‹ Introduction aux essais de Montaigne (volume 4)Chapitre 37 sur 40 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

DIFFICULTÉ d'eMENDHK MU>TAI(.>E '.

On a niauvaise '^rùcc à parler de la dillicullé (reiik'iidre Monlaipic. Elle est grande pourlanl et bien avérée. Sainle-Benve avait inventé nne « clé glissante et sorcière ». (jui Ini donnait la certitnde d'onvrir tonte « Tenlilade de })cnsées et arrière-pensées de Montaigne ». Cette clé, qui ne vaut rien, prouve combien il est malaisé de pénélrei- j)artout dans les Essais.

Mlle de Cournay a avoué qu'il s'y trouve on effet quelque obscurité, la matière n'étant pas pour les novices : « Ce n'est pas le ru-

1. Ces |>agcs nu soiil pas à la place i|iii leur coin iciidi ail. Si je liw avais mises au coninieiicenu'iit de mon !ra\ai!, le Icdcur non prOpaié croirait ipic j'exagère le besoin d'une introduction. Après les i(uinze premiers chapitres, il lira peul-è(re celui-ci sans iléliancc.

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(liment des apprentis,... œuvre non à fiiOiitcr par attention superficielle, mais à digérer par un très bon estomac ; un des derniers bons livres qu'on doit prendre. «Montaigne lui-môme ne pensait pas être à la portée de tout le monde ; il s'en est expliqué en termes auxquels on ne fi^t pas assez attention.

Son humeur n'était « propre non plus à parler qu'à écrire pour les principiants ». Si quelque part il dit que les Essais pourront vivoter en la moyenne région, ailleurs il laisse entrevoir qu'il ne s'adresse et ne tombe en partage qu'à ces âmes réglées et fortes, si rares que justement l'espèce n'en a ni nom ni rang entre nous ; les âmes communes et populaires ne voient pas la grâce et le poids d'un discours hautain et délié... Les esprits communs et vulgaires n'y entendront pas assez '. Ils n'ont au reste pas

1. Ijivro I) dliap. 54. et livre 11. cli. 17. A ce dcriiidr endroit, c'est iiiie addition au texte primitif.

DIFFICULTÉ d'entendue MONTAIGNE 275

besoin d'y rien entendre : ils estimeront l'auteur d'autant plus qu'ils sauront moins ce ([u'il dit, ils conclueront de la profondeur de son sens par son obscurité. De môme (ju'en amour Montaigne a grand mépris des accointances vulgaires et ne s'y est jamais adonné, il dédaigne profondément le gros public : l'estimation commune se voit peu heureuse en rencontre, et, de son temps, il se trompe fort si les pires écrits ne sont pas ceux qui ont gagné le dessus du vent populaire. Aussi, bien qu'il chérisse la clarté par-dessus tout et qu'il soit ravi par les braves formes de s'exprimer, il ne craint pas d'arrêter le lecteur par « son embrouillurc » ; il se permet des façons de parler tout à fait décevantes, des hyperboles prodigieuses, une foule de boutades qu'il hasarde quoiqu'il s'en défie, des discours « trop paradoxes et trop fols », de « certaines finesses verbales » qu'il « laisse courir à l'aventure », se jouant à chaque instant de telle sorte

276 INTRODUCTION AUX HSSAIS

qu'on peut souvent croire qu'il dit « à droite » ce qu'il dit « à teinte ». Ses allégations portent plus d'une fois, hors de son propos, la semence d'une matière plus riche et plus hardie et « à gauche un ton plus délicat », soit pour lui qui n'en veut exprimer davantage, soit « pour ceux qui rencontreront son sens ».

Une veut pas être lu comme on lit d'ordinaire, sans a})plication ni suite, par l'ragmcnts, d'une façon décousue, « en dormant ou en fuyant ». Ayant remarqué que la coupure fréquente des chapitres dont il usait au commencement, dispensait trop d'une attention soutenue, il s'est mis à les faire plus longs, de manière à « requérir de la proposition et du loisir assigné... En telle occupation à qui on ne veut donner une seule heure, on ne donne rien ».

La façon si extraordinaire dont il compose, ou plutôt dont il hàcle son livre, contrihue à le rendre presqu'inintelligihle par

DIFriClLTÎ; d'eNTKNDUE MONTAIGNE 277

places : sous prél(>xlo qiio co nVst qu' « iino niarqiioiorio mal joiiito », il y attache des « emblèmes surnuméraires », c'est-cà-dire qu'avec une licence inouïe, il y intercale (les choses dont l'inconvénienl n'est pas seulement de troubler, comme il le dit, la chronologie de ses contes, mais, ce qui est infiniment plus grave, de couper en pure perte le sens de quelques-unes de ses meilleures pages, de rompre le lil du discours à tel point qu'on ne le renouerait certainement pas sans le secours de la première édiljon. Il assure qu'il ne ])erd jamais son sujet et qu'il n'y a ({ue \\< indiligent lecteur » qui le perd ; cette prétention est insoutenabl(> : le lecteur le plus diligent et le plus habile serait bien en peine de rétablir certaines liaisons complètement détruites par d'énornn^s additions dont rien n'indique le commencemenLni la lin. A certains endroits, Montaigne, au lieu (ré(laircir son texte, semble y jeter exprès la confusion et le dé-

sordre, ot préparer aux commentateurs dont il médit l'occasion (]'uno note réellement utile, indispensable.

Ses exagérations, ses contradictions, ses feintes, ses interpolations, ont eu un résultat facile à prévoir : en 1588, il a diL que ni ceux qui le louaient, ni ceux qui le blâmaient, ne lui rendaient une justice exacte. Gomme, dans l'édition même où il le constatait, aux causes d'erreur qui existaient et dont il ressentait déjà les effets, il en ajoutait de nouvelles et de pires, cela n'a pas cessé d'être vrai.

Les jugements les plus discordants ont été portés sur lui. 11 jen avait évidemment pris son parti ; il s'attendait aux interprétations erronées qu'il encourait par sa faute et s'en accommodait volontiers. L'indignation que ses « horribles paroles >■> ont causée aux messieurs de Port-Royal, ne l'aurait guère surpris. Il se fût diverti d'entendre Fonienelle lui faire honte de ses con-

DIFFICULTÉ nEXTExniiii voxtah;xf 271)

Iradiclions iro\) hrusquos cl n'eût pas tenu complo (lu Jugement de Pliiton lui ordonnant (lo no plus « accoucher si facilement » '. Il est d'autres reproches auxquels il n'a pas dû s'jiUendre et auxquels il ne se sérail peut-être pas résigné. N'aurait-il rien changé à certaines pages, s'il avait soupçonné les méprises dans lesquelles sont tombés de grands esprits admirablement fails pour le bien comprendre, celle de Sainte-Beuve qui l'a cru venimeux et perfide ^, celle de Renan qui l'a pris

1. L'no lis(o, môme très inconiplèlo, dos erreurs commises par les commeiilalcurs juslcment estimes, prendrait une place démesurée, four éveiller la défiance des lecteurs, f|ui ne sera jamais assez grande, je moiilroi-ai une faulc matérielle de J. V. Leclerc : dans son édition de lsl4 (3 vol. Lefèvrc). il y a sous le titre i\\\ chapitre 37 du livre II, De lu res-iemhlduce des enfants mix pèrrs, une note pour dire ((uc ce chapitre paraît avoir été écrit après le voyage de Montaigne en .\lleniagne et en Italie, voyage postérieur à la 1" édition. Coniraenl Leclerc pouvait-il ignorer i(ue ce chapitre se trouve dans cette édition, comme tous les autres chapitres des deux premiers livres? Ce n'est l)as tout : dans ce même chapitre, Montaigne parle de laits qui se sont passés « deruicremenl » : Leclerc explii|Uo (11. p. Ci'j) i|ue Montaigne en a probablement été témoin pendant le séjour qu'il (il ii Paris \m peu avant de donner Fédilion^de 1388. Or ces fails sont racontés dans l'édition de 1580, à la p. 340 de la réimpression I)é- /eimeris.

i. l'orl-HoijHl, 11, 4lM'). Kt encore p. 42.')-ii : « Sa inélhodr- pont se qualifier à boià droit perfide ». .\ la page 41'!, on lit qu'il ne (hpil qu'à son slyle « l'indulgence pléniére de la posiérilé ».

280 ixTiionucTiox Aix essais

pour un pyrrhonien véritable ', cl surtout colle (lu plus i^rand de nos historiens ?

I. Ilans r.l (•(';(/;■ itc In SricHrn. où il se piopose d' « iiiculinipr la loi ù la l'aisou cl à la iialiirc huiiiaiiic », il so iluiino pour a<lvci'gaii'e (lo Monlaif;nc cl de l'ascal, « doiiv scoplicismos très voisins l'un de raiilie '1. — Si ipi('l(|iic jour les dialogues <los inoils reviennent à la mode, il y en auia un joli à taire enire Montai;;ne ( I Renan.

CIIAPniîE XVII

r.NK i:i;iti:i'i! ni-: miciielei'

Micholot a 0X6 siii'iiil [('renient l'rai)})é do quelques boulades (jui, lorsqu'un les isole, prennent une iniporlanee l'àclieuse qu'en réalité elles n'ont pas. Il en a noté trois princij)ales : I" Les lois de la eonscience naissent de la coutume '; 2" Si j'avais à revivre, je vivrais comme j'ai vécu; .'i" Je hais toute nouvelleté. De là, Micludet conclut que les Essais sont l'évangile de l'indilférence, (|ue toute loi nioi-ale y est méconnue, tonl ellorl pour saniendei- jui;('' inulile.

1. (>eltc boiila<l<' ilovrail ilaiilanl moins ^Irc prise au sérieux ((u'clle l'ait partie il'uiic des additions au\i|nelles Montai^Mie se laissait entraîner |)ar llialiitiide de reulortcr son texte pritMitif, nn peu étourdiment, sans rélléeliir assez à la portée de ce ipi'il disait. — Dans une certaine mesure Miclielet a peut-être Mir ce |)oint une evcusc : s'il a connu les notes de Naifji'on. il aura été iniluil en eircur par l'une d'elles.

Il accorde à « co livre si froid » une profonde admiration litléraire, mais il Ini trouve « nn certain goût nauséabond, comme d'une chambre de malade ». Il s'écrie : « L'air me manque. Hélas! où est mon ami, le bon Pantagruel? )) Il est tenté d'appeler frère Jean des Entommeures pour « secouer ce gentilhomme dont le scepticisme nous anéantit ». Les erreurs de Michelet sont généralement vénielles, parce qu'elles n'altèrent presque jamais d'une façon très grave le caractère essentiel des hommes ou des choses. Celle dans laquelle il est tombé en jugeant Montaigne, est un contre-sens impardonnable et désastreux. Il avait reconnu que les Essais sont un document historique d'un prix rare et bien supérieur à celui de la tardive Ménippée ^ ; que ne les regardait-il

I. L'imporlance ilcs Essais est Piicorc plus grande qu'il ne le dil elle tU'passo 1)PuI-ôIip celle de tous les doeunienls qui apparlienneul au xvl" siècle, sans nicme en excepler le Pantagruel. Si par niallieur celui-ci (!'(ait perdu, d'autres œuvres inf(^ricures suffiraient pour nous faire comprendre la premiôre i)liasc do la Renaissance ; sans les Essais nous n'aurions probablenienl pas la complète intelligence de la seconde, nous nous expliipierions moins bien une des crises les plus remar-

UNE ERHEUH DE MICHELET 2gÔ

Ao plus prrs! Et comment les qualités de ce style qui! admirait, cette vigueur de langage, cette fraîcheur d'expression, cette chaleur contagieuse, cette verve si jeune et si entraînante, ne ront-ellcs pas averti de sa méprise?

Je regrette d'insister, mais il le faut, car l'erreur de Michelet fortifie des vues inexactes sur la seconde moitié du xvi'' siècle, sur l'issue de notre Renaissance; elle se rattache étroitement au jugement peu équitable qu'un autre écrivain illustre, Edgard Quinet, a porté sur toute notre histoire et que l'on cite souvent avec trop de complaisance. Le mal dont Quinet croyait la France atteinte, la servilité timide qu'il faisait remonter à la conquête romaine, est, au fond, le même mal que celui dontMichelet prétendait trouver les symptômes dans les Essais '.

qualilos (io noire hisloiro. Avaiil la Mi-niji/n'i' et Ijoaiiooiip niioux i|u"ollp. ils (lisoiil la transformation do lY'lilc de la soci('>lé fiant'aisc, l)Ouri(uoi la Limite fut vaincue, connnenl tous les bons citoyens se sont rallias à Henri IV et liien d'autres choses encore.

1. lis no pardonnent ni l'un ni l'autre à la l'rance d'avoir repoiissi'la Réforme. Mielielut r('])roclie à Monlaif^ne de n'avoir déplu ipi'à des

2(S4 INTnODUCTIOX AUX ESSAIS

A cntcndro Micholet, on croirait qu'api'(>s Rabelais, la Ronaissanco s'arrôto, aboutit à lin avortomcnt ou tout au moins à une (lofai llance, à une sorte de recul dont Montaigne serait le réprésentant.

Je ne retire rien de ce que j'ai jadis accordé à Rabelais, mais je dois ajouter ce qui m'échappait alors : il pousse trop loin l'optimisme. Sans parler des abominations au milieu desquelles il vivait, pour peu que l'on rélléchisse aux conditions inéluctables de tout progrès, on avouera qu'il a trop bonne opinion de l'humanité. « Fais ce que voudras », n'est pas une parole à dire, môme en s'adressant aux gens les mieux nés. Par le commentaire qu'il donne à cette maxime, il essaie de nous rassurer : les braves gens de Thélème ne sauraient avoir que de bons

liuguenols ; il oulilic qu'il a d(5|)lii aussi à ilos calliolii|iios. Si Quinot avait miciiv compris ce qui s'est pass(? au xvi" siècle, il aurait él('> moins dur pour les hommes de 89, aurai! parlé aulrcmcnt de la (lonstitulion civile du clergé et de tout ce qui s'y rattache. — Ce que j'ai dit moi-môme sur la fin du xvi" siècle dans la Philosojihie de l'hintoirc de France, a liesoin d'ôlre un peu corrigé : peul-ôlre n'\ a-l-il lieu à ellarer: epriainement il manque ipielque chose.

UNE UIIHEUK »!•: MICHELET 285

moiivcnicuts. Malgrô cela, je suis iiiquicL. J'ai pour (|ue Rabelais, avec toute sa sagesse, ne soiL pas exempt de i'antaisies chimériques, ne se préserve pas assez d'une ivresse un peu extravagante. S'il avait vécu quelques années de plus, il eût sans doute donné à ses Thélémiles une consigne plus étroite. Il n'aurait plus dit : « Le noble royaume (b- France prospérera en tous plaisirs et délices; nulle peste, nulle guerre, nul ennui »; il n'aurait plus parlé du repos assuré et de la l'élicité de ce tant Uorissant royaume, ni répété que le monde échappait décidément à la sottise et à la folie. 11 aurait trouvé que son bon géant avait mieux à faire qu'à « secouer le gentilhomme » auteur des Essais, et que frère Jean était trop nécessaire à la défense de sa vigne pour qu'il liU possible (b' lui demander une autre besogne.

Avec Montaigne, nous rentrons dans la réalité (|iic llalxdais avait trop perdne t\o

vue. Le ciel, radieux un instant et propice aux beaux rêves, s'est obscurci. Il apparaît que le retour à la nature n'est pas chose si simple et si facile que l'imaginait Gargantua quand il fondait son abbaye, et qu'une exacte discipline est indispensable. Un premier pas avait été fait: l'humanité était réhabilitée et la conihimnation portée contre elle par le christianisme et confirmée par la Réforme, avait été infirmée par Rabelais. Restait un second pas, moins brillant mais non moins considérable: l'émancipation eût été précaire si elle n'avait été suivie de l'établissement d'une régie, unique garantie contre une recrudescence de la folie dont on sortait à peine : l'effort vers le juste milieu, loin de contrarier le retour à la nature, en est le complément nécessaire.

Il est vrai que Montaigne n'attaque pas les moines comme l'avaient fait Erasme, Rabelais et, bien avant eux, saint Jérôme. 11 ne revendique pas assez énergiquement la

UNE ElîKKLl! DE MICUELET 287

liberté de penser; mais comparez ce qu'il dit de hi tolérance en matière religieuse, avec le langage lamentable dicté à Erasme par les circonstances ou })ar une conviction ferme, et surtout remarquez les dates : quand Rabelais écrit ses premiers livres, la réaction catholique n'a pas commencé, les papes sont plus qu'indulgents, les Jésuites à peine institués et complètement inconnus, l'œuvre du concile de Trente seulement ébauchée et bientôt interrompue. D'ailleurs Rabelais proteste contre « la calomnie atroce descannibales » quiluiimputentdeshérésies.

11 y a une prudence lâche; il y en a une hardie, et je ne sais si celle de Montaigne ne l'est pas encore plus que celle de Rabelais. En tout cas, elle ne lui a pas imposé de sacrifice comparable à celui que Descartes lit en supprimant son traité d'optique, ni môme à la page du Discours préliminaire de l'Encyclopédie;, dans laquelle d'Alembert a gravement parlé de la religion révélée qui

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nous instruit d'une partie de ce qu'il nous est absolument nécessaire de connaître, et qui, entre autres lumières qu'elle nous a communiquées, fournit « la science des esprits ».

Michelet trouve mauvaise l'attitude île Montaigne. La Boélie, pour qui il a tant de sympathie et dont le livre lui paraît héroïque, avait songé à la retraite et même à s'expatrier. Le livre de la Sagesse., oh il n'y a rien de plus que dans les Essais^ faillit être « exterminé » et en préparant la seconde édition, Charron avait dii adoucir ou supprimer plusieurs passages. Ramus et Bayle ont regretté que Gastellion se fût mêlé aux polémiques religieuses, au lieu de se réserver pour le service de la républiqiu' des lettres. Guillaume d'Orange, à qui on ne marchande pas les éloges, était, précisément au moment oii Montaigne faisait retraite, plongé dans une inertie funeste et prolongée que ses panégyristes déplorent.

UNE EUREUU IJK MICHELET 289

Micholel reproche encore à Montaigne de (lire son découragement. Mais le vaillant La Noue, (jui trouvait mal plaisant à qui aime son pays, d'en découvrir les turpitudes et annoncer les désastres, n'en croyait pas moins devoir constater la décadence de la France, et exposer le danger où elle était de faire un terrible naufrage.

L'éclatante gaîté de Rabelais ne doit pas faire oublier que le moyen âge, tout en répugnant au rire, avait connu des joies profondes (songez à saint François d'Assise), et que la Renaissance ne fut pas toujours aussi amusante que Pdntaij^ruel. C'est le temps de Machiavel, de Calvin, de Loyola. Michel-Ange a fait dire <à sa Nuit la douceur dètre impassible, (h> dormir sans rien voir ni entendrcî menlvc cliil dn/i/iu e la vergogna dura. George Sand a traduit dans une page immorLelle la tristesse implacable d'Holbein.

Quelques accès bien explicables de décou-

ragement n'enlèvent pas à Montaigne le ressort admirable qui relève la France de chutes auxquelles les autres peuples sont peut-être moins exposés, mais dont ils ne guériraient pas. Montaigne a de terribles appréhensions ; il « n'entre pas au désespoir », il lui semble « voir des routes à nous sauver » . Qui sait«s'iln"en sera pas delà France comme de ces corps qui se purgent et remettent en meilleur état par longues et grièves maladies, lesquelles leur rendent une santé plus entière et plus nette que celle qu'elles leur avaient ôtée »? Il n'a pas la manie si commune et si insupportable de vanter le passé aux dépens du présent : il sait que le temps qui a précédé sa naissance ne valait pas beaucoup mieux que celui où il vit: « Nous ne sommes chus de guère haut... C'était une jointure de membres gâtés, d'ulcères envieillis qui ne recevaient })lus deguérison ». A tout prendre, il estime son siècle, « avec ses défauts, ses vices, ses sottises, autant

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