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Voir F. Blass, o. c, p. 25'i et suiv

document est-il uniforme? le même esprit y règnc-l-il d'un bout à l'autre ? n'y a-t-il pas des contradictions, des hiatus dans la suite des idées ? — En pratique, Forsque les continuateurs et les interpolateurs ont eu une personnalité et des intentions tranchées, on réussit, au moyen de l'analyse, à isoler le document primitif comme avec des ciseaux. Mais, lorsque tout est flou, on n'aperçoit pas bien les points de suture; en ce cas il est plus sage de l'avouer que de multiplier les hypothèses.

III. L'œuvre de la critique de provenance n'est pas achevée dès que le document est localisé, précisément ou approximativement, dans le temps et dans l'espace, et que l'on sait enfin sur l'auteur ou les auteurs tout ce que l'on peut savoir '. Voici un livre : suffit-il, pour connaître la « provenance » des renseignements qui s'y trouvent, c'est-à-dire pour être en mesure d'en apprécier la valeur, de savoir qu'il a été composé en 1890, à Paris, par un tel? Supposons qu'un tel ait copié servilement (sans le citer) un ouvrage antérieur, écrit en 1850. Pour les parties empruntées, ce n'est pas un tel, c'est l'auteur de 1850 qui, seul, est responsable et garant. Or, de nos jours, le plagiat, jirohibé par la loi et tenu pour déshonorant, est rare : autrefois, c'était une habitude, acceptée et impunie. Beaucoup de documents historiques, en apparence originaux, ne font que refléter (sans le dire] des documents plus anciens, et les historiens sont exposés, de ce chef, à

1. Peu importe, en principe, que l'on ait réussi ou que l'on n'ait pas réussi à découvrir le nom de l'auteur. On lit cependant dans VHistoire littéraire de la France (XXVI, p. 388) : « Nous avons néglig'é les sermons anonymes : ces œuvres trop faciles n'ont Traiment pas d'importance pour l'histoire littéraire quand les auteurs n'en sont pas connus ». Quand les auteurs sont nominativement connus, en ont-elles davantage?

des déconvenues singulières. Des passages d'Eginhard, chroniqueur du ix" siècle, sont empruntés à Suétone : il n'y a rien à en faire pour l'histoire du ix^ siècle; que serait-il arrivé, cependant, si l'on ne s'en était pas aperçu ? Un événement est attesté trois fois, par trois chroniqueurs; mais ces trois attestations, dont on admire la concordance, n'en font qu'une, s'il est constaté que deux des trois chroniqueurs ont copié le troisième, ou que les récits parallèles des trois chroniques ont été puisés à la même source. Des lettres ])ontificales , des diplômes impériaux du moyen âge contiennent des tirades éloquentes que l'on ne doit pas prendre au sérieux : elles étaient, en effet, de style, et c'est dans des formulaires de chancellerie que les rédacteurs de ces lettres et de ces diplômes 'les ont textuellement copiées.

Il appartient à la critique de provenance de discerner, autant que possible, les sources dont se sont servis les auteurs de documents.

Le problème a résoudre ici n'est pas sans analogie avec celui de la restitution des textes, dont il a été parlé plus haut. Dans les deux cas, en effet, on procède en partant de ce principe que les leçons identiques ont une source commune : plusieurs scribes, transcrivant un texte, ne feront pas exactement les mêmes fautes aux mêmes endroits; plusieurs écrivains, racontant les mûmes faits, ne se seront pas placés, pour les voir, aux mêmes points de vue, et ne diront pas exactement les mêmes choses dans les mêmes termes. A cause de l'extrême complexité des événements historiques, il est tout à fait invraisemblable que deux observateurs indépendants les aient rapportés de la même façon. On s'attache à former des familles de documents, de la même manière que l'on forme des familles de manus-

crits. On aboutit pareillement à dresser des tableaux généalogiques.

Les examinateurs qui corrigent les compositions des candidats au baccalauréat ont quelquefois à s'apercevoir que les o copies » de deux candidats (placés l'un à côté de l'autre) ont un air de famille. S'il leur plaît de rechercher quelle est celle dont l'autre dérive, ils le reconnaissent aisément, en dépit des petits artifices (modifications légères, amplifications, résumés, additions, suppressions, transpositions) que le plagiaire a multipliés pour dépister les soupçons. Leurs erreurs communes suffisent à dénoncer les deux coupables; des maladresses, et surtout les erreurs propres au plagiaire qui ont leur source dans une particularité de la copie du complaisant, révèlent le plus coupable. — De même, soient deux documents anciens : quand l'auteur de l'un a copié l'autre sans intermédiaire, il est en général très aisé d'établir la filiation; que l'on abrège ou que l'on délaie, on se trahit presque toujours, en plagiant, par quelque endroit ^

Quand trois documents sont apparentés, leurs relations mutuelles sont déjà, en certains cas, plus difficiles à spécifier. Soient A, B et G. Supposons que A soit la source commune : il est possible que A ait été copié séparément par B et par G ; que G n'ait connu la source commune que par l'intermédiaire de B ; que B n'ait connu la source commune que par 1 intermédiaire de G. Si B et G ont abrégé la source commune de deux

1. Dans des cas très favorables, on est arrivé quelquefois à déterminer, par l'examen des confusions commises par le plagiaire, jusqu'à l'espèce d'écriture, jusqu'au format et à la disposition matérielle du manuscrit-source qu'il avait sous les yeux. Les démonstrations de la « critique des sources • sont quelquefois tippuyécs. comme celles de la « critique des textes », par l'évidence paléographique.

manières différentes, ces copies partielles sont sûrement indépendantes. Lorsque B et C dépendent l'un de l'autre, on est ramené au cas le plus simple, celui du paragraphe précédent. Mais supposons que l'auteur de C ait combiné A et B ; que d'ailleurs A ait été déjà utilisé par B : les relations généalogiques s'entrecroisent et s'obscurcissent. — Bien autrement compliqués encore sont les cas où l'on est en j^résonce de quatre, cinq documents apparentés , ou davantage ; car le nombre des coml)inaisons possibles augmente très rapidement. — Toutefois, pourvu qu'il n'y ait pas trop d'intermédiaires perdus , la critique réussit à débrouiller les rapports à force de rapprochements et d'ingénieuse patience, par le simple jeu de comparaisons indéfiniment répétées. Des érudits modernes (M. B. Krusch, par exemple, qui s'est occupé surtout des écrits hagiographiques de l'époque mérovingienne) ont récemment construit, de la sorte, des généalogies d'une précision et d'une solidité parfaites *.

Les résultats de la critique de provenance, en tant qu'elle s'applique à établir la filiation des documents, sont de deux sortes. — D'une part, elle reconstitue des documents perdus. Deux chroniqueurs, B et C, ont-ils utilisé, chacun de leur côté, une source commune, X, qui ne se retrouve pas? II sera possible de se faire une idée de X en détachant et en recollant les extraits encastrés dans B et dans C, tout de même que l'on se fait une idée d'un manuscrit perdu en rappro-

1. Les travaux de M. Julien Havet, réunis dans le tome de ses Œuvres (Ques/.ions méracingieriues, Paris, 189G, in-8) sont considérés comme des modèles. Des problèmes très difficiles y sont résolus avec une élégance irréprochable. — La lecture des mémoires où M. L. Delisle s'est ;itl;iohé à élucider des questions de provenance est aussi très profitable. — ■ Les questions de cet ordre sont celles où triomphent les érudits les plus habiles.

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rliant les copies partielles qui en ont été conservées. — D'autre part, la critique de provenance ruine l'autorité d'une foule de documents « authentiques », c'est-à-dire non suspects de falsification, en ])rouvant qu'ils sont dérivés, qu'ils valent ce que valent leurs sources, et que, quand ils embellissent leurs sources par des détails de fantaisie ou des phrases de rhétorique, ils ne valent rien du tout. En Allemagne et en Angleterre, les éditeurs de documents ont j)ris l'excellente habitude d'imprimer en petits caractères les passages empruntés, en caractères plus gros les ])assages originaux ou dont la source est inconnue. Grâce à cette pratique, on voit au premier coup d'œil que des chroniques renommées, souvent citées (bien à tort), sont des compilations, sans valeur par elles-mêmes : c'est ainsi que les Flores historiarum du soi-disant Mathieu de Westminster, la plus populaire peut-être des chroniques anglaises du moyen âge, sont presque entièrement tirés des ouvrages originaux de Wendover et de Mathieu de Paris *.

IV. La critique de provenance garantit les historiens d'erreurs énormes. Les résultats qu'elle obtient sont saisissants. Les services qu'elle a rendus en éliminant des documents faux, en dénonçant de fausses attributions, en déterminant les conditions où sont nés des documents que le temps avait défigurés et en les rapprochant de leurs sources *, — ces services sont si

1. Voir l'édition de H. R. Luard (t. I, London, 1890, in-3), dans les Rerum briiannicarum meJii sert scriptores. — Les Flores historiarum de Mathieu de Westminster figurent à 1' « Index » romain, à cause des passages empruntés aux Chronica majora d' Mathieu de Paris, tandis que les Chronica majora elles-mêmes ont échappé à la censure.

2. Il serait instructif de dresser la liste des ouvrages historiques célèbres, comme VUistoire de la conquête de l'Angleterre

CRITIQUE DE PHOVENANCE. 77

grands qu'elle est aujourd'hui considérée comme « la critique » par excellence. On dit couramment d'un historien qu'il « manque de critique » lorsqu'il ne sent point la nécessité de distinguer entre les documents, qu'il ne se méfie jamais des attributions traditionnelles, et qu'il accepte, comme s'il craignait d'en perdre un seul, tous les renseignements, anciens et modernes, bons et mauvais, d'où qu'ils viennent*.

On a raison : mais il ne faut pas se contenter de cette forme de la critique, et il ne faut pas en abuser.

Il ne faut pas en abuser. — L'extrême méfiance, en ces matières, a des effets presque aussi fâcheux que l'extrême crédulité. Le P. Hardouin, qui attribuait à des moines du moyen âge les œuvres de Virgile et d'Horace, n'était pas moins ridicule que la victime de Vi'ain-Lucas. C'est abuser des procédés de la critique de provenance que de les a|)pliquer, comme on l'a fait, pour le plaisir, à tort et à travers. Les maladroits qui s'en sont servis pour arguer de faux des documents excellents, comme les écrits de Ilroswitha, le Ligarinus et la bulle Unam Sanctam-, ou pour établir, entre

par les Normands, d'Augustin Thierry, dont l'autorité a été tout à fait ruinée, depuis que la provenance de leurs sources a été étudiée. — Rien n'amuse davantage la galerie que de voir un historien convaincu d'avoir appuyé une théorie sur des documents falsifiés. S'être laissé tromper en prenant au sérieux des documents qui n'en sont pas, rien n'est plus propre à couvrir un historien de confusion.

1. Une des formes les plus grossières (et les plus répandues) du <•■ manque de critique » est celle qui consiste à employer comme des documents et sur le même pied que des documents, ce que les auteurs modernes ont dit à propos des documents. Les novices ne distinguent pas assez, dans les affirmations des auteurs modernes, ce qui est ajouté aux sources originales de ce qui eu provient.

2. Voir une liste d'exemples dans le Uaudbucli de E. Bernheim, p. 283, 289.

certaines « Annales », des filiations imaginaires, d'après des indices superficiels, les auraient discrédités, si c'était possible. — Kt puis, il est louable de réagir contre ceux qui ne mettent jamais en question la provenance des documents ; mais c'est aller trop loin que de s'intéresser exclusivement, par réaction, aux périodes de Thistoire dont les documents sont de provenance incertaine. Les documents de l'histoire moderne et contemporaine ne sont pas moins dignes d'intérêt que ceux de l'antiquité ou du haut moyen âge, parce que leur provenance apparente, étant presque toujours la vraie, ne soulève point de ces délicats problèmes d'attribution où se déploie la virtuosité des critiques *.

11 ne faut pas s'en contenter. — La critique de provenance, comme celle de restitution, est préparatoire, et ses résultats sont négatifs. Elle aboutit en dernière analyse à éliminer des documents qui n'en sont pas et qui auraient fait illusion : voilà tout. « Elle apprend à ne pas employer de mauvais documents, elle n'apprend pas à tirer parti des bons *. » Ce n'est donc pas toute « la critique historique » ; c'en est seulement une assise ^.

■]. C'est parce qu'il est nécessaire de soumettre les docuioents de l'histoire de l'antiquité et du moyen âge à la critique de provenance la plus sévère que l'étude de l'antiquité et du moyen ig-e passe pour plus « scientifique » que celle des temps moderles. Elle n'est que plus encombrée de difficultés préliminaires.

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