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CHAPITRE II

Quelqu'un, de nos jours, écrit un livre : il envoie à l'imprimerie son manuscrit autographe; de sa propre main il corrige des épreuves et signe le bon à tirer. Le livre imprimé de la sorte se présente, en tant que document, dans d'excellentes conditions matérielles. Quel que soit l'auteur, et quels qu'aient été ses sentiments ou ses intentions, on est certain, et c'est le seul point qui nous intéresse en ce moment, d'avoir entre les mains une reproduction à peu près exacte du texte qu'il a écrit. — Il faut dire « à peu près exacte », car si l'auteur a mal corrigé ses épreuves, ou si les typographes ont mal observé ses corrections, la reproduction du texte original est, même dans ce cas très favorable, imparfaite. Il n'est pas rare que les typographes vous fassent dire autre chose que ce que l'on a voulu dire et que l'on s'en aperçoive trop tard.

S'agit-il de reproduire un ouvrage dont l'auteur est mort, et dont il est impossible d'envoyer à l'imprimerie

le manuscrit autographe? Le cas s'est présenté pour les Mémoires d' outre-tombe de Chateaubriand, par exemple ; il se présente tous les jours pour ces correspondances intimes de personnages connus que l'on se hâte d'imj)rimer pour satisfaire la curiosité publique et dont les pièces oiùginales sont si fragiles. Le texte en est d'abord copié; il est ensuite typographiquement « composé » d'après la copie, ce qui équivaut à une seconde copie; enfin cette seconde copie (en épreuves) est, ou doit être, collationnée par quelqu'un (à défaut de l'auteur disparu) avec la première copie, ou, mieux encore, avec les originaux. Les garanties d'exactitude sont moindres dans ce cas que dans le cas précédent; car entre l'original et la reproduction définitive il y a un intermédiaire de plus (la copie manuscrite), et il peut arriver que l'original soit difficile à déchiffrer pour tout autre que l'auteur. Le texte des Mémoires et des Correspondances posthumes est souvent défiguré, en fait, dans des éditions qui paraissent, au premier abord, soignées, par des erreurs de transcription et de ponctuation *.

Maintenant, dans quel état les documents anciens ont-ils été conservés ? Presque toujours, les originaux sont perdus; nous n'avons que des copies. Des copies faites directement d'après les originaux ? Non pas, mais des copies de copies. Les scribes qui les ont exécutées n'étaient pas tous, tant s'en faut, des hommes

1. Un membre de la Société des humanistes français (fondée à Paris en 1894) s'est amusé à relever, dans le Bulletin de cette Société, les erreurs justiciables de la critique Terbale qui se trouvent dans les éditions de quelques ouvrages posthumes (notamment dans celle des Mémoires d'outre-tombe) ; il a montre qu'il est possible de dissiper des obscurités dans les documents les plus modernes par la même méthode qui sert à restituer les textes anciens.

habiles et consciencieux; ils transcrivaient souvent des textes qu'ils ne comprenaient point ou qu'ils comprenaient mal, et il n'a pas toujours été de mode, comme au temps de la Renaissance carolingienne, de collationner les manuscrits '. Si nos livres imprimés, après les revisions successives de l'auteur et du prote, sont des reproductions imparfaites, il faut s'attendre à ce que les documents anciens, copiés et recopiés pendant des siècles avec peu de soin, au risque d'altérations nouvelles à chaque transmission, nous soient parvenus sous une forme extrêmement incorrecte.

Dès lors, une précaution s'impose : avant de se servir d'un document, savoir si le texte de ce document est « bon », c'est-à-dire aussi conforme que possible au manuscrit autographe de l'auteur; et lorsque le texte est « mauvais », l'améliorer. Agir autrement est dangereux. En utilisant un mauvais texte, c'est-à-dire un texte corrompu par la tradition, on risque d'attribuer à l'auteur ce qui est du fait des copistes. Des théories ont été en effet bâties sur des passages viciés par des erreurs de transcription, qui sont tombées à plat, en bloc, lorsque le texte original de ces passages a été découvert ou restitué. Toutes les « coquilles » typographiques, toutes les fautes de copie ne sont pas indifférentes ou simj)lement ridicules : il en est d insidieuses, propres à tromper les lecteurs ^.

On croirait volontiers que les historiens estimés se

1. Sur les habitudes des copistes du moyen âge, par l'intermédiaire desquels la plupart des œuvres littéraires de l'antiquité sont parvenues jusqu'à nous, voir les renseignements réunis par W. Wattenbach, Das Schrlflwesen im Mittelalter 3, Berlin, 18%, in-8.

2. Voir par exemple, les Coquilles lexicographiques qui ont été recueillies par A. Thomas, dans la Romania, XX (18'Jl), p, 464 et suiv.

54 opî;nATio\s analytiques.

sont toujours fait une règle de se procurer de « bons » textes, nettoyés et restaurés comme il faut, des documents qu'ils avaient à consulter. Ce serait une erreur. Les historiens se sont longtemps servis des textes qu'ils avaient à leur portée, sans en vérifier la puretr. Mais il y a plus : les érudits eux-mêmes dont le métier est de publier des documents n'ont pas trouvé du premier cou]i lart de les restituer : naguère encore, les documents étaient couramment édités daprès les premières copies venues, bonnes ou mauvaises, combinées et corrigées au hasard. Les éditions de textes anciens sont aujourd'hui, pour la plupart, « critiques » ; mais il n'y a pas trente ans qu'ont été données les premières « éditions critiques » des grandes œuvres du moyen âge, et le texte critique de quelques œuvres de l'antiquité classique (de celle de Pausanias, par exemple) est encore à établir.

Tous les documents historiques n'ont pas été publiés jusqu'ici de manière à ])rocurer aux historiens la sécurité dont ils ont besoin, et quelques historiens agissent encore comme s'ils ne se rendaient pas compte qu'un texte mal établi est, par cela même, sujet à caution. Mais un progrès considérable a été réalisé. La méthode convenable pour la purification et la restitution des textes a été dégagée des expériences accumulées par plusieurs générations d'érudits. Aucune partie de la méthode historique n'est aujourd'hui fondée plus solidement, ni plus généralement connue. Elle est exposée avec clarté dans plusieurs ouvrage de vulgarisation philologique. * — Pour ce motif, nous nous conten-

1. Voir E. Bernheira, Lehrbuch dcr historischen Méthode 2, p. 341-5i. — Consulter en outre F. Blass, dans le Ilandbuch der klassisclien Altertiims\vissenschaft de I. v. Millier, 12 (1892), p. 249-89 (avec une bibliographie détaillée); A. Tobler, dans

terons d'en résumer ici les principes essentiels et d'en indiquer les résultats.

I. Soit un document inédit ou qui n'a pas encore été édité conformément aux règles de la critique. Comment procède-t-on pour en établir le meilleur texte possible? — Trois cas sont à considérer.

a. Le cas le plus simple est celui oui l'on possède l'original, l'autographe même de Fauteur. Il n'y a qu'à en reproduire le texte avec une exactitude complète *. Théoriquement, rien de plus facile; en pratique, cette opération élémentaire exige une attention soutenue, dont tout le monde n'est pas capable. Essayez, si vous en doutez. Les copistes qui ne se trompent jamais et qui n'ont jamais de distractions sont rares, même parmi les érudits.

le Grundriss der romanischen Philologie, I (1888), p. 253-63; H. Paul, dans le Grundriss der ^ermanischen Philologie I -, (1896), p. 184-96.

Lire, en français, le § « Critique des testes » dans Mincrfu. Introduction à Vëtnde des classiques scolaires grecs et latins, par J. Gow et S. Reinach, Paris, 1890, in-16, p. 50-65.

L'ouvrage de I. Taylor, History ofthe transmission of ancient books to modem tintes... (Liverpool, 1889, in-16), est sans valeur.

1. Cette règle n'est pas absolue. On admet généralement que l'éditeur a le droit d'uniformiser la graphie d'un document autographe — pourvu qu'il en avertisse le public, — toutes les fois que, comme dans la plupart des documents modernes, les fantaisies graphiques de l'auteur n'ont pas d'intérêt philologique. Voir les Instructions pour la publication des te.ctes historiques, dans le Bulletin de la Commission royale d'histoire de Belgique, 5° série, VI (1896) ; et les Grundsâtze fiir die Herausgabc t'on Actenstiichen zur neueren Geschichte, laborieusement délibérées par le 2" et le 3° Congrès des historiens allemands, en 1894 et en 1895, dans lu Deutsche Zeitschrift fur Geschichtswissenschaft, XI, p. 200, XII, p. 364. Les derniers Congrès d'historiens italiens, tenus à Gènes (1893) et à Rome (1895), ont aussi débattu cette question, mais sans aboutir. — Quelles sont les libertés qu'il est légitime de prendre en reproduisant des textes autographes? Le problème est plus difficile que ne l'imaginent les gens qui ne sont pas du métier.

b. Deuxième cas. — L'original est perdu; on n'en connaît qu'une copie. Il faut se tenir sur ses gardes, car il est probable, a priori, que cette copie contient des fautes.

Les textes dégénèrent suivant certaines lois. On s'est appliqué à distinguer et à classer les causes et les forraes ordinaires des différences qui s'observent entre les originaux et les copies; puis on a déduit, par analogie, des règles applicables à la restitution conjecturale des passages qui, dans une copie unique d'un original perdu, sont certainement (parce qu'ils sont inintelligibles) ou vraisemblablement corrompus.

Les altérations de l'original, dans une copie, les « variantes de tradition », comme on dit, sont imputables soit à la fraude, soit à l'erreur. Certains copistes ont fait sciemment des modifications ou pratique des suppressions '. Presque tous les copistes ont commis des erreurs, soit de jugement, soit accidentelles. Erreurs de jugement si, étant à demi instruits et ii demi intelligents, ils ont cru devoir corriger des passages ou des mots de l'original qu'ils n'entendaient pas *. Erreurs accidentelles s'ils ont lu de travers en copiant, ou mal entendu en écrivant sous la dictée, ou fait involontairement des lapsus calami.

Les modifications qui proviennent de fraudes et d'erreurs de jugement sont souvent très difficiles à rectifier, et même à voir. Certaines erreurs accidentelles (l'omission de plusieurs lignes, par exemple)

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