CHAPITRE VI
ÉGOÏSMB ET INDIFFÉRENCE
La tiédeur, le détachement de toutes choses, Fégoïsme, parfois même une prudence qui ressemble fort à la lâcheté, s'étalent dans les Essais naïvement, sans vergogne, avec une sorte d'effronterie. En maints endroits, Montaigne parait bien décidé à ne vivre que pour lui, à passer à tout prix la fin de ses jours en repos, sans agitation et sans trouble quoi qu'il arrive uniquement occupé de son bien-être, ramenant à lui toutes ses pensées et ses intentions. Il se dénoue de la société, ne s'inquiète aucunement des autres, se défend de toute liaison qui l'attacherait à eux ; il pro-
fesse qu'il faut n'épouser que soi, ne viser qu'à son contentement, n'avoir de but que le plaisir ou tout au moins une exemption, aussi complète que possible, de soucis et de peines. En mourant, il ne regrettera rien ni personne parce qu'il ne tient à rien ni à personne. Il s'est « dépris du monde universellement ». Il ne blâme pas, il a l'air d'approuver les gens qui disent que le sage ne doit rien faire que pour lui, attendu que « seul il est digne pour qui l'on fasse », que c'est injustice qu'il se hasarde pour le bien public et mette la sagesse en péril pour les fous. Le grand point, l'étude capitale, est de « passer à son aise ». S'il n'y a pas d'autres moyens d'éviter les coups, Montaigne est décidé à prendre une fuite humiliante ; il est prêt à se cacher « fut-ce sous la peau d'un veau », et le meilleur jeu qui s'offre à lui, il l'accepte, si peu glorieux et exemplaire qu'il puisse être.
Au moment où je transcris ces lignes,, je
me souviens que Bacon dit exactement le contraire : it is a poor centre ofa marCs ac^ lions ^ himself; ce n'est point une raison pour croire à son désintéressement. Je ne crois pas davantage à Tégoïsme de Montaigne.
La façon dont il parle, Taccent de son discours, décèlent d'autres sentiments que ceux qu'il affecte; il adopte un rôle et l'effort que ce rôle lui coûte, prouve qu'il n'est pas arrivé, qu'il n'arrivera jamais à l'apathie j morale dont il se flatte. Il me fait penser à' ces acteurs qui, immobiles dans un coin de la scène, chantentà pleine voix : « Marchons en silence. »
Un véritable égoïste ne se tient pas en garde contre « l'affection immodérée dont nous nous chérissons », n'a pas besoin de se prêcher l'indifférence et de s'exhorter au ' détachement ; il ne connaît pas les « pensements fâcheux » de Montaigne, ne s'afflige l pas de l'indigence et oppression du pauvre peuple, ne s'émeut pas des querelles qui
divisent son voisinage, n'est pas réduit à employer toute sa force pour s'opposer aux affections qui le distraient de lui « et attachent ailleurs ». Montaigne a une sensibilité nullement mélancolique mais profonde, il se laisse tenter par l'inclination, par un mot, par un bon visage ; il ne pleure guère des joiaux dont il est témoin, mais s'adonne volontiers aux petits et aux faibles par naturelle compassion qui peut beaucoup sur lui, « par merveilleuse lâcheté vers la miséricorde et la mansuétude ». Il ne sait pas 'repousser les caresses importunes de son 'chien; le gémissement du lièvre expirant |lui gâte le plaisir de la chasse. Il a même un certain attachement aux arbres et aux plantes, parle d'un général devoir d'humanité qui s'étend jusqu'à ces êtres inférieurs. Son égoïsme voulu, factice, de mauvais aloi, n'est pas de l'égoïsme et pourrait bien être tout le contraire.
! Alceste déteste-t-il le genre humain au-
tant qu'il le pense? Certaine misanthropie n'est faite que d'affection déçue, du regret que laissent les amitiés rompues et les amours trompés, de même qu'une certaine ^ arrogance ne vient que d'une grande dé- , fiance de soi-même et sert à masquer une timidité secrète. Ne serait-ce pas pour avoir ' trop aimé et de peur de trop aimer encore, que Montaigne s'enveloppe tant d'indifférence ? Il s'était « harpe avec trop grande faim » aux liaisons qui revenaient à son goût; il y renonça, ou plutôt essaya d'y renoncer à cause des souffrances qu'elles lui causaient. Il se détacha parce qu'il ' s'était trop étroitement attaché, s'arma d'in- • sensibilité parce qu'il avait une sensibilité , excessive, garda le silence parce qu'il était « langagier », se retira et renferma en lui, se fit solitaire, « farouche, insociable », parce qu'il était extrêmement ouvert, sociable, « tendre par nature ».
Comme il se tenait à l'écart, opposant à
tous les partis une même défiance et une égale sévérité, on lui reprocha d'être dédaigneux, froid, inerte. Les badauds et les écervelés, qu*une lutte odieuse divertit ou affole, croient insouciant l'homme qui, plein de douleur, de dégoût, détourne ses yeux de maux auxquels il ne peut rien.
Montaigne n'eût pas été embarrassé pour « rembarrer » ses censeurs ; mais lui-même arrivait par moments à s'attribuer une singulière froideur d'opinions, à se trouver pesant, mol, endormi, et à se persuader qu'il ne s'intéressait plus à rien de ce qui se passait autour de lui. Aux motifs qui l'avaient décidé à s'isoler, d'autres, encore plus graves, s'ajoutî^ent d'année en année.
Il y a U4 peu d'imprudence à décider qu'une époque est pire que les autres. Les comparaisons de ce genre pèchent toujours par quelque côté. Pourtant, on ne risque guère de se tromper, en disant que l'époque où s'écoula la seconde moitié de la vie de
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Montaigne, est la plus triste et la plus répu-/ gnante de notre histoire. Etienne Pasquier, qui s'y connaissait, ayant longtemps et bien étudié les vieilles chroniques, déclarait que c'était le temps le plus misérable et calamiteux qui oncques eût été. Les premières années du xv® siècle méritent seules de lui être comparées ^ Chateaubriand, d'accord avec Voltaire sur ce point, dit qu'il se passa alors « des choses qu'on n'avait point encore vues en France et qu'on ne reverra jamais ».
La France était t la fable des nations », sa > ruine semblait presque irrémiédiable et les bons citoyens souhaitaient son salut plus qu'ils ne l'espéraient'. Les lois faites pour le remède du premier mal servaient de prétexte et d'excuse à toutes sortes de mauvaises entreprises ; leurs prétendus défenseurs donnaient eux-mêmes l'exemple de la rébellion contre elles. « Vraies écoles
1. Le rapprochement est indiqué dans la Ménippée, par d*Aubray.
2. Voir le8 Diteoura de La Noue et la dédicace de de Fresnes.
de trahisons, d'inhumanité et de brigandage », les nombreux partis qui divisaient le royaume, se valaient tous * : la justice qui pouvait s'y trouver à l'origine, n'était plus qu' « ornement et couverture », elle était « bien alléguée, mais ni reçue, ni logée ». La méchanceté prenait avec le congé des magistrats le manteau de la vertu. Le • zèle religieux faisait merveille pour seconder ' la pente des gens vers la haine, la cruauté, > l'ambition, l'avarice, l'indiscipline'; ceux ^ qui avaient pris la* religion à gauche, ceux qui l'avaient prise à droite, ceux qui en disaient « le noir », ceux qui en disaient « le blanc », l'employaient pareillement à leurs violentes entreprises, s'y conduisaient d'un progrès si conforme en débordement et en injustice, qu'ils rendaient douteuse et malaisée à croire la prétendue diversité de leurs opinions. La faction des Guises devenait
1. Au compte de Pasquier, il y en ayail trois ou quatre rien que dans la Ligue.
peu à peu cette Sainte-Ligue qui allait adopter et propager avec une « horrible impudence » ^ les maximes révolutionnaires émises par quelques protestants exaltés. Qui eût tiré des armées ' ceux qui marchaient par le seul zèle d'une affection religieuse, et encore ceux qui regardaient seulement la protection des lois, n'en eût su bâtir une compagnie de gens d'armes complète.
Des témoins tels que Cheverny, qui, en parlant de son maître, aimait mieux dire le bien que le mal, n'ont pu dissimuler le dégoût et la haine que Henri III excitait en renouvelant les plus monstrueux excès d'Héliogabale.
Montaigne essaya d'assister sans trouble au spectacle de « notre mort publique », de se maintenir « aux présents brouillis en équanimité et pure indifférence ». Cicéron avait commencé par parler de même en
1. Le passage où ceci se Irouve n*a paru que dans Fédition donnée par Mlle de Gournay, en 1595.