‹ Introduction aux essais de Montaigne (volume 4)Chapitre 39 sur 40 · CHAPITRE XVllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVllI

APRKS MONTAIGNF,

-Je n'entroprondrai pas dédire quelle inllucnce Montaigne eut sur le xvii" et sur le xYUi" siècles. Elle fui peut-être plus {grande qu'on ne le croit et ([ue ne l'ont avoué quelques-uns de ceux qui paraissent l'avoir sentie le mieux. Dans un livre où Rousseau est célébré comme un des principaux auteurs de la Révolution l'rançaisc, le }:;irondin Mercier a remar([ué qu'il avait beaucoup lu Montaigne et l'avait souvent mis à profil « sans troj) le citer )> ; il aurait (In dire: sans le cilej' assez. lîousscau n'est pas seul dans ce cas ; des arguments plausibles ne ferraient pas (b''faut pour soutenir

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que bien (l'aulres que lui doivonl -aux Esstiis une bonno partie do co qu'ils ont do nioilloiir. J'irais volontiors jusqu'à attribuer à Montaigne une action ca])italo sur les destinées do notre pays. Mais, apr^s tout, quelle certitude ai-je que, sans lui, l'histoire de France eût été sensiblemenl dilTérento de co qu'elle est ?

Nous rattachons souvent les uns aux autres des faits entre lesquels il n'y a pas la liaison intime, l'étroite dépendance que nous y mettons ; nous prenons une coïncidence fortuite pour un enchaînement logique, l'occasion pour la cause. L'histoire de Lancelot hâta peut-être la perte de Francesca, mais tôt ou tard une lecture moins dangereuse aurait été sans doute interrompue de même. Quand je vois la Bible employée pour défendre presque en même temps l'autorité despotique de Louis XIV et la Révolution d'Angleterre, j'imagine que Bossuet et Cromwell se seraient passés

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filcilenKMil dos lexlos sur lesquels ils se sont appuyés, et que la polilitpic de liiu ne vient pas plus (le rÉcriture sainte (juc celle de Vautre. Quand j'entends ini])ul('r à Rousseau la Constitution républicaine de 1793, je m'étonne que Ton oublie tant de discours et décrits où la Constitution de iU est présentée comme issue du Contrai social.

Bien souvent, là où nous avons des motifs plus sérieux pour croire à une inllucnce, il s'est passé quelque chose d'analogue à ce que Montaigne explique si bien, en disant qu'il se sert des texl(^s anciens pour leur l'aire signilier ce qui! veut, sans le moindre souci de ce qu'ils veulent, les forçant au besoin, les déviant de leur sens, les prenant pour instruments (H non poui" source d'inspiration.

Pascal lui-même ne (b''pend ])eut-ètre ])as des £'ssa/s autant (juil en a l'air: >< Ce n'est pas dans Montaigne, dit-il, mais dans moi, (|ue je trouve tout ce que j"\ vois. »

Si nous ne pouvons dire au juste ce que nos grands penseurs et nos grands écrivains doivent à Montaigne, au moins certains rapprochements sont-ils permis : l'héritage est contestahle, les ressemhlances ne le sont pas. Au lieu de nous évertuer à démêler une filiation d'idées à l'appui de laquelle nous n'avons pas de preuves authentiques, voyons jusqu'à quel point Montaigne s'accorde avec les hommes qui représentent le mieux le génie de notre nation et en particulier avec ceux duxviii'' siècle.

Entre lui et Descartes, les affinités sont frappantes. Presque toute la seconde moitié de l'apologiedeSehondestrésumée à l'endroit du Discours de la Méthode où sont exposés i' la résolution {\o se (UMaire de toutes les opinions qu'on a r(>çues auparavant en sa créance » et le plan ti'acé pour « ne rien croire trop IVrmement (h- ce qui n'est })ersua(h'' que par l'exemple et la coutume ». Sans m'arrétcr davantage au doute métho-

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iliqiio (jui \ouv est coniniuii, je remarque ces ]>aroles Ao l)es('arl(^s : « La philosopliie que je cultive nest pas si barbare ui si farouche, qu'elle rejette l'usaii'e des passions ; cVst en lui seul que je mets toute la douceur et la félicité de cette vie, et, bien (juil y ait plusieurs (b' ces passions (b)nl b^s excès sont vicieux, il y en a toutefois qiudques autres que j'estime d'autant niei Meures qu"(db's sont plus excessives... Vous infère/ (b' ce que je les ai étudiées, que je nVn (b)is plus avoir aucune ; tout au contraire, en les (examinant je les ai trouvées tellement utiles à celte vie, que notre Ame n'aurait pas sujet de vouloir dennuirer jointe à son corps un s<'ul moment, si elle ne pouvait les ress(Mitir... Il est juste d'avoir de lindiunalion et j'en ai souvent conlre l'iiiiiorauce de ceux (|iii veulent être pris poui' doctes lors(|ii(' je la \ois jointe à la malice... Je ne vovuliais pour rien au nujude (|u il sortit de moi un di-cours ofi il se tr(uivàl le rnoiudi'e

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mot qui fût dôsapprouvc de l'Eglise... J'ai le (losir do vivro on repos, on prenant pour devise hejie i>i.n't rjiii henc latiiit. » En bien d'autres endroits encore, il semble à quelques mots près, que Doscartes copie Montaigne \

La Rochefoucauld, s'il a lu les Essais^ y a rencontré bien des observations et des réilexions auxquelles il n'a pas eu grand 'chose à changer pour en faire plusieurs de ses Maximes.

La parenté de La Fontaine et de Molière avec Montaigne n'a pas besoin d'être rappelée. Celle de Racine, quoique moins visible et moins étroite, existe ceponchmt : voyez ce qu'il dit d'une action simple, qui ne trahit nulle part le bon sens, no s'écarte jamais du naturel, se passe de jeux de théâtre et do déclamation, et n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments, les pas-

1. ['iir exemple, quand il ilil : « Si im lioninic vaut plus lui seul i|uc loul le reste de sa ville, il n'auiail pas raison de vouloir se perdre pour la sauver. »

sions. Il conduit son œuvro exactement comme Montaigne veut que Ion conduise la vie, par naturels ressorts, ordonncmcnt, sans artifice, avec mesure et convenance. Gomme Montaigne, qui en se peignant néglige les événements et les scènes au milieu desquels son existence s'est écoulée, il ne peint ses personnages que par les mouvements de leur àme, par le développement du caractère et des passions, non par les actes. En souhaitant de bons écrits pour «clouer à eux » notre langue qui s'écoulait et fuyait, qui avait assez d'étoffe, mais pas assez de façon ; en demandant qu'on lui donnât ilu prix, non tant par innovations que par de vigoureux services ; en dénonçant la misérable affectation d'étrangcté des écrivains qui dédaignent la route commune, Montaigne a tracé le programme littéraire du xvn*" siècle et en particulier celui de Boileau '.

1. Cu iiuo Boilcau dit des formalités, matérialités, entités, iilculités, virtualités, cccéités, polycarpités, cl autres êtres imaginaires

Si je no nomme pas La Bruyère, Mme de Sévigné et quelques autres, ce n'est pas que je les oublie ; je me borne aux mentions auxquelles j'attache un prix particulier, et j'ai hâte d'arriver au xviu" siècle.

Voltaire poursuit ce que « le plus sage et le plus aimable des philosophes »' avait commencé, etButron exécute l'œuvre annoncée par cette ligne des Essais que je voudrais inscrire comme épigraphe en tête de VHistoirc naturelle : « Présenter la grande image de notre mère nature en son entière majesté ^. »

(|iio l'un iv ors il('- \ciil maintenir, parce que si on les bannissait, ce soMil la lotale siiljvcrsion de la scolaslii|iio, |)eiil avoir él6 inspiré par maints passages des Zi'.wn/s. Selon Daunou, les Essais étaient un (les livres i(uc Boileau u lisait avec le plus de délices ».

1. Voir page 74 du t. XLII de l'éil. Beucliol. Il s'agit delà crédulité humaine : « Ecoutez Montaigne, il dira bien mieux (jue moi. » Suit une longue citation du chapitre des boiteux, qu' « on doit lire tout entier ». Les ressemblances entre Montaigne et Voltaire sautent aux yeux ; la recherche des dissemblances serait instructive, mais, pour la faire ))ien. il faudrait entrer dans des développements qui n'ont pas loul' place ici. Le rapprochement est à essayer; celui avec Pascal séduit également mais serait plus périlleux ; il y a dans les Pensées trop de choses qui ne sont peut-être pas conformes aux intentions de Pascal.

"J. Victor Lcclerc, dans une note snr le chapitre 0 du livre 11 des Essais, dit : « Bufl'on s'est rappelé certainement plusieurs idées de ce chapitre. » Je ne sais si, en efl'cl, Bufl'on s'est souvenu de Montaigne ; en tout cas l'assertion de Lcclerc prouve une frappante conformité d'idées.

]\lais los autres? N'unl-ils [)as en cet esprit classique dont on lit tant de bruit il Y a vingt ans?

Les principaux caractères attribués à cet esprit sont l'abus des abstractions, le (bMlain (b' rexpériencc, l'ignorance de la complexité et de liulinie variété des cboses, la manie de « fermer les yeux sur Ibomme récd » |)our l)àtir une (b)ctrine sur « la notion (b' Ibomme en général, de l'iiomme en soi, le même dans toutes les conditions, dans toutes les situations, dans tous les siècles ». Non seulement Montaigne n"a pas cet espritlà, mais il le dénonce et réprouve en termes tels qu'on n'en saurait imaginer de ])lus nets ni (b> plus bjrts. Dans la première édition des Essais on lisait déjà: « Autant d'actions, autant faudrait-il de jugements particuliers ; le plus sur serait de les raj)pe- 1er aux circonstances voisines sans en conclure autre conséquence. » En 1388, ]Montaigne va jjIus loin : il n'admet pas que

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« nulle qualité nous embrasse purement et universellement; » il blâme les auteurs qui « choisissant un air universel, s'en servent pour aller rangeant et interprétant toutes les actions et paroles d'un personnage » ; il trouve malaisé de les attacher les unes aux autres, et même, considérant chacune d'elles à partsoi,« malaisé de la désigner proprement par quelque qualité principale, tant elles sont doubles et bigarrés à divers lustres»; c'est-à-dire qu'il est tout près de tomber dans l'excès opposé à celui auquel conduit l'esprit classique.

Les hommes du xvm'" siècle ont-ils pensé autrement que lui? Ont-ils eu une doctrine faite d'abstractions, au mépris de l'histoire et de l'expérience? Ont-ils préparé la Révolution française par des théories chimériques? En aucune façon.

Depuis le moyen âge, l'esprit classique n'a reparu sérieusement que de nos jours, chez ces psychologues prompts à le décou-

vrir là où il n'existe pas, parce que, le portant en eux, ils le voient partout. Inventer un ressort, une doctrine, pour expliquer des faits qu'on ne prend pas la peine d'étudier convenablement, prêter à chaque personnage une « faculté maîtresse » et lui coller une petite étiquette, c'est avoir, comme les réalistes qui accordaient aux genres et aux espèces une existence propre, cet esprit répudié par le xvui*' siècle, aussi bien que par Montaigne.

Les écrivains qui, au xvni'' siècle, ont célébré l'état de nature, n'ont fait que commenter et développer le chapitre des Cannibales^ dans lequel, aux fruits « que nature a produits de soi et de son progrès naturel », sont opposés « les fruits que nous avons attirés par artifice et détournés de l'ordre commun». Montaigne loue ces nations qu'on traite (h' barbares et dont il apprend (h's choses qui surpassent toutes les peintures de l'âge

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(l'or ^ Les récits des voyageurs, ou son expérience, lui suggèrent les mêmes paradoxes que l'on a pris pour des etTets de l'esprit classique. Tout cela est à peu près aussi sérieux que l'envie de marcher à quatre pattes que Voltaire eut en lisant le Discours sur Vinégalitc. En général les hommes du xvni'' siècle ont, comme Montaigne, la déliance des artifices et des systèmes. Ils savent que les nouveautés, les innovations brusques, heurtent le plus souvent la nature des choses. La hardiesse des idées n'exclut pas la prudence des conseils et des résolutions, môme chez un théoricien comme Siéyès :

comparez son langage dans Qu est-ce que le Tiers-Etat avec les Délibérations à prendre par les Assemblées de baillages. Quand Montaigne réprouve les amendements hasardeux qui coûtent la ruine et le sang des citoyens; quand il dit qu'on ne doit pas faire

I. Aillours, il exa/nine s'il n'y aurait i)as moyen de vivre nu dans tous les clinials.

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violenco à son pays sous préloxo do lo régénérer, que vouloir refondre une grande nation et (dianger les fondements des l'étais, c'est atTaire à ceux ([ui veulent guérir les nuiladies par la mort; quand il demande s'il peut se trouver autant de profit que de mal à atla(|U(M' une loi reçue, telle qu'elle soit, et parait approuver cette république antique où la proposition d'en abolir une, entraînait la peine capitale en cas de rejet par le peuple; quand il montre que les descriptions de polic(^ feinte par art, se trouvent ridicules et ineptes à mettre en pratique, que les longues altercations sur la meilleure forme de société ne sont propr(*s qu'à exercer l'esprit, et que telle police qui serait (b> mise en un nouveau monde ne l'est pas en un vieux, parce qu'un monde formé à certaines coutumes, ne se laisse pas tordre de son pli accoutumé sans risque de briser tout; il ne dit rien (jui u";iit été redit au xvni'' siècle, particulièrement par Iiousseau, en termes

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tels que nous avons peine à ne pas croire, sinon à un plagiat, ilu moins à une fidèle réminiscence. On a écrit des volumes pour montrer l'influence de Rabelais, de Montesquieu, de Rousseau, sur la Révolution française ; il n'eût pas été difficile d'en faire un plus solide pour rapprocher des Essais les écrits, les rapports, les discours dans lesquels il y a comme un écho des leçons de Montaigne.

Je répéterai ici ce que je croyais avoir dit assez autrefois; il est malheureusement à craindre (jue ce ne soit bon à rappeler longtemps encore.

Montaigne avait parlé de l'immodération vers le bien qui fait qu'on peut u se porter excessivement en une action juste ». Trouvant, non seulement du danger, mais « une sorle d'injustice » à choquer les habitudes du peuple par des réformes trop promptes, Gondorcctveut que, (hms certains cas, pour être tout à fait équitable en suivant la voix de la

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vérité, on attende que l'opinion publique s'y conl'oi'ine. Il enchérit môme sur Montaigne; il déclare que la justice risque d'être injuste, si elle surprend un peuple qui n'est pas préparé à la recevoir.

Les hommes de la Révolution étaient si peu entêtés d'une doctrine, qu'ils ont, en quelques mois, donné aux prohlèmes les plus graves des solutions diamétralement opposées les unes aux autres : de monarchistes très fermes, ils sont devenus républicains; ils ont commencé par la Constitution civile du clergé et sont arrivés à séparer complètement l'Eglise de l'Etat.

Les Constituants ne se sont pas lassés de répéter qu'avant de faire des lois pour une nalion déjà vieille, ils étaientobligés décompter avec son passé et ses traditions. En 1791, Barère insistait sur les bornes imposées par les circonstances, par l'état des choses et des esprits, et préconisait une « sagesse timide » pareille à celle qui inspire maint passage

des Essais. Montaigne eût applaudi le rapport, imprime par ordre de la Convention, dans lequel, en 1793, Saint-Just disait qu'il ne saurait exister un bon traité d'économie politique, parce que ce qui se passe en Angleterre ou ailleurs n'a rien de commun avec ce qui se passe en France, et finissait par affirmer que c'est dans la nature même de nos maladies qu'il faut chercher nos remèdes. Ces hommes qu'on dit aveuglés par les abstractions, étaient si attentifs à la réalité qu'ils ont justifié leurs réformes par la variété et l'instabilité des choses : « L'homme de tous les pays, disait Mercier, n'est plus au commencement de l'année, le mémo homme que l'année précédente; tout dans l'univers subit un changement successif, le génie des nations change, et la législation la plus haute ne peut trouver aucune donnée que dans le génie actuel du peuple pour le constituer actuellement. » L'origine de tout cela pourrait bien être (hms les Essais, dont

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les hommes de 1789 éltiierit presque tous imbus '. A la tribune de la Constituante, où les écrivains du xvni'" siècle avaient tant de crédit, on a, sans rencontrer de contradicteur, parlé de Montaigne comme du plus sensé peut-être et du plus lu des philosophes, « celui de toutes les heures et de presque toutes les saisons » -. André Cliénier le mettait à la tète des maîtres qui ont enseigné à penser librement. Rabaut-Saint- Etienne le rangeait parmi les précurseurs de la Révolution.

Rien n'autorise à prétendre ([u"il était plus écouté qu'aimé. Sainte-Beuve a opposé aux funérailles de M. de Saci, celles qu'il imaginait pour Montaigne : tandis qu'une centaine de religieuses accompagnent de leurs prières émues le cercueil du premier, derrière le cercueil du second personne n'est

1. La façon dont Miralioau les a cili'-; dans VEssai sur le despotisme nionlro im'ils lui ('•laienl Irùs l'aniilicrs.

i. Voir II! rapport présenlé par l'rugnon ol adopta par la Consliluanto le ift mai 17!i|, sfancc du malin. — Vers la môme ôpofjuo La Harpe a dit : « Les Essais sont le livre de tous eeuv ipii lisent et même de ceux (|ui ne lisent pas. «

affligé sérieusement, Mlle de Goiirnay ne pleure que par cérémonie ', seul peutêtre, Pascal prie. Sainte-Beuve a mal regardé : dans le cortège où il affirme qu'il n'y a pas de regrets sincères, je vois une jeune fille qui, non contente de Plutarque pour maître et de Rousseau pour bréviaire, a choisi Montaigne pour ami '^. Une larme de celle qui s'appclera un jour Mme Roland vaut bien les larmes de Port-Royal.

Il y avait autrefois dans les jardins (rErmcnonville un temple inachevé : six colonnes portaient les noms de Descartes, Newton, Voltaire, Montesquieu, Rousseau et Penn; le monument était dédié à Montaigne. Le marquis de Girardin, qui avait oublié plusieurs personnages dignes d'une

1. Poun|uoi ne pas vouloir ((u'ellc fùl allacliue à son père adoptif .' Et pourquoi écarter Mme tic Monlai;,'iie? Pourquoi n'aurait-cUc pas eu d'afTectioii iiour un tel mari .'

2. Elle ajoutait : » Ce nom d'ami dit tout ». Elle se sentit de sa famille sitôt qu'elle commoiiea à le connajlro. " 11 me semble (]ue son énergie ol sa franchise ont de l'aualoicio avec mes propres dispositions », écrivait-elle. Elle ne tarda pas à l'adjoindre à ses deuu autres guides, à le souhaiter pour société journalière. — C'est aussi une femme, George Sand, ([ui au xix" siècle paraît l'avoir entendu mieux que la plupart des criti(|uos et des commentateurs.

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colonne, ne s'était pas trompé en choisissant le patron du temple. C'était bien le nom de Montaigne qu'il convenait d'inscrire au fronton d'un édifice érige comme symbole de la philosophie moderne.

On aurait dû y joindre la date du 28 février loTl. Les jours illustrés par la fantaisie de certains hommes, celui que Dante a choisi pour s'égarer dans la foret obscure, celui auquel Montaigne a iixé sa retraite, sont à retenir avec autant de soin au moins que beaucoup de ceux dont on encombre les manuels d'histoire, et méritent, mieux que bien des anniversaires fameux, d'être célébrés pieusement.

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