‹ Introduction aux études histoirquesChapitre 23 sur 74 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Il serait absurde de chercher des renseignements sur ou fait dans les papiers de quelqu'un qui n'en a rien su, ni rien pu savoir. Il faut donc se demander tout d'abord, quand on est en présence d'un document : « D'oiî vient-il? quel en est l'auteur? quelle en est la date ?» — Un document dont l'auteur, la date, le lieu d'origine, la provenance, en un mot, sont totalement inconnaissables, n'est bon à rien.

Cette véinté, qui paraît élémentaire, n'a été pleinement reconnue que de nos jours. Telle est l'àxp'.cix naturelle des hommes que ceux qui, les premiers, ont pris l'habitude de s'informer de la provenance des documents avant de s'en servir, en ont conçu (et ont eu le droit d'en concevoir) de la fierté.

La plupart des documents modernes portent une indication précise de leur provenance : de nos jours, les livres, les articles de journal, les pièces officielles et même les écrits privés sont, en général, datés et signés. Beaucoup de documents anciens sont, au contraire, mal localisés, anonymes et sans date.

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La tendance spontanée de l'esprit humain est d'ajouter foi aux indications de provenance, lorsqu'il y en a. Sur la couverture et dans la préface des Châtiments, Victor Hugo s'en dit l'auteur : c'est donc que Victor Hugo est l'auteur des Châtiments. Voici, dans un musée, un tableau non signé, mais dont le cadre est orné , par les soins de l'administration , d'une planchette où se lit le nom de Léonard de Vinci : ce tableau est de Léonard de Vinci. On trouve sous le nom de saint Bonaventure, dans les Extraits des poètes chrétiens de M. Clément, dans la plupart des éditions des « Œuvres » de saint Bonaventure et dans un grand nombre de manuscrits du moyen âge, un poème intitulé Philomena : le poème intitulé Philoniena est de saint Bonaventure, et « on y recueille de précieuijcs notes sur l'àme même » de ce saint homme '. Vi'ain-Lucas apportait à M. Chasles des autographes de Vercingélorix, de Cléopâtre et de sainte Marie- Madeleine, dûment signés et paraphés^ : voilà, pensait ^L Chasles, des autographes de Vercingétorix, de Cléopâtre et de sainte ^Marie-Madeleine. — Nous sommes ici en présence d'une des formes les plus généi'ales, et en môme temps les plus tenaces, de la crédulité publique.

L'expérience et la réflexion ont montré la nécessité de réduire par la méthode ces mouvements instinctifs de confiance. Les autographes de Vercingétorix, de Cléopâtre et de Marie-Madeleine avaient été composés par ^'rain-Lucas. Le Philomena, attribué par les scribes (lu moyen âge tantôt à saint Bonaventure, tantôt à Louis de Grenade, tantôt à John Hoveden, tantôt à

1. R. deGourmont, le Latin mystique (Paris, 1891, in-8), p. 258.

2. Voir ces prétendus autographes à la Bibl. nat., nouv. acqi fr., n" 709.

John Peckham, n'est peut-être d'aucun de ces auteurs, et il n'est certainement pas du premier. D'insignes pauvretés ont été affublées, sans l'ombre d'une preuve, dans les plus célèbres musées d'Italie, du glorieux nom de Léonard. D'autre part, il est très vrai que Victor Hugo est l'auteur des Châtiments. — Concluons que les indications les plus formelles de provenance ne sont jamais suffisantes par elles-mêmes. Ce ne sont que des présomptions, fortes ou faibles : très fortes, en général, quand il s'agit de documents modernes, souvent très faibles quand il s'agit de documents anciens. Il en est de postiches, collées sur des œuvres insignifiantes pour en rehausser la valeur, ou sur des œuvres considérables pour glorifier quelqu'un, ou bien avec l'intention de mystifier la postérité, ou pour cent autres motifs, qu'il est aisé d'imaginer et dont on a dressé la liste ' : la littérature « pseudépigraphe » de l'antiquité et du moyen âge est énorme. Il y a en outre des documents entièrement « faux » ; les faussaires qui les ont fabriqués les ont, naturellement, munis d'indications très précises de leur provenance supposée. — Donc il faut contrôler. — Mais comment? — On contrôle la provenance apparente des documents, lorsqu'elle est suspecte, par la méthode même qui sert à déterminer, autant que possible, celle des documents dépourvus de toute indication d'origine. Les procédés sont les mêmes dans les deux cas, qu'il n'est pas nécessaire, par conséquent, de distinguer davantage.

I. Le principal instrument de la critique de provenance est V analyse interne du document considéré,

1. F. Blass a énuméré les principaux de ces motifs, au sujet de la littérature pseudépigraphe de l'antiquité. (0. c, p. 269 et suiv.)

faite en vue d'y relever tous les indices propres à renseigner sur l'auteur, sur le temps et sur le pays où il a vécu.

On examine d'abox'd l'écriture du document : saint Bonaventure est né en 1221 ; si des poèmes attribués à saint Bonaventure se lisent dans des manuscrits exécutés au xi® siècle, ce sera une excellente preuve que l'attribution n'est pas fondée : tout document dont il existe une copie en écriture du xi'^ siècle ne peut pas être postérieur au xi** siècle. — On examine la langue : certaines formes n'ont été employées qu'en certains lieux et à certaines dates. La plupart des faussaires sont trahis par leur ignorance à cet égard : des mots, des tournures modernes leur échappent; on a pu établir que des inscriptions phéniciennes, trouvées dans l'Amérique du Sud, étaient antérieures à telle dissertation allemande sur un point de syntaxe phénicienne. — On examine les formules, s'il s'agit d'actes publics. Un document qui se présente comme un diplôme mérovingien et qui n'offre pas les formules ordinaires des diplômes mérovingiens authentiques est faux. — On note enfin toutes les données positives qui se trouvent dans le document : faits mentionnés, allusions à des faits. Lorsque ces faits sont connus d'ailleurs, par des sources qui n'ont pas pu être à la disposition d'un faussaire, la sincérité du document est établie, et la date en est approximativement fixée entre le fait le plus récent dont l'auteur a eu connaissance et le fait le plus voisin de celui-là qu'il aurait sans doute mentionné s'il l'avait connu. On argumente aussi de ce que certains faits sont signalés avec prédilection, et de ce que certaines opinions sont exprimées, pour reconstituer par conjecture la condition, le milieu et le caractère de l'auteur.

L'analyse interne d'un document, pourvu qu'elle soit faite avec soin, fournit en général des notions suffisantes sur sa provenance. La com])araison méthodique entre les divers éléments des documents ana- 13'sés et les éléments correspondants des documents similaires dont la provenance est certaine a permis de démasquer un très grand nombre de faux \ et de préciser les circonstances où la plupart des documents sincères ont été produits.

On complète et on vérifie les résultats obtenus par l'analyse interne en recueillant tous les renseignements extérieurs, relatifs au document soumis à la critique, qui peuvent se trouver dispersés dans des documents de la même époque ou plus récents : citations, détails biographiques sur l'auteur, etc. Il est quelquefois significatif qu'il n'existe aucun renseignement de ce genre : le fait qu'un soi-disant diplôme mérovingien n'ait été cité par personne avant le xvii« siècle et n'ait jamais été vu que par un érudit du xvii'^ siècle, convaincu d'avoir commis des fraudes , donne à penser qu'il est moderne.

IL Nous avons envisagé jusqu'ici le cas le plus simple, où le document considéré est l'ouvrage d'un seul auteur. Mais de nombreux documents ont reçu, à différentes époques, des additions qu'il importe de distinguer du texte primitif, afin de ne pas attribuer à X, auteur du texte, ce qui est d"Y ou de Z, ses coUabora-

1. E. Bernheim (o. c, p. 2i3 et suiv.) donne une liste considérable de documents faux, aujourd'hui reconnus pour tels. Il suffit de rappeler ici quclquns mystifications fameuses : Sanchoniathon, Clotilde de Surville, Ossian. — Depuis la publication du livre de M. Bernheim, quelques documents célèbres, nullement soupçonnés jusque-là, ont encore été rayés de la liste des documents à consulter. Voir notamment A. Piaget, la Chronique des chanoines de iVeMc/i«/e/ (îseuchàtel, 1896, in-8).

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leurs imprévus '. — H y a deux sortes d'additions : rinterpolation et la continuation. — Interpoler, c'est insérer dans un texte des mots ou des phrases qui n'étaient pas dans le manuscrit de l'auteur*. Les interpolations sont d'ordinaire accidentelles , dues à la négligence des copistes et s'expliquent par l'introduction dans le texte de gloses interlinéaires ou d'annotations marginales; mais, parfois, c'est volontairement que quelqu'un a ajouté (ou substitué] aux phrases de l'auteur des phrases de son cru, avec le dessein de compléter, d'embellir ou d'accentuer. Si nous avions le manuscrit où l'interpolation volontaire a été faite, les surcharges et les grattages la décèleraient tout de suite. Mais, presque toujours, le premier exemplaire interpolé est perdu; et, dans les copies qui en dérivent, toute trace matérielle d'addition (ou de substitution) a disparu. — Il est inutile de définir les « continuations ». On sait que beaucoup de chroniques du moyen âge ont été « continuées » par diverses mains sans qu'aucun des continuateurs successifs ait pris soin de déclarer où commence, où finit son travail propre.

Les interpolations et les continuations se distinguent sans effort, au cours des opérations nécessaires pour restituer la teneur d'un document dont il existe plusieurs exemjjlaires, lorsque quelques-uns de ces exemplaires reproduisent le texte primitif, antérieur à toute addition. Mais si tous les exemplaires remontent à des copies déjà interpolées ou continuées, il faut recourir à l'analyse interne. Le siyle de toutes les parties du

1. Quand les modifications du texte primitif sont du fait de l'aiili^iir lui-même, ce sont des « remanieincnls ». L'anal vse inlpi-iie et la comparaison d'exemplaires appartenant aux dilTérenli's éditions du document les accusent.

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