‹ Introduction aux essais de MontaigneChapitre 27 sur 48 · Montaigne a mis plus tard : « De l'armée même légitime · texte numérisé non relu

Montaigne a mis plus tard : « De l'armée même légitime

voyant crouler la République romaine. Je ne sais pourquoi Montaigne ne le remarque pas et ne cite pas les lettres à Atticus, où ses propres sentiments sont habillés en beau latin : l'étude, les livres, le commerce des Muses, la philosophie consolent de tout; la douceur de vivre à la campagne, les occupations privées et domestiques rendent Cicéron insensible aux malheurs de Rome, il a l'esprit tranquille, ne s'afflige plus de rien, nullus dolor me angit. En fait, il est désolé et en convient : nec sine summo scribo do^ lore; doleo ac mirifice quidem^ écrit-il dans les lettres qui suivent immédiatement celle oîi il se vante de son indiff'érence [adiaphoria). Montaigne n'a pas avoué son chagrin d'une façon aussi ouverte. Il assure que, pendant les guerres civiles, il ne songeait qu'à sauvegarder sa liberté d'aller et de venir, se tenant bien à l'écart par poltronnerie. Nous savons que cela n'est pas vrai ; nous savons que dans les cas trop rares où

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Ton voyait clairement ce qu'exigeait Tintérêt du pays, par exemple en 1574, pour concourir à la défense de Bordeaux, il a, sans hésiter, couru au service de la bonne cause et bravement payé de sa personne.

En plusieurs traverses dangereuses, il marcha tête levée, d'un pas ferme, et par ses mâles conseils, son attitude hardie, écarta des dangers devant lesquels son entourage reculait. S'il avait toujours observé une neutralité stricte, il n'eût pas été mené prisonnier à la Bastille par les Ligueurs, en 1588. Environ dix-huit mois après la publication des premiers livres des Essais, il fut élu maire de Bordeaux. Il était hors de France depuis plus d'un an, n'avait rien fait pour être nommé (il n'accepta la mairie que par ordre du roi) ; les Bordelais l'auraient-ils choisi, s'ils l'avaient connu pour un homme mol, inerte, indifférent ? L'au- :

raient-ils réélu deux ans plus tard ? * /

1« On « dit que, lort de la peste, il manqua à ses deToirs. Il serait

Il finira par dire : « La plus honorable vacation est de servir au bien public et d'être utile à beaucoup. » Il laissera voir qu'il ' n'est pas de ceux qui parviennent à regarder ^ sans émotion la ruine de leur pays ; il con- ( viendra que « pour les âmes communes » au nombre desquelles il se met, « il y a trop d'effort et de rudesse à cela », et il embrassera le parti de Henri IV de « si pleine affection » qu'il sera prêt à vider sa bourse pour lui. Bien avant d'en arriver là, il verra déjà les succès de ce prince de si bon œil qu'il se croira tenu de s'en accuser à confesse * .

facile d'établir qu'il a, non seulement rempli tous ses engagements, mais tenu plus qu'il n'avait promis ; qu'il n'a rien négligé « de ce que son devoir exigeait de lui à bon escient » ; qu'il n'a gas fui Bordeaux à cause de la peste, car ch^ hii^k Montaigne, l'air; ordinairement très pur, était « empoisonné » comme à la ville; qu'il se croyait, par tempérament, peu sujet à la contagion, ne redoutait pas la mort et l'a prouvé plus d'une fois. Mais je me t>ome à ce qui me paraît indispensable pour entendre convenablement les Essaie. D'ailleurs, une bonne partie de ce que j'aurais à dire sur ce point, a été dite par H. Bonnefon.

1. Nous savons cela par une lettre qu'il écrivit à Henri IV, en 1590. — Quel événement rendit légitimes ces vœux formés en un temps où Us ne Tétaient pas ? Il ne peut être ici question de la conversion de Henri IV au catholicisme puisqu'elle est postérieure à la mort de Montaigne. La mort de Henri III ? Mais Henri de Navarre avait des droits à la couronne bien auparavant ; il était l'héritier présomptif du trône depuis la mort du duc d'Anjou. 11 semble donc que c'est en 1584 que Montaigne n'eut plus à entretenir son confesseur de son inclination vers le prince hérétique. Dès 1577, il était gentil-

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Tenir son affection immobile et sans inclination aux troubles de son pays et en une division publique, il ne le trouvait « ni beau ni honnête. Gela peut être permis aux troubles des peuples voisins, ce serait une espèce de trahison de le faire aux propres et domestiques affaires auxquelles il faut nécessairement prendre parti ». Il avait résolument pris parti quand il s'exprimait ainsi, et c'était en effet pour tous les bons Français un devoir de le faire alors ; dix ans plus tôt, il avait le droit de s'isoler. « L'abstinence de faire est parfois, comme il le dit, aussi généreuse que le faire » ; il y a des heures malheureuses où l'impartialité, le bon sens, imposent l'inaction à ceux auxquels elle est le plus pénible. Dante, qui n'était pas un tiède, s'est fait absoudre par son aïeul, Cacciaguida, d'un détachement pareil à celui de Montaigne :

A te fia bello averti fatta parte per te stesso.

homme ordinaire de sa Chambre ; il le reçut à Montaigne en décembre 1584 et en octobre 1587 .

A rinstant même où il se dit prêt à porter facilement, au besoin, une chandelle à saint Michel et une à son serpent, il n'en est pas moins décidé à suivre le bon parti jusqu'au feu. Il ajoute : « Exclusivement si je peux », restriction qui n'a rien d'égoïste; ce n'est même pas une restriction, c'est un vœu compatible avec le patriotisme le plus sincère et le dévouement le plus absolu. Il consent que sa maison « s'engouffre avec la chose publique si besoin est ». Une émotion contenue perce dans ce qu'il dit de la France, « pauvre vaisseau que les vents, les flots, le pilote, tirassent à si contraires desseins ». Au fond, dans son prétendu égoïsme et son insouciance affectée, il y a bien moins d'amour de lui-même que de dépit, de mépris, d'indignation.

Ses jugements sur certaines actions suffiraient pour réfuter tout ce qu'il dit de son indifférence.

Les dons merveilleux qui mettent César

si fort au-dessus de tous les personnages qu'onlui a comparés depuis dix-neuf siècles, sont célébrés dans les Essais à plusieurs reprises ; il a séduit Montaigne comme il séduira toujours quiconque rapprochera.

Mais Fambition qui le porta à un attentat contre les lois de sa patrie, a fait de lui « un voleur public, un brigand » dont la mémoire est « abominable aux gens de bien ».

Montaigne a « attaqué cent querelles » pour la défense de ses meurtriers. ,

Quelle joie, au contraire, en présence d'un noble sacrifice ! Quels élans, quels accents superbes! Comme il admire ces morts glorieuses dont Pascal sera si peu touché, ces défaites triomphantes préférables à toutes les victoires ! Écoutez ses trois contes très véritables, ce au moins aussi plaisants que tous ceux qu'on forge à plaisir », son récit vraiment épique de la mort du roi de Fez, reloge d'Aria, celui de Pauline, les louanges des siècles où la vieille Rome fut

libres Entendez-le s'indigner de voir obscurcir la gloire des belles actions par des interprétations viles : la même peine qu'on prend à les détracter, il la prendrait volontiers « à leur prêter quelque tour d'épaule pour les[ hausser », et ne trouverait pas mal séant si en leur faveur nous nous laissions transporter par la passion.

Il ne se sent pas de force à atteindre au niveau des héros qu'il révère; la vie de Régulus est trop haute pour lui. 11 convient du moins que le sort de Torius Balbus, mort en bataille, les armes à la main, pour la défense de son pays, est selon sa portée et son désir, et qu'il adviendrait « volontiers par usage à une telle fin ».

A Tendroit où il raconte que son père avait été beaucoup trop absorbé par les tracasseries municipales, il n'admet pas

1. Lisez aussi le récit emprunté à Tite Lire, ch. 27 du t. II : il ne tient guère au reste du chapitre, Montaigne en conyient, mais « un beau trait est toujours de saison ». L'excuse est mauvaise, elle n'est pas d'un homme froid.

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qu'on nous ordonne de nous détourner et distraire de nous, d'aimer « trois, quatre, et cinquante degrés de choses avant nous », et finit par déclarer qu' « abandonner le sainement et gaimcnt vivre pour se sacrifier aux autres » est un parti « mauvais et dénaturé ». Si vous en restez là, Montaigne est un franc égoïste ; continuez à lire : « Je ne , veux pas qu'on refuse aux charges que l'on prend, l'attention, les pas, les paroles, la ' sueur et le sang au besoin, non ipse pro , caris amicis aut pairia timidus perire »). , Tout ee qu'il prétend, c'est, ainsi que la ' suile l'explique, qu'il faut rester de sangfroid, éviter le zèle aveugle, « se donner à autrui sans s'ôtcr à soi ».

Lorsque j'ai dit et redit qu'en lisant Voltaire, il convient de regarder si certains passages ne sont pas tempérés ou corrigés par ce qui vient après, j'ai été un peu raillé. Au risque de l'être de nouveau, je répète :

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J'ajoute: cherchez les dates. Ge n'est pas inutile pour Voltaire ; pour Montaigne c'est indispensable.

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