CHAPITRE IV
Grâce aux opérations précédentes, les documents, tous les documents d'un certain genre ou relatifs à un sujet donné ont été, nous le supposons, « trouvés » : on sait où ils sont; le texte de chacun d'eux a été, s'il y avait lieu, restitué, et chacun d'eux a été soumis à la critique de provenance : on sait d'où il sort. Reste à réunir et à classer méthodiquement les matériaux ainsi vérifiés. Cette opération est la dernière de celles que 1 on peut appeler préparatoires aux travaux de critique supérieure (interne) et de construction.
Quiconque étudie un point d'histoire est obligé de classer préalablement ses sources. Mettre en ordre, dune manière rationnelle et commode à la fois, les matériaux vérifiés avant de s'en servir, est une partie en apparence très humble, en réalité très importante, de la profession d'historien. Ceux qui ont appris à le faire s'assurent par cela seul un avantage marqué : ils se donnent moins de mal et obtiennent des résultats meilleurs; les autres gaspillent leur temps, leurs peines : il arrive qu'ils soient étouffés sous les notes, les extraits, les copies, les paperasses accumulés en
désordre par eux-mêmes. Qui donc a parlé de ces gens affairés qui remuent, toute leur vie, des moellons, sans savoir où les poser, et qui soulèvent, ce faisant, des flots de poussière aveuglante ?
I. Ne nous dissimulons pas que, ici comme ailleurs, le premier mouvement, le mouvement naturel, n'est pas le bon. Le premier mouvement de la ])lupart des hommes, quand il s'agit de recueillir des textes, est de les noter à la suite les uns des autres, dans l'ordre où ils en ont connaissance. Beaucoup d'anciens érudits (dont nous avons les papiers), et presque tous les novices qui ne sont pas avertis, ont travaillé et travaillent de la sorte : ils avaient, ils ont des cahiers où ils notent bout à bout, au fur et à mesure, les textes qu'ils considèrent comme intéressants. — Ce procédé est détestable. 11 faut toujours aboutir, en effet, à classer les textes recueillis; si donc on veut isoler, plus tard, de l'ensemble, ceux qui ont trait à un détail, on ne peut pas se dispenser de relire tous ses cahiers, et l'on est forcé d'en recommencer le laborieux dépouillement chaque fois que l'on a besoin d'un détail nouveau. Si ce procédé séduit au premier abord, c'est parce qu'il a l'air d'économiser des écritures ; mais l'économie est mal entendue, puisqu'elle a pour conséquence de multiplier infiniment les recherches ultérieures et de gêner les combinaisons.
D'autres personnes comprennent très bien les avantages d'un classement systématique ; elles se proposent en conséquence de recueillir les textes qui les intéressent dans des cadres tracés d'avance. A cet effet, elles prennent des notes dans des cahiers, dont chaque page a été munie, à l'avance, d'une rubrique. Ainsi se trouvent rapprochés tous les textes de même espèce. — Ce système laisse à désirer, car les intercalations
sont incommodes, et le cadre de classement, une fois ado|>té, est rigide : il est dilTicile de l'amender. Beaucoup de bibliothécaires rédigeaient jadis leurs catalogues de cette manière, qui est aujourd'hui condamnée.
Un procédé plus barbare encore ne sera mentionné que par prétérition. Il consiste à enregistrer simplement les documents dans sa mémoire, sans en prendre note par écrit. On l'a employé. Des historiens, doués d'une mémoire excellente et, d'ailleurs, paresseux, se sont passé cette fantaisie : le résultat a été que la plupart de leurs citations et de leurs références sont inexactes. La mémoire est un appareil d'enregistrement très délicat, mais si peu précis, qu'une pareille audace est sans excuse.
Tout le monde admet aujourd'hui qu'il convient de recueillir les documents sur des fiches. Chaque texte est noté sur une feuille détachée, mobile, munie d'indications de provenance aussi précises que possible. Les avantages de cet artifice sont évidents : la mobilité des fiches permet de les classer à volonté, en une foule de combinaisons diverses, au besoin de les changer de place : il est facile de grouper ensemble tous les textes de même espèce, et de faire, à l'intérieur de chaque groupe, des intercalations, au fur et à mesure des trouvailles. Pour les documents qui sont intéressants à plusieurs points de vue et qui auraient droit à figurer dans plusieurs groupes, il suffit de rédiger à plusieurs exemplaires les fiches qui les portent, ou de représenter celles-ci, autant de fois qu'il est utile, par des fiches de renvoi. Du reste, il est matériellement impossible de constituer, de classer et d'utiliser des documents autrement que sur fiches, dès qu'il s'agit de recueils un peu vastes. Les statisticiens, les financiers,
et, dit-on, les littérateurs qui observent, l'ont constaté de nos jours, aussi bien que les érudits.
Le système des fiches n.'est ])as sans quelques inconvénients. Chaque fiche doit être munie de références précises à la source où le contenu en a été puisé ; par conséquent, si l'on analyse un document en cinquante fiches distinctes, il faudra répéter cinquante fois les mêmes références. D'où une légère augmentation d'écritures : c'est certainement à cause de cette complication infime que quelques personnes s'obstinent à préférer la méthode si défectueuse des cahiers. — De plus, à cause de leur mobilité même, les fiches, feuilles volantes, sont exposées à s'égarer et lorsqu'une fiche est perdue, comment la remplacer ? on ne s'aperçoit même pas qu'elle a disparu ; s'en apercevrail-on i)ar hasard que le seul remède serait de recommencer, de fond en comble, toutes les opérations déjà faites. — A la vérité, des précautions très simples, que l'expérience a suggérées, mais que ce n'est pas ici le lieu d'exposer en détail, permettent de réduire au minimum les inconvénients du système. On recommande d'employer des fiches de dimension uniforme, résistantes; de les classer au plus tôt, dans des « chemises » ou dans des tiroirs, etc. — Que chacun, du reste, en ces matières, soit libre de se créer des habitudes personnelles. ]Mais il faut bien se rendre compte d'avance que ces habitudes, suivant qu'elles sont plus ou moins pratiques et heureuses, ont une influence directe sur les résultats de l'activité scientifique. « Ces arrangements personnels de bibliothèque, dit E. Renan, qui sont la moitié du travail scientifique '.... » Ce n'est pas trop dire. Tel érudit doit une bonne part de sa légitime