‹ Introduction aux essais de MontaigneChapitre 23 sur 48 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

« Il n'est personne, s'il s'écoute, qui ne découvre en soi une forme sienne qui lutte contre l'institution. » Cela n'est peut-être pas d'une vérité aussi générale que Montaigne l'affirme; il applique là à tout le monde ce qu'il avait observé chez lui.

Il avait été élevé par un père auquel il ne ressemblait guère. Pierre Eyquem ne parait pas avoir eu l'esprit très libre ni très » large. Dévot, superstitieux, recevant les, hommes doctes « comme personnes saintes », ' recueillant leurs sentences et leurs discours comme des oracles et avec d'autant plus de révérence et religion qu'il n'avait aucune

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connaissance des lettres, il cédait trop facilement à l'empire de la coutume, aux conseils de son entourage. Il se plaisait aux romans de chevalerie et autres fantaisies espagnoles et pétrarchistes. Il parlait peu. Il aimait et s'entendait parfaitement à administrer son bien, à bâtir, à planter. Il ne prenait pas moins de plaisir à gérer les affaires politiques, se mêla à celles de Bordeaux et s'y consacra avec un zèle sans bornes.

Montaigne avait d'autres goûts en toutes choses, aussi bien en fait de lecture * qu'en fait de cuisine et de « mesnagerie ». Les amateurs de conjectures pourraient dire qu'il tenait davantage de sa mère, issue de famille Israélite, et cette hypothèse ne manquerait pas de, vraisemblance. Il ne se

1. « Les Amadis et telle sorte d'écrits » n'eurent pas le crédit de l'arrêter même en son enfance. Cela est d'autant plus remarquable que « revêtus par la France de beaui habillements », les Amadis enfantés par l'Espagne étaient en si grande vogue que si quelqu'un eût voulu les blàmér, on lui eût craché au visage » ; La Noue dit que ces livres faisaient autant de inal aux jeunes que Machiavel aui vieux.

rapprochait de son père que par la haine de la médecine et par une certaine inclination vers les faibles et les petits : encore alliait-il à cette inclination un grand mépris pour le vulgaire, pour les âmes populaires et communes \ En admirant la façon dont son père s'était dévoué aux fonctions de maire de Bordeaux, il déclarait n'être pas d'humeur à suivre un train pareil et prétendait qu'il ne faut pas trop s'oublier « à l'usage de la société publique ». Mais il vénérait et chérissait son père, s'attarda longtemps, par déférence, dans les voies oîi il avait été jeté par lui, dans les occupations où, presque encore enfant, il s'était vu « plonger jusqu'aux oreilles ». 11 échappa assez tard et non sans hésiter, à une direction qui lui convenait mal. L'émancipation se fit pourtant peu à peu : les instincts comprimés par « l'institution » se développèrent. Ne son-

1. Une des ratwns pour lesquelles il préférait Spftrte à Athènes, c'est qu'à Athènes « le Tulgaire pourait tout. »

geait-il pas à sa propre histoire lorsqu'il parlait de ce qui arrive à Thomme qui, rapportant les choses à la vérité et à la raisou, sent son jugement tout bouleversé et remis en plus sûr état? Rentré en soi pour raisonner des ordonnances impérieuses de la coutume, il les trouva déraisonnables.

La transformation commencée par une sorte de réaction contre l'autorité paternelle, fut complétée par une autre réaction contre lui-même. En même temps qu'il s'affranchissait des liens qui lui avaient été donnés contrairement à ses penchants naturels, il combattait ces mêmes penchants impérieux, se dominait et réformait. L'expérience, la pratique des affaires et de la cour, lui avait enseigné à réprimer les ardeurs excessives auxquelles il était sujet. Son bon sens, développé par la retraite et la méditation, le dégageait de préjugés adoptés aveuglément.

De ce ûouble travail sortit un homme nouveau. Mais l'homme ancien subsistait : très

vivace bien qu'amoindri, il reprenait souvent le dessus. « La variété et contradiction qui se voient en nous, a fait qu'aucuns nous songent deux âmes; d'autres, deux puissances, qui nous agitent chacune à sa mode . y> Deux âmes ou deux puissances cohabitent en effet chez lui, le possèdent tour à tour, le poussent en sens opposés, lui font tenir des discours étrangement contradictoires.

En 1570, dans une lettre à M. de Mesmes, il avait raillé ces fines gens, qui se moquent du soin de ce qui se passera après nous quand notre âme logée ailleurs n'aura plus à se ressentir des choses d'ici-bas; il estimait que c'est une grande consolation à la faiblesse et brièveté de cette vie, de croire qu'elle se puisse allonger par la réputation et la renommée, et embrassait très volontiers une si plaisante opinion sans s'enquérir ni pourquoi ni comment elle est engendrée en nous. Un peu plus tard, retiré à Montaigne,

il commença à critiquer cette « rêverie », ce

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soin de la réputation et de la gloire qu'on épouse jusqu'à quitter les biens efFectuels et substantiels pour suivre une image vaine, « humeur déraisonnable dont les philosophes eux-mêmes ont plus de peine à se défaire que de nulle autre ». En 1588, il ajouta : « Il n'en est guère dont la raison accuse si clairement la vanité; mais elle a ses racines si vives en nous, que je ne sais si aucun peut s'en nettement décharger ^ »

Pour lui, il ne le pouvait pas : mal guéri de cette faiblesse, il y retombe, parle avec trop de complaisance du tombeau de ses aïeux, du parchemin qui lui confère la qualité de citoyen romain; mais en y réfléchissant mieuX) il reconnait qu' « il n'est rien si éloigné de raifton que de nous mettre en quête de gloire et d*honneur », qu'on ne tient à la gloire que par la vanité d'une opinion fantastique, il accuse l'inanité et la

1 . Et encore : « Quel ressentiment ont ces deux compagnons en principale Taleur, Épaminondas et Africanos, des glorieux yers qui cburént en nos bouches? »

fadaise de toutes les faveurs dont se nourrit une humeur niaise. Il blâme le vilain usage de prendre le nom de sa terre, comme il Ta fait lui-même. Toute la gloire à laquelle il prétend désormais, c'est d'avoir vécu tranquille. Enchérissant sur les paroles amères qu'il avait eues huit ans auparavant pour Cicéron et pour Pline parce qu'ils ont pris trop de soin de leur renommée, il dit qu'ils sont ridicules.

Les grands hommes de guerre avaient eu longtemps toute son admiration. Il mettait Alexandre et surtout César au-dessus ded personnages les plus considérables; il garda peut-être jusqu'à la fin de sa vie un enthousiasme excessif pour les Commentaires. La viewia plus riche et étoffée de parties plus désirables », lui semblait celle de cet Alcibiade à qui La Boétie l'avait comparé. Plus tard, après avoir eu une préférence pour Ëpaminondas, il ne vit plus ni forme ni fortune humaine qu'il regardât avec autant

d'honneur et d'amour, que celles de Socrate, « le plus digne homme d'être connu et d'être présenté au monde pour exemple ». Les exploits qui l'avaient ébloui d'abord, devinrent pour lui moins importants que les mœurs, « cette partie qui seule doit être principalement considérée, qui, seule, marque véritablement quels nous sommes et qui contre-pèse à elle seule toutes les autres ensemble ».

Dégagé des superstitions paternelles, parvenu à une merveilleuse liberté d'esprit, il garde pourtant quelques vestiges, légers mais notables, des préjugés dont son enfance a été imbue : il aime mieux être douzième à table ou quatorzième que treizième; il accepte plus volontiers une invitation pour le jeudi que pour le vendredi ; il donne son pied gauche à chausser avant son pied droit.

En voyage, il lui déplaît de voir un lièvre traverser sa route, il préfère en rencontrer un qui la côtoie. Rêvasseries peu sérieuses

sans doute ; il convient qu'elles ne méritent pas plus d'attention que les songes d'une vieille. L'homme nouveau est au-dessus de ces faiblesses et les juge selon leur valeur. Le vieil homme, indulgent pour elles, « trouve excusable de ne pas s'en défaire » . L'expérience de la vie fortifiait la défiance dont l'éducation l'avait armé contre toute espèce de « nouvelleté » ^ Selon son humeur, « aux affaires publiques il n'est aucun si mauvais train, pourvu qu'il ait de l'âge et de la constance, qui ne vaille mieux que le changement et le remuement ». A force d'être fidèle aux institutions établies, aux usages reçus, et hostile aux corrections brusques en quelque matière que ce soit, il regimbait contre la réforme du calendrier et la critiquait d'une façon puérile. En même temps, il ne faisait pas un pas, sans forcer quelque barrière de la coutume ; ce

1. n dit qu'il en a TU « des efTels très dommag^eables », et lui attribue tous les maux de son temps « voire ceux qui se sont faits sans elle et contre elle ».

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conservateur, adversaire juré des chimères et des utopies, nullement disposé à renoncer aux douceurs de la vie policée, soumettait toutes les croyances, toutes les traditions, toutes les autorités à un examen impitoyable, et célébrait, comme un anarchiste, les sauvages qui vivent sans magistrats et sans lois.

Lorsqu'il commença les Essais^ il regardait la mort comme le but de notre carrière, Tobjet nécessaire de notre visée. Il répétait ce qu'avaient enseigné les philosophes antiques : « C'est le maître jour qui doit juger toute notre vie, le jour auquel se doit éprouver notre vertu. » « Je remets à la mort l'essai du fruit de mes études, disait-il, nous verrons là si mes discours me partent de la bouche ou du cœur. » En vieillissant, il change complètement d'opinion ; il ne fait plus de la vie une longue préparation à la mort comme le voulaient les anciens sages.

Il n'efface rien de ce qu'il avait écrit sur ce

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sujet, n'y change pas un mot; seulement, sans précaution aucune, sans paraître s'apercevoir de l'énormité de la contradiction, après avoir répété, en latin cette fois, le mot de Cicéron qu'il avait mis en français, il ajoute tout tranquillement : « Ils s'en , vanteront tant qu'il leur plaira, mais ce m'est avis que la mort est bien le bout, non pourtant le but de la vie; c'est sa fin, son extrémité, non pourtant son objet, » La vie»

doit être « à elle-même, à soi, sa visée, son dessein ». Désormais la mort ne lui parait qu' « un quart d'heure sans conséquence, sans nuisance )>, et la philosophie qui nous ordonne de l'avoir toujours devant les yeux et prétend nous y préparer par des règles et des précautions, le fait songer aux médecins « qui nous jettent aux maladies afin qu'ils aient où employer leurs drogues et leur^ art i. Il ne croit plus qu'à l'article

1. Il dit encore : « Si vous ne savez pas mourir, ne vous en chaille .. nature fera exactement celte besogne pour to^s, n'en pnnpèchez voire soin. »

de la mort, il soit à propos de faire preuve ou montre de constance, ni qu'il faille juger un homme et son passé d'après les faiblesses où il peut tomber au dernier moment, quand il est usé par Fâge, par les maladies. Dans la première édition de son livre, il avait dit que, non seulement un empereur, mais encore tout galant homme, doit mourir debout ; à la place de cela, (c'est une des très rares suppressions qu'il ait faites au texte primitif), il met : « En mon temps, trois des plus exécrables personnes que je connusse en toute abomination de vie, et les plus infâmes, ont eu des morts réglées, et, en toute circonstance, composées jusqu'à la perfection. »

A la fin du chapitre des prognostications, il avait parlé du démon de Socrate, non seulement sans faire la moindre critique, mais en s'attribuant à lui-même des suggestions du même ordre : « En une âme bien épurée comme la sienne, et préparée par

continuel exercice de sagesse et de vertu, il est vraisemblable que ces inclinations quoique téméraires et indigestes, étaient toujours importantes et dignes d'être suivies... J'en ai eu de pareillement faibles en raison... auxquelles je me laissai emporter si utilement et heureusement, qu'elles pourraient être jugées tenir quelque chose d'inspiration divine. » A la fin des Essais c'est précisément cela seul qu'il trouve défectueux en la vie de Socrate : « ces extases et démoneries wsonta fâcheuses à digérer ».

Il n'est pas mauvais, il est même très bon parfois, qu'une page d'un livre vienne corriger une autre page du même livre. Certaines contradictions sont légitimes, dictées par le bon sens ou par l'équité. Montaigne en a de telles et nous allons bientôt y applaudir. Celles que nous venons de voir et d'autres semblables déconcertent, impatientent, quand on ignore comment elles se sont produites, et après qu'on en a découvert

rexplication, on reste un peu choqué d'une si prodigieuse aisance à intercaler des choses qu'il est impossible de concilier avec ce qui les précède ou ce qui les suit. Puisque Montaigne tenait à amalgamer ses opinions nouvelles avec les anciennes, il devait du moins remédier au vice de son procédé bizarre, en indiquant des dates, en montrant avec soin, comme il l'annonce, le progrès de ses humeurs, en faisant voir « chaque pièce en sa naissance », en confessant une bonne fois les changements qui s'étaient opérés en lui, l'espèce de conversion qui y engendrait un tel conflit d'opinions.

Il l'a bien fait en quelques endroits et dans une certaine mesure. Il a expliqué, sans grand détail mais d'une façon non équivoque, sa résistance à l'ambition. Il a dit que l'âge lui avait rendu ce service d'amortir plusieurs désirs et soins dont la vie est inquiétée; que sa vieille âme pesante n'était plus chatouillée comme autrefois par Arioste

et le bon Ovide ; que peu économe, sinon prodigue, à vingt ans, il était tombé dans Vexcès opposé vers l'âge de trente ans où il devint parcimonieux, d'une prudence honteuse et ridicule * . Autrefois, il engageait ses bardes moins à contre-cœur qu'il ne fait à présent brèche à la bourse favorite qu'il tient à part.

Que n'a-t-il ainsi mis partout en évidence les mutations produites en lui par les années! Il ne les accuse ouvertement qu'en matières peu importantes. Les autres n'apparaissent que par le rapprochement de pages éparses, ne sont marquées que par des indications égarées à des places où on ne songe pas à les chercher. Loin de bien exposer en quel temps, en quelles circonstances, par quel travail et quel effort le vieil

1 n entre ici dans des détails amusants : il craint toujours de venir à manquer, slngénie à pourvoir par réserves superflues à tous inconvénients imaginaires, est assiégé de sentiments épineux et incommunicables. Va-t-il en voyi^e, il croit n^avoir jamais assez, se charge à la fois de monnaie et de crainte, ne parle de son argent qu'en mensonge. Laisse-l-il sa botte chez lui, que de soupçons !

homme s'était doublé d'un homme nouveau; loin de peindre cette dualité et les luttes qui en résultaient, il présente ses contradictions comme des écarts accidentels, des ébats éphémères d'un esprit mobile et flottant, d'une âme incapable de se fixer; il rattache au passage d'une minute à une autre ^ , ce qui fut l'effet des années et du passage d'un âge à un autre; il s'attribue une versatilité native, permanente, incurable, pour expliquer des variations qui n'arrivèrent que par un progrès lent et soutenu, ou bien il nie tout changement et parle comme s'il avait toujours été ce qu'il devint au terme d'une évolution tardive. A l'entendre, on n'imagine pas qu'il ait jamais eu d'autre attitude que celle qui le fit croire Gibelin par les Guelfes et Guelfe par les Gibelins ; rien ne donne à penser qu'avant d'acquérir l'impartialité et la réserve pru-

1. « Je peins le passage, non un passage d'un ftge à un autre, mais de jour en jour, de minute en minute. »

dente commandées par le bon sens, il fut homme de parti, capable d'un excès de zèle fanatique.

Il ne serait pas fâché de passer aux yeux du gros public pour un être nonchalant par complexion, incapable de réformation sérieuse, dispensé d'ailleurs par un assez bon naturel d'effort pénible pour se corriger. Il prétend que ses opinions varient faute de conviction sérieuse, qu'il est trop mol et trop inerte pour se modifier foncièrement.

N'étant pas né mauvais, il n'a pas eu à se contraindre, est resté tel que la nature l'avait fait, point vicieux, point vertueux; il ne doit ce qu'il peut avoir de bon qu'au sort de sa naissance ; rétude,rapprentissagen'y sont pour rien. Il n'a aucunement su profiter d'une expérience qui aurait été salutaire à un meilleur écolier. Il doit à la fortune plus qu'à la raison d'échapper à la plupart des vices ; son innocence qu'il ne tient « ni de loi ni de précepte », est accidentelle, « for-

tuite, niaise ». Aucun art, aucune discipline n'a présidé à la formation de ses mœurs ; s'il s'était trouvé exposé à l'assaut de quelque passion tant soit peu véhémente, il n'eût pas eu la fermeté nécessaire pour le soutenir. Il se laisse aller doucement à ses inclinations sans les contrôler de près, sans écouter « la raison trouble-féte ».

Mais tournez quelques pages : le voici qui parle « de débordements que son jugement accuse vigoureusement », et de vices qu'il a « soigneuseriient contraints et retranchés » ; ses passîon's ont leurs entrées violentes et âpres, il a du mal à lesgouverner, aussi les redoute-t-il : il « épie leurs circonstancesjles petits vents avant-coureurs qui les annoncent; les voyant venll*, il s^ap* plique à ralentir leur impétuosité, S*oppose à leur progrès, s'étudie à ne pas se laisser captiver à leur merci. ïl se bande et prépare Contre les accès de colère auxquels il est enclin i II S'est guéH dfe SeS débauches

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