CHAPITRE XV
L'assistance des Grecs et des Latins ne fut sans doute pas inutile à Montaigne pour accomplir l'évolution qui l'amena, du point où il était vers l'âge de trente ans, à celui où il arrivait lorsqu'il termina les Essais. Mais gardons-nous de surfaire le secours qu'il trouva dans ses livres.
Il use de TEcriture sainte et des Pères de l'Eglise tout juste assez pour ne pas paraître les ignorer. Il a lu quelques écrivains du moyen âge, Joinville entre autres ; il s'en souvient rarement. Au contraire, il est plein de l'antiquité profane : si Ton retranchait tout ce qu'elle lui a fourni, les Essais se
trouveraient fort abrégés, de nombreux chapitres n'auraient plus qu'un petit nombre de lignes et quelques-uns disparaîtraient complètement. La place faite aux Grecs et aux Latins, les louanges magnifiques que Montaigne leur donne, le parti qu'il tire d'eux, peuvent faire illusion : en voyant comme il se peint faible et chétif, pesant et endormi, comme il se fait pitié ou dédain à lui-môme lorsqu'il se compare aux anciens, on peut se demander s'il ne leur a pas pris, au moins en grande partie, le meilleur de son fond. Après avoir rendu grâces à Amyot pour sa traduction de Plutarque, il s'écrie : (c Nous autres ignorants étions perdus si ce livre ne nous eût tirés du bourbier. » Ce n'est pas le seul endroit oii il en parle comme d'une sorte de bréviaire ; mais ici il a, de plus, l'air de lui attribuer son salut, il semble que cette lecture a décidé sa conversion.
La pieuse reconnaissance que nous gar-
dons pour la Grèce et pour Uonie, n'interdit pas (le protester contre des hommages aussi humbles. La Renaissance, incontestablement parente de Tanliquité classique, n'en est pas issue : elle a sa source ailleurs. Elle a recueilli l'héritage des Grecs et des Latins, elle n'est pas leur fille. Leurs ouvrages l'ont servie, et peut-être eut-elle été plus tardive, plus difiicile sans eux ; ils ne l'ont point causée. Michel-Ange n'était pas autant qu'il le disait, l'élève du torse d'Hercule et Machiavel était trop modeste en écrivant à Francesco Vittori que le livre du prince lui avait été inspiré par les grands écrivains pa'iens, était le fruit de son commerce avec eux.
Si le génie antique possédait vraiment la vertu salutaire que Montaigne lui attribue, l'humanité n'aurait pas traversé le moyen Age. Les lettres étaient dans toute leur splendeur au temps où le christianisme se forma; beaucoup (b' IN^'res (b' l'Eglise en
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étaient imbus comme saint Justin et saint Basile. Saint Jérôme se reprochait d'avoir trop lu les païens, saint Augustin avait été converti par eux à la philosophie. Jamais ils ne furent ouljliés ou négligés. De môme qu'on a reconnu que le droit romain n'avait pas été retrouvé à la prise d'Amalfi, on a tini par savoir que la prise de Constantinople n'avait pas enrichi l'Occident autant qu'on l'imaginait.
Gargantua faisait erreur : les Goths n'ont pas anéanti toute bonne littérature et les lettres avaient recouvré leur dignité bien avant son tenn)s. Jusque vers le vu** siècle (k's paroles sévères furent prononcées contre elles et il n'est que trop vrai que les chrétiens, plus malfaisants que les Barbares, ainsi que Montaigne le savait bien \ (hHruisirent volont'ers les chefs-d'œuvre
1 . Il estime que « le zèle (|ui arma contre les livres païens, porta plus de nuisance aux lettres que tous les feux des Barbares ». Il reniarifue en particulier <(ue, des innombrables exemplaires de Tacite ri^pandus dans l'empire, pas un seul n'écbappa entier u à la curieuse recliercbe de ceux ipu désiraient l'abolir pour cinq ou six clauses contraires à leur créance. »
les plus précieux ; le pap(^ Grégoire-lc-Grand s'est illustré par des ruines déplorables. Mais cette persécution se calma dés que le triomphe du catholicisme parut complet et délinitil'. La (h'-volion cessa de fournir des arguments pour excuser ou pour approuver les solécismes : au xii" siècle, saint Bernard se nourrissait de Sénèque autant que de saint Jérôme, les études étaient reprises avec un zèle admirable ; elles n'émancipèrent en aucune façon ceux qui s'adonnaient à elles. Le savant auteur «le Y Histoire ecclésiastique^ l'abbé Fleury, a attribué à leur décadence, « plutôt qu'au naturel », les défauts de Grégoire de Tours et des chroniqueurs qui vinrent après lui : « Autrement, ajoutait-il, il faudrait dire qiu- pendant plusieurs siècles il ne serait presque pas né d'homme qui eût un sens droit et un jugement exact. » Fleury se trompait : \o mal du moyen âge n'était point du tout l'ignorance, le défaut de culture et d'érudition ; c'était le défaut de cri-
tique, l'absence de personnalité et d'originalité, la servilité des esprits. Les bons livres, moins rares que Rabelais ne Fa cru, étaient lus assidûment, mais avec une préoccupation qui en rendait la lecture stérile. Les lettres antiques sont un instrument incomparable, propre aux fins les plus diverses ; elles peuvent être employées aussi bien à étoufl'er les intelligences qu'à les affranchir lAristole servit à forger un jougnon moins funeste que celui de la théologie. En plein xvi° si^cle, « insinuée par longue traînée ik' temps », l'autorité des anciens contribuait grandement, ainsi que l'écrivait Etienne Pasquier, à maintenir les gens dans l'ornière; c'est môme alors, selon Renan, que l'Université de Paris atteignit le dernier (k'gré (ki riikcule et de l'odieux par sa sottise et son intolérance. Les Jésuites ont «enseigné dans leur ratio studioi-nm l'art de transformer les païens en « hérauts de la bonne nouvelle ».
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A la vorilé quelques calvinistes ont dil avec Régnier de la Planche que les bonnes lettres s'étaient tournées « aux esprits malins et curieux, en occasion de toute méchanceté », mais en général leurs coreligionnaires n'ont eu que des louanges pour une étude qui avait préparé les voies et fourni des armes à la Réforme. Les biens ecclésiastiques furent affectés par les disciples de Zwingli à fonder des chaires pour expliquer les auteurs païens ; dans presque toutes les villes protestantes les hommes les plus hardis contre Rome, demeurèrent timidement asservis à Aristote et interdirent à Ramus de professer dans leurs collèges.
A l'heure même où Montaigne publiait les Essais, La Noue écrivait que la connaissance des lettres antiques entretenait les chimères et les folies du moyen âge. Au xvu" siècle, le respect de l'antiquité ne permettait pas d'avancer des nouveautés, le texte d'un auteur suffisait « pour détruire
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los plus tories raisons; on fait un crime tle contredire les anciens, disait Pascal, et un attentat d'y ajouter ». Un siècle et demi après, gène par les Grecs, Lavoisier craignait que u le poids de Tautoritc de ces pères de la philosophie » ne se lit encore sentir et ne pesât longtemps sur les générations à venir.
Montaigne n'a pas été émancipé par eux. Leurs écrits, « ceux qui sont suffisamment pleins et solides », le tentent et le remuent; cependant il ne partage pas l'engouement de ses contemporains. Il estime qu'on achète le grec et le latin trop cher, aime bien les bonnes lettres, mais ne les adore pas comme faisait son père, les honore mais ne se courbe pas sous leur autorité « comme tant de gens dressés à la quôtc et à l'emprunt, à se servir de l'autrui plus que du leur » '.Il juge avec un(> pleine indépen-
I. 11 est i('maii|uablc (lucii un ti'uips où le laliu iHait si généralement employé, Montaigne dont c'était " la langue maternelle », ne s'en servit plus ijue sous le eoup d'émotions violentes et ait écrit
LES EMl'HUNTS 2()1
(Uuice, paiiuis avec niio sorte (riri'(''V('M'eiiL'(' ironique, les auteurs ([tiil déclare les plus sensés et les plus sa^es : « Voyez, autour d'un bon argument, combien ils en sèment d'autres légers, dit-il; ce ne sont qu'arguties verbales qui nous trompent. » Et à l'appui, c'est chez Stnèque, un de ses deux grands favoris, qu'il va prendre des exemples.
Il s'étonne du crédit accordé à Homère, se moque de la manie qui pousse à chercher des secours pour toutes les causes dans f Iliade o\\ dans /'Of///.sst'e. S'il est platonicien « par certains côtés », il l'était déjà avant de savoir qu'il y a un l'hilon au monde, et, par d'autres côtés, il ne l'est aucunement. 11 trouve Gicéron dont ses contemporains étaient si engoués, souvent ennuyeux et vide ; en toute une heure employée à le lire, il n'y rencontre guère que du
en français. N'v a-l-il ]ia- là nu swnplôtnc du grand rcfroidisspnipnt i|u'Eticnno l'asiiuicr oljscrvait un peu plus tard dins la <l(''V()lioM envers la lanf,'ue laline. r-l ipii lui laisail a|iprélienilcr un relour do l'ancienne barbarie?
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vciil. Quant à Aristole « monarque de lu doctrine », il n'a jamais consenti à se « ronger les ongles à son étude ».
Il n'a pas lu Plutarque dans le texte grec, et ne jouit de lui que depuis quWmyot l'a rendu français. Or la traduction des Vies ne parut qu'en 1559, celle des Œuvres morales en 1574, et ce sont les Œuvres f)7orales surtout qu'il préconise; jeune il n'avait pu s'en nourrir', et quand il les eut, à plus de quarante ans, bien des mois après avoir commencé les Essais, qu'y a-til pris? Comparez ses opinions avec celles de Plutarque : les divergences sont profondes, les dissenlimenls incurables. Ce n'est pas Plutarque qui lui a enseigné à se dégager de toute superstition, à se préserver du mysticisme ; lise/ à la Jin du traité sur les délais de la justice divine^ les douze pages concernant l'état des âmes après la
I. Lu Boôlic avail Iradiiil iiuoliiucs-uiics dos Œuvres Dionilrs cl Moiilai^Mif a publié ces Iraduclions ; s"il on avail lin'' lo nioiiidic ptolil. il ii'ofit pa>; maïKpii' d'en l'iiiio lionuoiir ;i son ami.
mort : la vision de Thespésius fait penser à celles du moyen âge. Plutarque passe pour avoir le don défaire des républicains ; il n'a pas empêché Montaigne (Tètre un monarchiste convaincu, fervent au point de renoncer à publier le livre de son ami. Je ne vois pas que Montaigne ait rien dit des subtilités, des arguments creux et puérils, des divagations qui abondent dans les Œuvres morales, mais il ne pouvait pas les juger moins durement que les choses toutes pareilles qui le rebutaient chez Platon.
Ses éditeurs se sont donné bien du mal pour indiquer oii il a pris les textes qu'il transcrit ou traduit; il eiit été plus utile de marquer les endroits où il s'écarte de ses prétendus guides, donne un démenti catégorique aux maîtres pour lesquels il professe le plus d'admiration et ruine les autorités qu'il invoque.
Après avoir approuvé les fameuses leçons sur la mort, but de la vie, é[)reuve décisive
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de la force d'àme, il les a décidément répudiées; les Tiisculanes ei tous les discours pareils qui promettent une autre existence, ne lui seront d'aucun secours à la dernière lieure, il ne mourra pas plus allègrement pour les avoir connus, ils ont enrichi sa langue, non son courage. Nous avons vu ses objections aux systèmes de morale professés dans les écoles qui lui étaient les plus sympathiques. De toutes les opinions qui ont eu cours dans l'antiquité « sur l'homme en gros », il avait surtout embrassé « celles qui nous méprisent, avilissentet anéantissent le plus », mais il n'y est pas resté attaché et il huit par en adopter de bien diflerentes. A la lin de son chapitre sur l'amitié, il cite les anciens pour dire que leurs sentiments en cette matière, comparés aux siens, lui paraissent froids et lâches.
Sénèque avait cou(himné énergiquement les combats de gladiateurs; Pline avait montré que les jeux du cirque corrompaient
les mœurs, cl rapporté que dans le conseil (\o ïrajan les hommes les plus honnêtes proposaient /l'interdire ces icles malsaines. Montaigne avait très probahlement lu les lettres où cela se trouve et dont Tune est fort célèbre. 11 ne sen souvient pas plus que du i'ameux récit de saint Augustin; il regrette ces jeux et c(>s combats et en tire un argument à ra})pui de la siij)ériorité qu'il attribue aux siècles anti(iues sur les âges plus récents.
Il ne paraît pas se souvenir davantage de certains morceaux qui auraient dû le frapper. Il reproche aux philosophes d'avoir enseigné constamment que l'univers a été fabri(|ué pour riiommc, comme s'il ignorait que le contraire avait été dit par Sénè(jue avec une grande éloquence ; ce ne sont pas les Ejutres à Luriliiis ni les Qmvslioncs nalitrales^ c'est la Chine, ce sont surtout ses réilexions propres qui lui apprennent (jue le monde, bien plus amj)b' ei plus divers (jue les
anciens no l'imaginaient, ne penl point avoir pour but le service mesquin de Ihumanité.
Les témoignages imprimés, les exemples étrangers, quelle que soit l'autorité de l'auteur qui les a enregistrés, ne valent pas à ses yeux les exemples intimes et domestiques. Un ami qui raconte ce qu'il a vu, lui inspire au moins anlant de confiance qu'Aulu- Gelle ouMacrobe qui racontent ce qu'on leur a raconté.
Les emprunts quittait à Tantiquité sont, en très grande partie, des concessions au goût de son temps, à « la fantaisie du siècle » ; la mode du jour les exige. « Nos aïeux, dit La Fontaine, étaient de bonnes gens qui d'érudition ne pouvaient se passera »
Montaigne n'éprouvait pas ce besoin ; s'il s'en était cru, il aurait, le plus souvent, parlé « tout lin seul ». Il ne prévoyait guère que
1. Voyez ce que Cervaiilùs dit là-dessus daus la préface de Don nuieliolte. — La Fonlaine ajoute qu'au xvn» siècle l'emploi des citations n'est ])lus à la mode et est même devenu un défaut. Nous voyons pourtant Ketz, à couri île textes, en fabi'iipier un « du latin le plus appiocliani aux anciens « (pu se trouvât en son pouvoir.
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parla suiloon le traiterait do pédant; il craignait le reproche d'avoir « seulement l'ait un bouquet de Heurs étrangères », n'y fournissant du sien « que le fil à les lier ^ ». Mais on trouvait que dans ses premiers livres il n'avait pas fait assez de citations; cédant aux « exhortations d'autrui «, il s'en chargea « de plus fort tous les jours », au rebours de son dessein, contre sa proposition et sa forme premières, et dans son dernier livre il donna du latin « parce que l'autorité pèse plus en langage pcrégrin ».
D'autres citations sont des précautions prudentes : il met certaines choses sous le couvert d'auteurs célèbres pour empêcher que l'on n'impute proprement à l'auteur des Essais ce qu'il fait dire « aux autorités reçues et approuvées ». 11 espère aussi par là lenir en bride les gens trop prompts à censurer les écrits en langue vulgaire.
1. Il dit ; (i Celles, jai doiiiié à l'opinion ])nl]lic|iie qne ces paiv nionls rmprunt(''S m'acconipapnenl, mais je n'entends pas ipi'ils m rouvrent ni qu'ils me eachenl. »
2t)8 IXTItODUCTIOX AUX ESSAIS
Il puise Jonc sans cesse chez ses auteurs, surtout chez Plutarque et Sénèque, les seuls livres solides, dit-il, avec lesquels il ait « dressé commerce », pour en attacher à son papier quelque chose; à soi, « si peu que rien ». Son hagage très encombrant ne le gène guère, ses livres lui servent d'exercilation bien plus que d"instruction, ne l'asservissent aucunement, l'aident, non pas à former ses opinions, mais à les assister déjà formées, à les seconder et appuyer. 11 trouve dans ses lectures de quoi rehausser et fortifier son discours, elles ne Tinspirent pas, l'invention vient toujours (b' lui. 11 ne cite que pour dire ce qu'il a en tête ' et cela est souvent fort dilTérenl cb' ce qu'il fait signifier à ses auteurs : il force, parfois môme dénature complètement leur sens, les découpe et les arrange de façon à ce qu'ils expriment autre chose ou tout le contraire de ce qu'ils ont voulu ; aussi s'at-
I. « Jo 110 <lis le?; aiilics i|ir' pour ilaulaiil nio dire moi-iiiônic. »
LES KMPnUXTS 209
tonJ-il à co qu'on lui roprocho que c'est « faute d'avoir entendu leur naturel usage».
Ses livres lui ont d'ailleurs rendu plus (Tun mauvais service. S'il y a trouvé quelques richesses, il y a pris aussi de pitoyables objections contre la science, il a adopté de trop nombreuses sottises d'Hérodote, de Pline, de Plutarque ; preuve de] plus que l'antiquité peut aussi bien pervertir les esprits que les assainir.
Le savant et judicieux Gibbon qui fut un des premiers à remarquer que Tétude des lettres antiques ne datait pas de la prise de Constantinople, s'étonnait qu'elle n'eût pas été plus fructueuse. Il a constaté qu'elle retarda plutôt qu'elle ne précipita le développement intellectuel et que, pendant tout le siècle qui suivit la mort de Boccace, elle ne produisit que des imitateurs, n'eut aucune heureuse inlluence.
Montaigne connaissait peut-être quelques livres grecs qui faisaient défaut aux lettrés
italiens du xiv" et du xv"^ siècles, il ne possédait pas mieux qu'eux les auteurs latins, n'avait pas pour Virgile une piété plus grande que celle de Dante, ni pour la vieille Rome un enthousiasme plus vif que celui de Pétrarque. L'érudition de Pétrarque était immense; elle l'a paralysé, a entravé, sinon éteint son génie. Dansl'œuvre où, sous prétexte de nous prémunir contre la bonne et la mauvaise fortune, il entasse tant de citations indigestes, le grand poète des Canzone n'est presque, d'un bout à l'autre, qu'un compilateur fastidieux, un rhéteur illisible. Montaigne cite en bien des endroits presque autant que lui; sa personnalité n'en est que plus éclatante, elle n'a pas de marque plus sûre que la faculté de s'affubler d'un tel attirail impunément, sans rien perdre de son aisance, de sa libre allure, de son élan primesautier. Les Essais n'ont rien de commun avec une contrefaçon, sont empreints d'un caractère et animés d'un esprit qui ne sont
le caractère et l'esprit ni de Plutarque,ni(le Sénèque, ni de qni que ce soit. Là môme oii Montaigne se rencontre avec les anciens, il ne les suit ni ne les imite, nVst pas à leur remorque. Ce que Renan a dit de V Ecclésiaste peut-être dit aussi des Essais : Ce livre « s'explique absolument par le développement logique de la pensée de Fauteur », a de grandes analogies en Grèce, fait beaucoup songer à Epicure, à l'école de Gyrène, mais n'est en aucune façon le fruit d'une éducation hellénique. Au fond, en empruntant ou en paraissant emprunter beaucoup, Montaigne ne doit pas grand chose, il ne pense que d'après lui-même. Ses plus fermes imaginations sont celles qui, par manière de dire, naquirent avec lui, elles sont naturelles, toutes siennes'; il les produisit « simples et crues, d'une production hardie et forte, mais un peu trou-
1. El pncoro : " C'est ici purcniPiil l'essai de mes f'aculU'S naluix'lles. »
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blées et imparfaites»; plus lard, il les a fortifiées par les exemples des anciens auxquels il s 'est trouvé conforme en jugement. Ils lui ont « procuré la pleine possession et la jouissance plus entière de son propre fond ». Cette revendication est parfaitement légitime. Si j'admoltais une distinction entre le fond et la forme, entre la pensée et le style, je dirais que quand le fond n'est pas neuf, la forme ne saurait l'être non plus, et que le style des ^'ssa/s est trop personnel, trop original, pour que la pensée ne le soit pas aussi ^ .
I. Voltaire a indiqui'! loul cela à graiuls Irails : « Quelle injustice criante de dire que Monlaif;ne n'a fait que commenter les anciens!... 11 appuie ses pensées de celles des grands hommes de l'antiquité, il les juj;e, il les combat... toujours original, toujours plein d'iniaginalion, toujours peintre. »
Voir toute la lotlre du Jl août IT'fli au conile de Tressan.