieu'. » Ne croirait-on pas entendre quelque Père de l'Eglise ou Pascal? Ailleurs encore restent certains vestiges des premières opinions de Montaigne, de celles qu'il avait approuvées chez Sebond et dont il n'était pas afîranchi lorsqu'il commença d'écrire.

1. C'est dans V Apologie de Sebond, un peu après le drbut, I;i où Montaigne veut encore sérieusement faire une apologie.

En y réiléchissant, il s'aperçut que nous trouvons en nous « toute la doctrine dont nous avons besoin », que ce qui est au delà de la naturelle suffisance est à peu près vain et superflu, et, d'une morale étroitement lice à la religion, il passa à une morale dégagée de toute métaphysique, « dressée par vulgaires ressorts et naturels ».

Croyait-il encore à une autre vie après la mort? La faiblesse des arguments en faveur de l'immortalité de l'âme le frappait « singulièrement ». Platon prétend que la partie spirituelle jouira des récompenses qu'elle aura méritées : « il y a bien peu d'apparence » qu'il dise vrai, car « à ce compte, ce ne sera plus l'homme, ni nous par conséquent, à qui touchera cette jouissance ». Par la mort, nous sommes « hors l'être » '.

Très préoccupé de la fragilité de notre

i. Addition au début du chapitre lu, du livre 1". Il n'aurait pas parlé ainsi à l'époque où il commença d'écrire.

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et abandonner le corps (anssi ne le sauraitelle faire que par quelque singerie contrefaite), mais de se rallier à lui, de Tenibrasscr, le chérir, Tépouser en somme. »

Quand Renan rejeta le catholicisme, il s'efforça de retenir le christianisme, de le conserver pour règle et pour guide; Montaigne fait exactement le contraire : il prétend rester orthodoxe et n'a pas un mot par lequel il se rattache à Jésus. Les modèles qu'il veut (jue nous nous présentions toujours en l'imagination, jusqu'à ce que, rendus pareils à eux, nous ayons assez de respect de nous-mêmes, sont tous, sans exception, pris en Grèce, à Rome, chez les infidèles. Il adhère aux dogmes catholiques, nullement au sermon sur la montagne.

Entre sa morale et celle de l'Evangile, il y a cette différence entière que met indubitablemenl, comme le dit Pascal, la différence d'opinion sur riinniorlalilé de lame.

Si parfois, bi(^n rarement, il invociue la

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Scainto Ecriture ', elle lui sert à contredire les philosophes païens sur des points où ils se rencontrent avec le christianisme. Pour réfuter le mot de Ciccron: philosopher n'est autre chose que s'apprêter à la mort, il citera VEcclèsiasic: « Ou la raison se moqne, ou elle ne doit viser qu'à notre contentement, et tout son travail tendre en somme à nous faire vivre à notre aise »".

Peut-être, au fond, est-il plus loin de Jésus que ne le sont Sénèque, Plutarque et quelques autres païens : par certains côtés et par certaines tendances, ils inclinent sur le christianisme. Rien de pareil chez Montaigne.

1. L'absence presque complète de lexlcs cmpiunl6s à la Bible et aux fcrcs île l'Ej^lise, (Icvienl frappante quanil on rapproche des Essais les écrits du plus illustre contemporain de Montai;;iio : Voir dans les Essais de Bacon, dans ïliistauratio mayiia, dans le Be dignitatc et ai((] mentis scientiarum, les citations biblii|iies.

t. En lisant dans le dernier volume de VIJisloire d'Israël, le chapitre sur l'Ecctésiaste, « un des livres les plus originaux et les plus charmants (|ui existent dans aucune langue », j'attendais à chac|ue page une comparaison avec les Essais. La parenté est si évidente, on est si tenté de faire le rapprochement, môme san» penser ipie Montaigne descendait d'une famille Juive ! Uenan avait-il étudié Jlontaigne ? J'ai peur que non ; i|uclle délicieuse page nous aurions eue !

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Il est inutile (rriuiiiiôrer les cndroiLs où il coulredil la morale chréliennc. Nous ne nous arrêterons môme pas à ses audacieuses considérations sur le suicide. Bornonsnous au chapitre du repentir. C'est un des plus remarquables et des mieux conduits. Cette fois, par extraordinaire Montaigne ne divague pas un instant.

Au début, comme au début du chapitre sur le suicide, il a bien soin (\(i rappeler qu'il parle « en cnquerrant et ignorant », que j)()ur la l'ésolution (b'^finilive du problème, il s'en rapporte « purement et simplement aux croyances légitimes » ; refrain de pure cérémonie, point du tout « naïve et essentielle soumission » comme il l'annonce. On sent assez à son accent qu'il expose non pas une opinion fugitive, mais une opinion bien enracinée, une véritable doctrine, s'il est permis d'employer ce mot en parlant de Montaigne ; ce n'est là ni le langage ni le ton de (|U(d(|u'iin qui s'('n(|iiiert. D'ailleurs.

les catholiques n'avaient rien à chercher en pareille matière, surtout à cette date : le dogme venait d'être fixé par le Concile de Trente avec toute la précision désirable. Un physicien, écrivant à la lin duxvi'' siècle, sur le système de Copernic, pouvait se mettre à couvert sous une déclaration analogue à celle de Montaigne : je ne sais, j'examine, je cherche ; mais sur le repentir, il n'y avait pas à prétexter l'ignorance : le Concile dans sa 14" session avait exposé très amplement la théorie orthodoxe de la pénitence, et en particulier, au chapitre III, signifié la nécessité de la contrition qui implique la haine de la vie passée, veteris vitse odium ; le 5" canon anathématise quiconque soutiendrait que cette contrition n'est pas une souffrance véritable et utile, verum et utileni dolorem. Or, que dit Montaigne ?

11 ne s'admire pas, il confesse sa faiblesse naturelle, se trouve « bien mal formé », et, s'il avait à se façonner, il se ferait « vrai-

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mentbien autre ». Il se déplaît tle sa «forme universelle », la condamne. Mais le désir qu'il a d'être « autre en général » n'est que du regret ; il ne saurait « nommer cela du repentir, non plus que le déplaisir de ne pas être un ange ». La véritable repentancc, qui s'enfonce en Tàmc comme un ulcère en la chair, il ne la connaît guère et n'y croit pas beaucoup ' ; il se repent rarement, pour ne pas dire jamais. Les imperfections qu'il se reconnaît, ne troublent en aucune façon le repos de son ame : il s'est, de son mieux, préservé de la contagion du siècle, il a conduit ses actions « communément par ordre », et en pareilles circonstances il serait encore le môme, ne ferait pas autrement. Le repentir qui vient avec les années comme un désaveu tardif du passé, lui semble un symptôme d'impuissance actuelle et non un progrès moral, n'est qu'une illu-

I. Ailleurs il parle poiirlanl du rcpenlir on termes lînorfriiiucs, et ici môme peul-Ctre criliinie-l-il plulol la pônilcnco cpie le repentir.

sion, une vue fausse produite par la distance, un accident fortuit, dont il se défend avec autant de vivacité que d'autres s'y plongent et s'en parent; il le « hait», et pour bien marquer cette haine, il prononce une parole scandaleuse : « Si j'avais à revivre, je vivrais comme j'ai vécu. » Ce n'est pas là l'indulgente faiblesse du pécheur endurci qui s'accorde une absolution trop facile ; c'est une protestation contre des opinions et des pratiques qu'il juge malsaines : au repentir vulgaire, issu de l'affaiblissement de nos facultés, plutôt que de l'affaiblissement de nos vices, aux « réformations casuelles », il oppose une réformation plus sincère et plus généreuse, un amendement qui se fait « par renforcement de notre raison », sans chagrin, sans rien qui ressemble à la componction et à l'attrition. Bien loin d'approuver « celui qui disait anciennement être obligé aux années de l'avoir défait de la volupté )), il ne saura jamais bon gré à l'im-

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puissance du Lien qu'ollc })eui lui fair»', il mauilit collo « niiséraljle sorte de remède : devoir à hi maladie sa santé ».

Songez au disciple de saint Martin consterné par le souvenir de ses péchés et l'approche du jugement ^ ; à tout le moyen âge en proie aux terreurs exprimées par le Dies ira' ; à Pascal célébrant les avantages de la maladie qui le rend incapable des plaisirs mondains. Chez Montaigne, non seulement la vision surnaturelle et la pensée «lu salut sont absentes, mais l'idée qui domine Platon aussi bien que les docteurs chrétiens, le besoin d'une expiation n'existe pas. Pour un homme qui regrette que les médecins spirituels et les corporels, « comme par complot fait entre eux, ne trouvent aucune voie à la guérison, ni remède aux maladies du corps et de l'àme, que par le tourment,

1. Ernm rCiidenx in cellula, snl/icrali/ne mu il la tjn.T nrpiu.f occupât cogifatio,.ipes futnrornin .jirrsciituinrjiie fti.itidium, judicii mutim. fortnido p^nnrum, et qiiod confcqitens crut r.t Unde tota cor/iinlio descemlerat. /leccalonim ineorinn rccordatio Iristeni me et confi'cliim redilidfiral.

la douleur et la peine », il ne saurait être question de pénitence : aussi n'y en a-t-il pas trace dans les Essais et peut-on leur appliquer les expressions du juge le plus compétent et le plus illustre en matière de confession : Non ha beat illx paginx vultiim pietatis, lacrymas confessionis^ spiritum contvihulatum^ cor contritum et Jiuniiliatiim. Le christianisme a bien des formes, mais pas une avec laquelle un tel état d'esprit puisse être concilie ; Montaigne ne répugne pas moins au peu que nous savons de l'enseignement de Jésus qu'à la doctrine de saint Augustin, pas moins aux Evangiles et à V Imitation qu'à Bossuet ou à Calvin ^

Plus rapproché des Stoïciens, il les combat pourtant sur des points essentiels : les « subtilités aiguës » de leur morale lui déplaisent. 11 est surtout incapable de leur

\. Il va sans dire (|ue rid(5e d'effacer le péclié par ". les bonnes œuvres >i ne vient pas à Montaigne. Je ne sais même pas s"il eiit admis que ce qu'on appelle les bonnes œuvres mérite particulièrement ce nom. 11 eut été capable de dire que ces œuvres ne sont pas les meilleures.

froide sagesse et ne Fadmire pas sans réserves. Ils ont sans doute raison de dire que le sage ne doit pas se laisser fourvoyer par les passions ; mais il ne doit pas non plus, comme ils le veulent, se planter à la façon il'un colosse immobile et impassible. C'est une inliumaine sapiencc que celle qui condamne les voluptés naturelles et les plaisirs «dont ilfaut retenir l'usage avec nos dents et nos griffes ». L'idéal stoïcisme est trop rigide, Tataraxie est une chimère et prête à la raillerie.

Les Epicuriens eux-mêmes font le chemin de la vertu trop âpre et trop épineux, contrarient trop nos instincts légitimes. Leurs chefs prêchent des actions hors des bornes naturelles, ne cèdent aucunement aux Stoïciens en rigueur d'opinions et de prétextes, parfois même sont encore plus exigeants. Un Stoïcien a renoncé à les suivre, les trouvant exagérés et incommodes. Epicure voulait nous détacher des biens de ce

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monde, sous prétexte de nous en faire jouir mieux : idée surprenante, qui n'était jamais venue à Montaigne et à laquelle il ne se fait pas.

A tout système de morale, sans exception, il reproche d'être un système, c'està-dire quelque chose d'artificiel, de factice. Les philosophes, qui, avec raison, nous renvoient aux règles naturelles, ont tous le tort de les falsifier, de nous présenter une nature sophistiquée, peinte, de la contrarier alors qu'ils prétendent lui obéir. « Le plus simplement se commettre à elle, c'est s'y commettre le plus sagement. » Ceux-là la connaissent mal, ne se conforment pas bien à elle, qui ne conservent pas l'homme tout entier, excluent les passions, ou se rongent intérieurement en tâchant de les contenir et de les comprimer, au lieu de les utiliser. Pour achever de se séparer des professeurs d'ascétisme, des pédants qui font les braves de leur âpreté, des docteurs

que la scolastiquc rend tristes et sombres et qui peignent la sotte image d'une vertu querelleuse, Montaigne se jette à Tcxtrémité opposée : non, la vertu n'est pas, comme l'école Fcnseigne, plantée à la tête d'un mont raboteux, (die est logée dans une belle plaine fertile et lleurissante, d'une pente facile et polie; non fantôme à étonner les gens, mais vertu triomphante, amoureuse, délicieuse, ennemi professe et irréconciliable d'aigreur, de déplaisir, de crainte et de contrainte; essentiellement gaie, folâtre, amie de la vie, de la beauté, de la gloire, de la santé, de la fortune. Elle ne proche que fête et bon temps; sa plus expresse marque est uneesjouissance constante. Elle devrait s'appeler plaisir plutôt que rigueur, plaisir parfait, plein de grâces et d'une volupté sérieuse. Ce mot de volupté que les gens austères n'entendent qu'à contre-cœur, Montaigne tient à leur en battre les oreilles : s'il signifie quelque

suprême plaisir, c'est à la vertu qu'il est dû; l'autre volupté, plus basse, indigne de ce beau nom, est assurément moins pure d'incommodités ot tlo traverses.

Si l'on était tenté d'abuser de tout cela pour parler de sensualisme, de matérialisme, de relâchement, ot pour conclure contre la morale de Montaigne, qu'on relise la page de YAi^e/iù-de la science dans laquelle Renan veut, au nom du spiritualisme, ranger le plaisir parmi les choses sacrées. Montaigne ne proclame pas la souveraineté des appétits; il ne leur cède pas à la façon de Panurge; plus il accorde aux passions, et plus il sont la nécessité de les brider : « Que l'on se flatte et caresse », il l'approuve, le conseille, à une condition : « que surtout on se régente' ». Si par le mot nature on entend l'instinct aveugle, l'impulsion brutale, la passion désordonnée et tumultueuse,

1. El encore : Les jeunes gens doivent ôlrc hardiment rendus capables d'excès, s'il est besoin, pourvu bien entendu, qu'on tienne n Tappélit et la volonté sans boucle ».

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la bestialité, il no saurait cire question de se fier à elle. « La seule raison doit avoir la conduite de nos inclinations. » Mais pourquoi opposer la raison à la nature? Laissons cette manie aux gens qui croient à une corruption originelle, à une déchéance irréparable, et dont la raison fâcheuse, inepte, stupide, est une déraison. La vraie raison n'est-elle pas l'attribut (jui caractérise éminemment l'homme, le trait distinctif et essentiel de son organisation, par conséquent « la vraie nature dont il faut (|iièl('r la |)isle diliicile à discerner parce que nous lavons confondue de traces artihciellcs » ? La morale de Montaigne est engendrée « parla semence de la raison universelle empreinte en tout homme non dénaturé ». C'est par la nature que les règles de la raison sont « empreintes en nous' ».

(' Aller constamment aj)r('s la raison »,

\. « Bien vivre, c'est vivre selon nalurc, entendant par nature la raison universelle '|ui luit en nous », dit Charron, dans une paj:'' où il reproduit en prando partie le levle analyse ei-dessus.

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lui rendre « la souveraine maîtrise de Fàme et l'autorité de tenir en bride les appétits », dresser sa vie « à un train certain et assuré >-, à une fin déterminée et lixe, être réglé au dedans, se maintenir « en ordre jusqu'en son privé »), voilà en quoi consiste « la vie exquise » pour laquelle Montaigne a Uni par se passionner. Il s'est épris d'une certaine police qui, en toute la vie, fait reluire une égalité de mœurs imj)i,<rliirbable, une harmonie d'actes qui ne se dément jamais. Le besoin et le culte de la règle se sont emparés de lui, le dominent. Autant il regimbe contre une discipline arbitraire qui viendrait du dehors, autant il chérit celle qu'il puise en lui-même, celle qui lui enseigne à <• faire bien l'homme », à mener l'humaine vie conformément à sa naturelle condition.

Le pire état de l'homme, c'est de perdre la connaissance et le gouvernement de soi ; or, pour pouvoir toute chose sur soi, pour former notre iimeau train auquel nous voulons

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la ranj^er, il Tant cunlraiiKire sa vie, s'exercer par expérience, avoir (''lahli au dedans de soi un patron, et, scdon (jue nous le suivons ou nous en écartons, tantôt nous caresser et tantôt nous châtier. On arrive ainsi à « une prud'homic qui a de quoi se soutenir indépendamment de toute crainte et espérance «, qui n'a besoin d'autre approbation que celle qu'elle se donne à cile-môme. Un ordre extérieur, imposé par autorité, par révélation surnaturelle, comporte une sanction ; un ordre émané de la nature n'en comporte pas. Les philosophes qui parlent de rémunération, ruinent la morale qu'ils prétendent édifier. Montaigne ne dit pas en termes exprès que chercher à une faute quelque punition autre que la faute môme, c'est mettre le calcul à la place du devoir, et (|iie réclamer un salaire pour une bonne aclion, c'est la dégrader, en faire une sorte de marche; mais il montre admirablement qu'une règle conforme à la nature et dictée par la

raison, peut et doit se passer de toute espèce de secours. Il faut suivre le droit chemin, « pour sa droiture », pour « le contentement qu'une conscience bien réglée reçoit en soi de bien faire », pour « la congratulation et la lierté généreuse qui accompagnent la bonne conscience ». La récompense des bonnes actions, le châtiment des mauvaises, est tout simplement de les avoir faites.

La vie ainsi comprise ressemble à une œuvre d'art à laquelle on se consacre, non en considération d'un bénéfice, mais par amour pour sa beauté seule, pour le plaisir désintéressé de la parfaire.

Cette morale qui fuit l'clVort inhumain ou surhumain, semble facile; en réalité elle est plus difficile qu'aucune autre. Sitôt que Montaigne n'a plus à se débattre contre les détracteurs de la nature, contre les professeurs de pénitence ou d'ascétisme, il convient que bien vivre n'est pas chose aisée et que rien n'est si mal aisé que de très bien vivre :

« là même loi^o l'extrême degré de difficiiUé ». Nous avons encore plus de peine à brider nos passions qu'à les éioulîer, et (( Fusage conduit selon raison a plus d'âpreté que n'a l'abstinence... Le peuple se trompe : on va plus facilement par les bouts, où l'extrcmilé sert de bornes, d'arrôt et de guide, que par la voie du milieu large et ouverte.. . Il n'est science si ardue que savoir vivre cette vie... La vertu refuse la facilite pour compagne; cette douce, ais6o et penchante voie n'est pas celle de la vraie vertu, qui demande un chemin âpre et épineux ». Do môme que dès l'enfance il faut rompre le corps à la peine, raidir les muscles par des exercices qui le préparent à supporter toutes les épreuves imaginables, y compris la torture, il faut raidir l'àme, éveiller ses ressorts de manière à la rendre invincible. Cela ne se fait pas sans une application énergique et persévérante. Cette voie du milieu également éloignée de l'ascétisme et du

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dérèglement, conduit par des endroits sévères à des hauteurs inattendues.

Montaigne désapprouve nettement la distinction qu'on fait d'ordinaire entre l'honnôte et l'utile : leurs prétendus conflits n'existent qu'en apparence; au fond, en dernière analyse, notre intérêt se confond avec notre devoir. Toutefois, puisque le langage commun fait une différence, nommant déshonnêtes des actions naturelles, utiles ou indispensables, force est de s'y conformer. Il y a donc lieu de chercher le parti convenable à prendre quand l'honnêteté et ce qu'on appelle l'utilité ou l'intérêt nous sollicitent en sens contraires. Montaigne défend d'hésiter un seul instant, en aucun cas, sous aucun prétexte, quelque grand et respectable que soit l'intérêt en jeu. Bien dos moralistes ont, avant et après lui, répété que la fin ne justifie pas les moyens; il en est peu qui aient tiré de cette maxime les conséquences qu'il en déduit : « Ne craignez point d'esti-

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mer qu'il y a quoique chose (Tillicito contre les ennemis mêmes et (jue tontes choses ne sont pas loisihles à un liomme de bien pour le service de son l'oi ni de la cause générale et des lois » ; on argumente mal de la beauté d'une action par les bienfaits (juelle peut procurer; (h''lions-nous des exemples dangereux, « (h^s maladives exceptions » aux règles prescrites i)ar la nature ou la raison. Les philosophes et les religions excusent et même permettent certaines infractions à la parole jurée ; leurs arguments pour faire prévaloir l'utilité sur la foi donnée, manquent de poids, « leurs raisons sont molles et fausses ». Par exemple, est-on obligé de respecter les conv(Milions faites avec les hérétiques.^ 1/Eglise catholique a admis la négative, et Brantôme raconte que, |)our imiter saint Louis qui, lorsqu'il prenait (h's inlidMes par composition, ne tenait pas sa parole, M. de Montpensicr, ayant pris par honnête capitulation et sur sa foi le capitaine

huguenot Desmarais, le fit exécuter aussitôt. Montaigne, au contraire, estimait que les engagements annulés par l'Eglise ou par un tribunal, n'en ganlenl pas moins toute leur force.

Bien plus : doit-on se croire lié par une promesse que la violence seule a arrachée? Tous les législateurs ont répondu : non. « Le nœud qui me tient par la loi de l'honnêteté, réplique Montaigne, me semble bien plus pressant que la contrainte civile; on me garrotte plus doucement par un notaire que par moi : n'est-ce pas raison que ma conscience soit beaucoup plus engagée à ce en quoi on s'est simplement lié à elle?.. . Je suis délicat à l'observation de mes promesses jusqu'à la superstition. Des voleurs vous ont pris, ils vous ont remis en liberté, ayant tiré de vous serment du paiement de certaines sommes : on a tort de dire qu'un homme de bien sera quitte de sa foi sans payer. Il n'en est rien. Ce que la crainte m'a

fait une fois vouloir, jo suis tenu do lo vouloir encore sans crainte. »

Nous ne sommes excusables de faillir à une promesse que si nous avons promis chose inique en soi. Môme aux passe-temps les plus légers, la moindre supercherie répugne à Montaigne. Il trouve plus juste « {\o parler ainsi : pourquoi no tromporait-il pas aux écus puisqu'il trompe aux épingles, que comme ils font : ce n'est ([u'aux épingles, il n'aurait garde de le faire aux ccus ». Il est si ennemi des actions subtiles et feintes qu'il les proscrit jusque dans les jeux ; toute finesse récréative lui est odieuse, n'cût-elle d'ailleurs rien de rcpréhensible : « Si l'action n'est vicieuse, la route l'est. » De pour d'avoir à « se feindre », il évite autant ([uv possible de recevoir la confidence d'un secret; il appréhende de se trouver exposé à désavouer sa science : il ne lui en coûte pas i\(' la taire, mais la nier, il ne le saurait sans cllort et déplaisir. Viendrait-il à bout de se

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résigner à mentir pour écliapper à un danger extrême et imminent? Il en doute fort et si quelqu'un se trouvait, à qui nulle guérisonsemblâtdigne d'un aussi pesantremède, il l'approuverait : « Que lui est-il moins possible à faire que ce qu'il ne peut faire qu'aux dépens de sa foi et de son honneur, choses qui doivent lui être plus chères que son propre salut?... Nous ne sommes hommes et ne tenons les uns aux autres que par la parole ; si nous connaissions l'horreur et le poids de ce maudit vice, le mensonge, nous le poursuivrions à feu, plus justement que d'autres crimes. »

Il semble à Montaigne qu'aux entreprises toutes siennes, tout à fait libres et de nul poids, auxquelles personne n'est intéressé, s'il fait connaître ses intentions, il s'engage : l'annonce d'un projet lui pèse comme une obligation, attendu que « dire c'est promettre ». Il exagère sans doute, mais quel plaisir d'entendre exagérer ainsi! 0 la noble

cxislenco que cello qui se conformcFait strictement à cet idéal cl'enlii're et implacable probité, (le loyauté un peu farouche! L'homme qui en donnerait l'exemple serait à compter parmi les bienfaiteurs de l'humanité. S'ordonner de conformer l'acte à la parole aussi bien (hms les circonstances les plus périlleuses que dans les matières les plus indifférentes, ne rien taire de ce qu'on ose faire et ne rien faire que l'on n'ose avouer, trouver plus laid de cacher une action laide que de la commettre, éviter les « pensées impubliables », cela mènerait loin. Il a raison : la hardiesse de faillir est singulièrement bridée par la hardiesse de se confesser, et qui s'obligerait à dire tout, s'obligerait à ne fair-e, à ne penser rien de mal. Le premier Irait de la corruption des mœurs, c'est le bannissement de la vérité; « l'être véritable est le commencement d'une grande vertu ». Un ancien Romain souhaitait d'habiter une maison de v(M're, et l'on a dit qu'un

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tel propos no convenait qu'à un homme très digne d'estimé. Ce n'est pas de l'estime seulemenl, c'est de l'admiration, que mériterait celui qui aurait l'âme assez pure pour y laisser lire, jusqu'au fond, à toute heure, sans en éprouver aucun embarras. Scrupuleusement observée, cette règle si simple, ne rien feindre et en toutes choses être parfaitement sincère et franc, outre qu'elle préserverait des actions mauvaises, produirait à l'occasion des actes héroïques ; à certaines heures elle ferait des martyrs '.

On connaît des morales plus sublimes que celle de Montaigne; d'autres sont plus tendres. En voit-on de plus saines? Et n'estce pas le point capital, essentiel? Montaigne ne prétend à rien au delà, ne tenant pas beaucoup à ce que l'âme soit très élevée ni

1. En môme temps qu'une morale, elle fournirait la seule rli(f'(orii|ue i|ui ne soit pas vaine ou funeste. l'oint d'artifice, diie ce qu'on pense, exprimer ce qu'on sent, comme on le pense, comme on le sent, avec une fidélité scrupuleuse, sans ombre de grossissement ni d'embellissement, cela semble peu de chose; à cela pourtant se borne tout 'art d'écrire; et peut-être d'autres arts encore.

très riche, la voulant « seulement saine, mais certes d'une bien allîîgre et bien nette santé ».

GliAPITUE XI 1

JUSTE .MlLlia'

Lorsque les lissais parurent sous leur forme délinilive, en 1588, Montaigne avait cinquante-cinq ans. Il sentait les approches (le la vieillesse, ses forces commençaient à décliner, sa santé s'altérait : il était atteint de la pierre, maladie héréditaire dans sa famille et avait eu déjà plusieurs crises aiguës et dangereuses '. L'âge et la règle avaient calmé ses passions, amorti « les désirs et soins de ([uoi la vie est inquiétée, soin du cours du monde, soins des richesses,

1. Saiiilc-I)<'u\e a ilil iMi parl.inl ilii wii» siùclt! : k CcUc nialadiOj la pierri', scmblail alors l>ipii plus ctViayaiilc! inraujoiiiiriiui à cause du seul },'ciirc iropératiou iju'ou pralirpiâl <-l rpii ^'lail à pou près synonyme de mort. liossuet, à i|ui ou dissimula le plus longtemps possiLlf la nature de son mal, ne fut pas à lepreuve de l'eirroi. »

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do la grandeur, de la science, de la santé » ; la maladie et l'expérience lui faisaient leçon de froideur. Son livre contribuait aussi à l'apaiser : de la publication de ses mœurs, il tirait ce fruit inespéré, que pour ne pas démentir l'image de ses conditions, il se dressait et composait, s'appliquant à devenir de plus en plus tel qu'il se peignait. A force de vouloir être et de se dire modéré, exempt de trouble et d'agitation, éloigné de toutexcès, il s'avançait, en effet, vers la paix et l'égalité de l'àme; n'étant pas homme de juste milieu par tempérament, il travaillait à l'être « par discours », c'est-à-dire par raison.

Il ne l'était pas toujours autant qu'il s'en flattait : il le sentait si bien que parfois il se prétendait « envieilli, mais certes pas assagi d'un pouce )>. C'était une exagération. Les progrès étaient incontestables : ainsi, il avait trouvé le moyen terme, le juste milieu entre le dogmatisme et le scepticisme. Il l'avait

trouvé éj^aloment en ce qui concerne l'argent, entre la prodigalité et la parcimonie: « Un bon démon » l'ayant décidé à un voyage de grande dépense, le goût d'un équipage honnête, V « amour du faste « remporta sur la manie de l'épargne, et dès lors il vécut « au jour la journée, réglant sa dépense sur sa recette, sans souci de voir diminuer ou augmenter son bien et se gratifiant » de « celte correction » arrivée à l'âge où on est le plus enclin à l'avarice.

Mais que de cas où il r(^slail, tout autant ([u'en sa jeunesse, fougueux, intempérant, enclin aux parlisexirèmes ! Il a beau répéter : épécho, je m'abstiens; il a beau « adorer la juste mesure » et faire montre de sa balance, emblème d'impartialité et de sagesse prudente, à tout mouicnl et à tout propos il (jui)li(' ses plans de luudération. Les soins aux(jU(ds il reprotdie île le distraire de luimême en I atlacliaiil ailleni's, ont encore sur

lui tant denipire. (jiie pour y l'ésister il est

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réduit à employer toute sa force. S'il se fût abandonné aux affections dont il était capable, il aurait été brisé par oUes, n'y aurait pas « duré » ; il n'avait pas cessé d'être «■ trop tendre par nature ».

Horace et d'autres paraissent avoir chanté la tempérance et la médiocrité parce qu'ils en avaient vraiment le goût; Montaigne prêche la juste mesure avec d'autant plus de conviction qu'il se sent plus exposé à s'en écarter. H y a même un contraste divertissant entre l'éloge qu'il en fait et les excès dont il continue à être coutumier. Ses progrés consistent plutôt à mieux sentir la nécessité de la modération qu'à s'être beaucoup avancé vers elle. Comme il y a des occasions où sa volonté se prend avec trop d'a[)pétil, « pour échapper à des pertes sanglantes )), il s'enfuit. Dans les conversations, par exemple, il évite autant que possible de se mêler aux propos qu'il ne saurait traiter sans trop d'émotion ^ « Je fais entier ce que

je lais », (lil-il. Il (IriJaiiiiic de s aniciKlcr ;i (Iciiii : s'il a un escarpin di' Iravcis, il laisse égaleuieiil de travers sa clieiiiise el sa cape : « Ou loul bien ou tout mal )>. Vohuilicrs il « jette le nianche après la.cugnée )),s'achai'ne au mal, s'obstine « vers renipirenienl ». lue fois le pied sur une j)t'nle, impossible (b^ s'arrêter. Kn toutes choses il aime à « aller à pleines voiles », à [)()ussei' toujours plus loin.

Il pouvait désormais i;ouveruer mieux ses passions, surLouL les mieux éviter : cepeudant elles gardaient « eiicoi-e leurs entrées souvent âpres, el violentes, » et quand par malheur elles étaient éveillées, (dles ne se laissaient gut-re brider. Kn dépil de la défiance (|u'il avait de lui-même, craij^nanl son allure partout et veillant sur (die, il était encore sujet à de grands accès de c(dère : sa seule ressource ('-lait de s y «' laisseï" allei' le |)lus bi'ièvemenl mais aussi le plus viNcmcut |»ossilde ». Dans ce roi'ps vieilliss;int, lame

verdissait et fleurissait « comme le gui sur un arbre mort ». La gravcllc a, disait-il, sur toutes autres maladies cet avantage, qu'au lieu d'assoupir, elle tient en éveil. Tandis que tant de gens s'étudiaient à élancer etguinder leur esprit, lui avait à « baisser et coucher » le sien « toujours vicieux en extension ». Il se sentait plus besoin de plomb que d'ailes.

Les courses qu'il venait de faire en Allemagne et en Italie semblaient avoir augmenté son aversion pour une vie casanière et pour les soins du ménage. Moins disposé que jamais à arrêter son esprit et son corps au môme point, toujours épris du remuement et du changement, il aspirait comme Faust à une vie moins uniforme, moins languissante, sans cesse variée '. Le besoin de

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