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LA CONCLUSION DBS « ESSAIS

pendant plusieurs années; il en est sorti fortifié et allègre. Au terme de son libre examen et de ses longues agitations, affirmant avec énergie la dignité de la condition humaine et la douceur d'une existence réglée conformément à la nature, il aboutit à l'optimisme, et sa foi triomphante a une éloquence qui la rend contagieuse. « L'âme pleine de satisfaction et de fête, logée en tel point que, oîi qu'elle jette sa vue, le ciel est calme autour d'elle, nul désir ou crainte, ou doute qui lui trouble l'air ^ », Montaigne s'arrête en répétant l'invocation du poète antique au dieu de la lyre, protecteur de santé et de sagesse gaie et sociable.

Un grand poète a cru que l'esprit moderne condamnait au désespoir et lui a imputé le suicide de RoUa. Bien au contraire, à l'heure où le pessimisme semble envahir le monde, seuls les fils de Rabelais et de

1. « Rien ne Irouble sa fin, c'est le soir d'un beau jour. » La Fontaine pensait-il à Montaigne?

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Montaigne n*en sont point atteints. Il est vrai que nous nous faisons de la destinée humaine une idée que n'avaient pas nos immortels aïeux. En avançant dans la voie qu'ils nous ont frayée, nous avons vu ce qu'ils ne paraissent pas avoir soupçonné ^ ; par-delà l'horizon qui bornait leur regards, d'immenses perspectives se sont déroulées ; la vision d'un âge meilleur, la croyance au progrès, nous fortifient et nous aiguillonnent, nous aimons à penser quïl appartient au plus humble d'entre nous, de coopérer à l'œuvre sublime par laquelle le monde sera transformé, religion nouvelle qui donne à la vie un . prix ignoré par les hommes de la Renaissance.

Jouissons comme il convient de cet espoir ; qu'il exalte nos courages et emplisse nos

1. En quelques endroits Monlaigne admet un certain progrès ■ « Ayant essayé par expérience ce àquoiTun s'était failli, l'autre y est arrivé, et ce qui était inconnu à un siècle, le siècle suivant l'a éclairci, et c'est ainsi que les arts et les sciences se forment peu à peu. » Rabelais paraît avoir rêvé quelque chose de plus, mais cela même doit-il être pris pour une ébauche de la foi moderne ?

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âmes de généreuses ambitions, mais que la carrière magnifique qui s'étend devant nous à perte de vue, ne nous rende pas dédaigneux du cercle plus restreint dont Montaigne a su se contenter. Si jamais, comme le veulent les amateurs de mysticisme, les dévots des anciens cultes et les sceptiques ligués contre nous, il était démontré que nos rêves sont aussi vains que splendides, que nous sommes dupes d'un mirage, et qu'il faut nous résigner à la banqueroute de la science, nous n'irions pas nous réfugier au pied des autels vermoulus où l'on nous convie. La tour de Montaigne est solidement assise sur le roc. Elle nous offrirait un asile inexpugnable et charmant. L'air qu'on y respire, les leçons dont on y entend l'écho, nous auraient bientôt redressés, rassérénés et réconciliés avec l'humaine condition.

trouveraient fort abrégés, de nombreux chapitres n'auraient plus qu'un petit nombre de lignes et quelques-uns disparaîtraient complètement. La place faite aux Grecs et aux Latins, les louanges magnifiques que Montaigne leur donne, le parti qu'il tire d'eux, peuvent faire illusion : en voyant comme il se peint faible et chétif , pesant et endormi, comme il se fait pitié ou dédain à lui-même lorsqu'il se compare aux anciens, on peut se demander s'il ne leur a pas pris, au moins en grande partie, le meilleur de son fond. Après avoir rendu grâces à Amyot pour sa traduction de Plutarque, il s'écrie : a Nous autres ignorants étions perdus si ce livre ne nous eût tirés du bourbier. » Ce n'est pas le seul endroit où il en parle comme d'une sorte de bréviaire ; mais ici il a, de plus, l'air de lui attribuer son salut, il semble que cette lecture a décidé sa conversion.

La pieuse reconnaissance que nous gar-

dons pour la Grèce et pour Rome, n'interdit pas de protester contre des hommages aussi humbles. La Renaissance, incontestablement parente de l'antiquité classique, n'en est pas issue : elle a sa source ailleurs. Elle a recueilli l'héritage des Grecs et des Latins, elle n'est pas leur fille. Leurs ouvrages l'ont servie, et peut-être eut-elle été plus tardive, plus difficile sans eux ; ils ne l'ont point causée. Michel- Ange n'était pas autant qu'il le disait, Télève du torse d'Hercule et Machiavel était trop modeste en écrivant à Francesco Vittori que le livre du prince lui avait été inspiré par les grands écrivains païens, était le fruit de son commerce avec eux.

Si le génie antique possédait vraiment la vertu salutaire que Montaigne lui attribue, l'humanité n'aurait pas traversé le moyen âge. Les lettres étaient dans toute leur splendeur au temps où le christianisme se forma; beaucoup de Pères de l'Église en

étaient imbus comme saint Justin et saint Basile. Saint Jérôme se reprochait d'avoir trop lu les païens, saint Augustin avait été converti par eux à la philosophie. Jamais ils ne furent oubliés ou négligés. De même qu'on a reconnu que le droit romain n'avait pas été retrouvé à la prise d'Amalfi, on a fini par savoir que la prise de Constantinople n'avait pas enrichi l'Occident autant qu'on l'imaginait.

Gargantua faisait erreur : les Goths n'ont pas anéanti toute bonne littérature et les lettres avaient recouvré leur dignité bien avant son temps. Jusque vers le vu* siècle des paroles sévères furent prononcées contre elles et il n'est que trop vrai que les chrétiens, plus malfaisants que les Barbares, ainsi que Montaigne le savait bien \ détruisirent volontiers les chefs-d'œuvre

1 . Il estime que « le zèle qui arma contre les livres païens, porta plus do nuisance aux lettres que tous les feux des Barbares ». 11 remarque en particulier que, des innombrables exemplaires de Tacite répandus dans l'empire, pas un seul n'échappa entier « à la curieuse recherche de ceux qui désiraient Tabolir pour cinq ou six clauses contraires à leur créance. »

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les plus précieux ; le pape Grégoire-le-Grand s'est illustré par des ruines déplorables.

Mais cette persécution se calma dès que le triomphe du catholicisme parut complet et définitif. La dévotion cessa de fournir des arguments pour excuser ou pour approuver les solécismes : au xn® siècle, saint Bernard se nourrissait de Sénèque autant que de saint Jérôme, les études étaient reprises avec un zèle admirable ; elles n'émancipèrent en aucune façon ceux qui s'adonnaient à elles.

Le savant auteur de V Histoire ecclésiastique^ l'abbé Fleury, a attribué à leur décadence, « plutôt qu'au naturel », les défauts de Grégoire de Tours et des chroniqueurs qui vinrent après lui : « Autrement, ajoutait-il, il faudrait dire que pendant plusieurs siècles il ne serait presque pas né d'homme qui eût un sens droit et un jugement exact. » Fleury se trompait : le mal du moyen âge n'était point du tout l'ignorance, le défaut de culture et d'érudition ; c'était le défaut de cri-

tique, l'absence de personnalité et d'originalité, la servilité des esprits. Les bons livres, moins rares que Rabelais ne Ta cru, étaient lus assidiiment, mais avec une préoccupation qui en rendait la lecture stérile. Les lettres antiques sont un instrument incomparable, propre aux fins les plus diverses ; elles peuvent être employées aussi bien à étouffer les intelligences qu'à les affranchir :Aristote servit à forger un joug non moins funeste que celui de la théologie. En plein xvi** siècle, « insinuée par longue trainée de temps », Tautorité des anciens contribuait grandement, ainsi que l'écrivait Etienne Pasquier, à maintenir les gens dans l'ornière ; c'est même alors, selon Renan, que l'Université de Paris atteignit le dernier degré du ridicule et de l'odieux par sa sottise efson intolérance. Les Jésuites ont enseigné dans leur ratio studiorum l'art de transformer les païens en « hérauts de la bonne nouvelle ».

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A la vérité quelques calvinistes ont dit avec Régnier de la Planche que les bonnes lettres s'étaient tournées « aux esprits malins et curieux, en occasion de toute méchanceté », mais en général leurs coreligionnaires n'ont eu que des louanges pour une étude qui avait préparé les voies et fourni des armes à la Réforme. Les biens ecclésiastiques furent affectés par les disciples de Zwingli à fonder des chaires pour expliquer les auteurs païens ; dans presque toutes les villes protestantes les hommes les plus hardis contre Rome, demeurèrent timidement asservis à Aristote et interdirent à Ramus de professer dans leurs collèges.

A l'heure même où Montaigne publiait les Essais^ La Noue écrivait que la connaissance des lettres antiques entretenait les chimères et les folies du moyen âge. Au x\if siècle, le respect de l'antiquité ne permettait pas d'avancer des nouveautés, le texte d'un auteur suffisait « pour détruire

les plus fortes raisons ; on fait un crime de contredire les anciens, disait Pascal, et un attentat d'y ajouter ». Un siècle et demi après, gêné par les Grecs, Lavoisier craignait que « le poids de l'autorité de ces pères de la philosophie » ne se fit encore sentir et ne pesât longtemps sur les générations à venir.

Montaigne n*a pas été émancipé par eux.

Leurs écrits, « ceux qui sont suffisamment pleins et solides », le tentent et le remuent; cependant il ne partage pas Tengouement de ses contemporains. Il estime qu'on achète le grec et le latin trop cher, aime bien les bonnes lettres, mais ne les adore pas comme faisait son père, les honore mais ne se courbe pas sous leur autorité « comme tant de gens dressés à la quête et à l'emprunt, à se servir de Tautrui plus que du leur » ^ Il juge avec une pleine indépen-

1. U est remarquable qu'en un temps où le latin Atait si généralement employé, Montaigne dont c'était « la langue maternelle », ne s'en servit plus que sous le coup d'émotions violentes et ait écrit

dance, parfois avec une sorte d'irrévérence ironique, les auteurs qu'il déclare les plus sensés et les plus sages : « Voyez, autour d'un bon argument, combien ils en sèment d'autres légers, dit-il; ce ne sont qu'arguties verbales qui nous trompent. » Et à l'appui, c'est chez Sf nèque, un de ses deux grands favoris, qu'il va prendre des exemples.

Il s'étonne du crédit accordé à Homère, se moque de la manie qui pousse à chercher des secours pour toutes les causes dans V Iliade OM dans /'6>rfys«ée. S'il est platonicien « par certains côtés », il l'était déjà avant de savoir qu'il y a un Platon au monde, et, par d'autres côtés, il ne l'est aucunement. Il trouve Cicéron dont ses contemporains étaient si engoués, souvent ennuyeux et vide ; en toute une heure employée à le lire, il n'y rencontre guère que du

en français. N'y «-l-il pas là un symptôme du grand refroidissement qu'Etienne Pasquier obsertait un peu plus tard dins )a dérotion envers la langue latine, et qui lui faisait appréhender un retour de Tancienne barbarie?

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vent. Quant à Aristote « monarque de la doctrine », il n'a jamais consenti à se « ronger les ongles à son étude ».

Il n'a pas lu Plutarque dans le texte grec, et ne jouit de lui que depuis qu'Amyot Ta rendu français. Or la traduction des Vies ne parut qu'en 15S9, celle des Œuvres morales en 1574, et ce sont les Œui^res mo-^ raies surtout qu'il préconise; jeune il n'avait pu s'en nourrir % et quand il les eut, à plus de quarante ans, bien des mois après avoir commencé les Essais, qu'y a-til pris? Comparez ses opinions avec celles de Plutarque : les divergences sont profondes, les dissentiments incurables. Ce n'est pas Plutarque qui lui a enseigné à se dégager de toute superstition, à se préserver du mysticisme ; lisez à la fin du traité sur les délais de la justice divine^ les douze pages concernant l'état des âmes après la

1. La Boélie avait traduit quelques-unes des Œuvres morales et Montaigne a publié ces traductions ; s'il en avait tiré le moindre profit, il n'eût pas manqué d'en faire honneur à son ami.

mort : la vision de Thespésius fait penser à celles du moyen âge. Plutarque passe pour avoir le don de faire des républicains ; il n'a ' pas empêché Montaigne d'être un monarchiste convaincu, fervent au point de renoncer à publier le livre de son ami. Je ne vois pas que Montaigne ait rien dit des subtilités, des arguments creux et puérils, des divagations qui abondent dans les Œuvres morales^ mais il ne pouvait pas les juger moins durement que les choses toutes pareilles qui le rebutaient chez Platon.

Ses éditeurs se sont donné bien du mal pour indiquer où il a pris les textes qu'il transcrit ou traduit; il eût été plus utile de marquer les endroits où il s'écarte de ses prétendus guides, donne un démenti catégorique aux maîtres pour lesquels il professe le plus d'admiration et ruine les autorités qu'il invoque.

Après avoir approuvé les fameuses leçons sur la mort, but de la vie, épreuve décisive

de la force d'âme, il les a décidément répudiées; les Tusculanes et tous les discours pareils qui promettent une autre existence, ne lui seront d'aucun secours à la dernière heure, il ne mourra pas plus allègrement pour les avoir connus, ils ont enrichi sa langue, non son courage. Nous avons vu ses objections aux systèmes de morale professés dans les écoles qui lui étaient les plus sympathiques. De toutes les opinions qui ont eu cours dans l'antiquité « sur Thomme en gros », il avait surtout embrassé « celles qui nous méprisent, avilissentet anéantissent le plus », mais il n'y est pas resté attaché et il finit par en adopter de bien différentes. A la fin de son chapitre sur l'amitié, il cite les anciens pour dire que leurs sentiments en cette matière, comparés aux siens, lui paraissent froids et lâches.

Sénèque avait condamné énergiquement les combats de gladiateurs; Pline avait montré que les jeux du cirque corrompaient

les mœurs, et rapporté que dans le conseil de Trajan les hommes les plus honnêtes proposaient [d'interdire ces fêtes malsaines. Montaigne avait très probablement lu les lettres où cela se trouve et dont Tune est fort célèbre. Il ne s'en souvient pas plus que du fameux récit de saint Augustin; il regrette ces jeux et ces combats et en tire un argument à l'appui de la supériorité qu'il attribue anx siècles antiques sur les âges plus récents.

Il ne paraît pas se souvenir davantage de certains morceaux qui auraient dû le frapper. Il reproche aux philosophes d'avoir enseigné constamment que l'univers a été fabriqué pour l'homme, comme s'il ignorait que le contraire avait été dit par Sénèque avec une grande éloquence ; ce ne sont pas les ÉpU très à Lucilius ni les Quœstiones naturales^ c'est la Chine, ce sont surtout ses réflexions propres qui lui apprennent que le monde, bien plus ample et plus divers que les

anciens ne Fimaginaient, ne peut point avoir pour but le service mesquin de Thumanité.

Les témoignages imprimés, les exemples étrangers, quelle que soit l'autorité de l'auteur qui les a enregistrés, ne valent pas à ses yeux les exemples intimes et domestiques.

Un ami qui raconte ce qu'il a vu, lui inspire au moins autant de confiance qu'Aulu- Gelle ou Macrobe qui racontent ce qu'on leur a raconté.

Les emprunts qu'il fait à l'antiquité sont, en très grande partie, des concessions au goût de son temps, à « la fantaisie du siècle » ; la mode du jour les exige. « Nos aïeux, dit La Fontaine, étaient de bonnes gens qui d'érudition ne pouvaient se passer ^ . »

Montaigne n'éprouvait pas ce besoin ; s'il s'en était cru, il aurait, le plus souvent, parlé « tout fin seul ». Il ne prévoyait guère que

1. Voyez ce que Cervantes dit là-dessus dans la préface de Don Quichotte. — La Fontaine ajoute qu'au xvii* siècle l'emploi des citations n'est plus à la mode et est même devenu un défaut. Nous voyons pourtant Retz, à court de textes, en fabriquer un « du latin le plus approchant aux anciens » qui se trouvât en son pouvoir.

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par la suite on le traiterait de pédant ; il craignait le reproche d'avoir « seulement fait un bouquet de fleurs étrangères », n'y fournissant du sien « que le fil à les lier ^ ». Mais on trouvait que dans ses premiers livres il n'avait pas fait assez de citations ; cédant aux « exhortations d'autrui 7>, il s'en chargea « de plus fort tous les jours », au rebours de son dessein, contre sa proposition et sa forme premières, et dans son dernier livre il donna du latin « parce que l'autorité pèse plus en langage pérégrin ».

D'autres citations sont des précautions prudentes: il met certaines choses sous le couvert d'auteurs célèbres pour empêcher que l'on n'impute proprement à l'auteur des Essais ce qu'il fait dire « aux autorités reçues et approuvées ». Il espère aussi par là tenir en bride les gens trop prompts à censurer les écrits en langue vulgaire.

i , 11 dit : « Certes, j'ai donné à l'opinion publique que ces parements empruntés m'accompagnent, mais je n^entend» pas qu'ils me couvrent ni qu'ils mo cachent. »

Il puise donc sans cesse chez ses auteurs, surtout chez Plutarque et Sénèque, les seuls livres solides, dit-il, avec lesquels il ait « dressé commerce », pour en attacher à son papier quelque chose ; à soi, « si peu que rien ». Son bagage très encombrant ne le gène guère, ses livres lui servent d'exercitation bien plus que d'instruction, ne Tasservissent aucunement, l'aident, non pas à former ses opinions, mais à les assister déjà formées, à les seconder et appuyer. Il trouve dans ses lectures de quoi rehausser et fortifier son discours, elles ne l'inspirent pas, l'invention vient toujours de lui. Il ne cite que pour dire ce qu'il a en tête * et cela est souvent fort différent de ce qu'il fait signifier à ses auteurs : il force, parfois même dénature complètement leur sens, les découpe et les arrange de façon à ce qu'ils expriment autre chose ou tout le contraii^e de ce qu'ils ont voulu ; ausisi s'at-

1. « Je ne dis les autres que pour d'autant me dire içoi-méme. »

tend-il à ce qu'on lui reproche que c'est a faute d'avoir entendu leur naturel usage».

Ses livres lui ont d'ailleurs rendu plus d'un mauvais service. S'il y a trouvé quelques richesses, il y a pris aussi de pitoyables objections contre la science, il a adopté de trop nombreuses sottises d'Hérodote, de Pline, de Plutarque ; preuve de] plus que l'antiquité peut aussi bien pervertir les esprits que les assainir.

Le savant et judicieux Gibbon qui fut un des premiers à remarquer que l'étude des lettres antiques ne datait pas de la prise de Gonstantinople, s'étonnait qu'elle n'eût pas été plus fructueuse. Il a constaté qu'elle retarda plutôt qu'elle ne précipita le développement intellectuel et que, pendant tout le siècle qui suivit la mort de Boccace, elle ne produisit que des imitateurs, n'eut aucune heureuse influence.

Montaigne connaissait peut-être quelques livres grecs qui faisaient défaut aux lettrés

italiens du xiv® et du xv*' siècles, il ne possédait pas mieux qu'eux les auteurs latins, n'avait pas pour Virgile une piété plus grande que celle de Dante, ni pour la vieille Rome un enthousiasme plus vif que celui de Pétrarque. L'érudition de Pétrarque était immense; elle l'a paralysé, a entravé, sinon éteint son génie. Dansl'œuvre oîi, sous prétexte de nous prémunir contre la bonne et la mauvaise fortune, il entasse tant de citations indigestes, le grand poète des Canzone n'est presque, d'un bout à l'autre, qu'un compilateur fastidieux, un rhéteur illisible. Montaigne cite en bien des endroits presque autant que lui; sa personnalité n'en est que plus éclatante, elle n'a pas de marque plus sûre que la faculté de s'affubler d'un tel attirail impunément, sans rien perdre de son aisance, de sa libre allure, de son élan primesautier. Les Essais n'ont rien de commun avec une contrefaçon, sont empreints d'un caractère et animés d'un esprit qui ne sont

le caractère et l'esprit ni de Plutarque, ni de Sénèque, ni de qui que ce soit. Là même où Montaigne se rencontre avec les anciens, il ne les suit ni ne les imite, n'est pas à leur remorque. Ce que Renan a dit de VEcclésiaste peut-être dit aussi des Essais : Ce livre « s'explique absolument par le développement logique de la pensée de l'auteur », a de grandes analogies en Grèce, fait beaucoup songer à Épicure, à l'école de Cyrène, mais n'est en aucune façon le fruit d'une éducation hellénique. Au fond, en empruntant ou en paraissant emprunter beaucoup, Montaigne ne doit pas grand chose, il ne pense que d'après lui-même. Ses plus fermes imaginations sont celles qui, par manière de dire, naquirent avec lui, elles sont naturelles, toutes siennes*; il les produisit « simples et crues, d'une production hardie et forte, mais un peu trou-

1. Et encore : « C'est ici purement Tessai de mes facultés naturelles. »

blées et imparfaites » ; plus tard, il les a fortifiées par les exemples des anciens auxquels il s 'est trouvé conforme en jugement.

Ils lui ont a procuré la pleine possession et la jouissance plus entière de son propre fond». Cette revendication est parfaitement légitime. Si j'admettais une distinction entre le fond et la forme, entre la pensée et le style, je dirais que quand le fond n'est pas neuf, la forme ne saurait l'être non plus, et que le style des Essais est trop personnel, trop original, pour que la pensée ne le soit pas aussi ^

I. Voltaire a indiqué tout cela à grands traits : « Quelle injustice criante de dire que Blontaigne n'a fait que commenter les anciens !... 11 appuie ses pensées de celles des grands hommes de l'antiquité, il les jug^c, il les combat... toujours original, toujours plein d'imagination, toujours peintre. »

Voir toute la lettre du 21 aoîkt 174G au comte deTrossan.

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