‹ Introduction aux études histoirquesChapitre 27 sur 74 · E. Renan, Feuilles delacJices, p · texte numérisé non relu

E. Renan, Feuilles delacJices, p

réputation à l'art qu'il a de colliger; tel autre est, pour ainsi dire, paralysé par sa maladresse à cet égard *.

Après avoir recueilli les documents, soit in extenso, soit en abrégé, sur des fiches ou sur des feuillets mobiles, on les classe. Dans quels cadres? suivant quel ordre ? Il est clair que c'est une question d'espèces et que la prétention de formuler des règles pour tous les cas ne serait pas raisonnable. Mais voici quelques observations générales.

II. Distinguons le cas de l'historien qui classe des documents vérifiés en vue d'une œuvre historique, et celui de l'érudit qui compose un « regeste ». Regestes (de rcgerere, consigner par écrit) et Corpus sont des collections, méthodiquement classées, de documents historiques. Les documents sont reproduits in extenso dans un corpus, analysés et décrits dans un « regeste ».

Corpus et regestes sont destinés à aider les travailleurs dans la collection des documents. Des érudits se dévouent à effectuer, une fois pour toutes, des besognes de recherche et de classement dont le public, grâce à eux, sera, par la suite, dispensé.

Les documents peuvent être groupés d'après leur date, d'après leur lieu d'origine, d'après leur contenu, d'après leur forme -. Ce sont les quatre catégories du

1. Il serait très intéressant d'avoir des renseignements sur les procédés de travail des grands érudits, notamment de ceux qui se sont livrés à des travaux considérables de collection et (le classement. On en trouve dans leurs papiers, et quelquefois dans leur corrcsijondance. Sur les procédés de Du Gange, voir L. Feugère, Etude sur la fie et les ouvrages de Du Cange (Paris, 1858, in-8), p. G2 et suiv.

2. Voir J. G. Droysen, Précis de ta science de Vhistoire, p. 25. <■ Le classement critique n'a pas à se préoccuper uniquement du point de vue dé la chronologie.... Plus sont variés les points do vue sous lesquels la critique s'entend à grouper les matériaux,

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temps, du lieu, de l'espèce et de la forme; en les superposant, on obtient à volonlé des coiiipartiments réduiis. On se proposera, par exemple, de grouper tous les documents de telle forme, de tel pays, de telle date à telle date (les ciiartes loyales, en France, sous le règne, de Philippe-Auguste;; tous les documents de telle forme (inscriptions latines) ou de telle espèce (hymnes latines) à telle époque (dans l'antiquité, au moyen âge). — Mous rappelons, pour préciser, l'existence d'un Corpus inscriptionuin gnecariim, d'un Corpus inscriptionum Inliiiaruin, d'un Corpus scriptoruin ecclesiasiicorum latinorum, des Jiegesta imperii deJ. F. Bôlimer et de ses continuateurs, des Regesta pontifïcum roinanorum de Ph. Jaffé et A. Potlhast.

Quel que soit le compartiment choisi, de deux choses l'une : ou bien les documents que l'on a l'intention de classer à l'intérieur de ce compartiment sont datés, ou ils ne le sont pas.

S'ils sont datés, comme le sont, par exemple, les chartes émanées de la chancellerie d'un prince, on aura pris soin de placer en tête de chaque fiche la date

plus aussi sont fermes les points indiqués par l'intersection des lignes. »

On a renoncé maintenant à grouper des documents en corpus et en regestes, comme on le faisait autrefois, parce qu'ils ont le caractère commun d'être inédits, ou bien, au contraire, de ne pas l'être. Jadis, les compilateurs à'Analecia, de Relliquiœ jitaniiscriplorum, de «. trésors à'aiiccdota », de spicilèges, etc., publiaient tous les documents d'un certain genre qui avaient le cavacicrc commun d'être inédits et de leur paraître intéressants; au contraire Georgiscb (Ret^csta chronologico-diplontalicà)', IJi'équigny [Table chro/iologitjuc des diplômes, chartes et actes iiiip'iiiirs concernant l'histoire de France), Wauters [Table cliru- 7ioli>gi(/iu' des chartes et diplômes imprimes concernant l'histoire de IhlgKjue) , ont classé ensemble tous les documents «l'une cerlainc espèce qui avaient le caractère commun d'avoir été imprimés.

CLASSEMENT CniTIQUE DES SOtRCES. 85

(ramenée au coraput moderne) du document qui s'y trouve inscrit. Rien ne sera donc plus facile que de ch.sser, par ordre chronologique, toutes les fiches, c'est-à-dire tous les documents, qui auront été réunis. Le classement chronologique s'impose, en principe, dès qu'il est possible. — Il n'y a qu'une difficulté, toute pratique. Même dans les cas les plus favorables, quelques documents ont perdu accidentellement leurs dates; ces dates, l'auteur du regeste est tenu de les restituer, ou d'essayer de le faire; de longues et patientes recherches sont nécessaires à cet elTet.

Si les documents ne sont pas datés, il faut opter entre l'ordre alphabétique, l'ordre géographique et l'ordre systématique. — L'histoire du Corpus des inscriptions latines est là pour montrer que ce n'est pas toujours facile. « L'ordre des dates était impossible, attendu que la |)lupart des inscriptions ne sont pas datées. Depuis Suielius, on divisait en classes, c'està-dire qu'on distinguait selon leur contenu, et sans égard à leur provenance, les inscriptions religieuses, sépulcrales, militaires, poétiques, celles qui ont un caractère public et d'autres qui ne concernent que des particuliers, etc. Bœckh, bien qu'il eût ])référé, pour son Corpus inscrlplionum grsecarum, l'ordre géographique, était d'avis que l'ordre des matières, adopté jusque-là, était le seul possible dans un Corpus latin — » [Ceux-là même qui proposaient, en France, l'ordre géographique] ff voulaient faire une exception pour les textes relatifs à l'histoire générale d'un pays, et sans doute de l'Lmpire; en 1845, Zurapt défendit un système éclectique de ce genre, très compliqué. En 1847, Th. Morarasen n'admettait encore l'ordi'e géographique que pour les inscriptions des municipes, et, en 1852, quand il publia les Inscriptions du royaume de Naples,

il n'avait pas entièrement changé d'avis. C'est seulement quand il fut chargé de la publication du C. I. L. par l'Académie de Berlin que, instruit par l'expérience, il rejeta même les exceptionsproposéespar Egger pour l'histoire générale d'une province, et crut devoir s'en tenir à l'ordre géographique pur *. » Cependant, vu le caractère des documents épigraphiques, l'ordre des lieux était évidemment le seul rationnel. On l'a amplement démontré depuis cinquante ans; mais les collectionneurs d'inscriptions n'en sont tombés d'accord qu'après deux siècles de tentatives en sens contraire. Pendant deux siècles, on a fait des. recueils d'inscriptions latines sans voir que « classer les inscriptions d'après les matières dont elles traitent, c'est éditer Gicéron en découpant ses discours, ses traités et ses lettres afin de ranger les tronçons d'après les sujets traités » ; que « les monuments épigraphiques appartenant au même territoire, placés les uns à côté des autres, s'expliquent mutuellement »; et enfin que « s'il est à peu près impraticable de ranger par ordre de matières cent mille inscriptions qui presque toutes se rattachent à plusieurs catégories, au contraire chaque monument n'a qu'une place, et une place bien déterminée, dans l'ordre géographique ^ ».

L'ordre alphabétique est très commode lorsque l'ordre chronologique et l'ordre géographique ne conviennent pas. Il y a des documents, comme les ser-

1. J. P. \S'altzing, Recueil général des inscriptions latines Lo;:vaiti, 1S92, in-8), p. 41.

2. Ibidem. — Lorsque l'ordre géographique est adojjté, une difBcullé résulte de ce que la provenance de certains documents est inconnue : beaucoup d'inscriptions, conservées dans les Musées, y ont été apportées on ne sait d'où. Difficulté analogue à celle qui résulte, iJour les regestes chronologiques, des documents sans date.

mons, les hymnes et les cliansons profanes du moyen âge, qui ne sont datés avec précision ni du temps, ni du lieu. On les classe par ordre alphabétique d'incipit, c'est-à-dire suivant l'ordre alphabétique des premiers mots de chacun d'eux '•

L'ordre systématique, ou didactique, n'est pas â recommander pour la composition des corpus ou des regestes. Il est toujours arbitraire, entraîne des répétitions et des confusions inévitables. D'ailleurs, il suffit de joindre aux collections disposées suivant l'ordre chronologique, géographique ou alphabétique, de bonnes « tables des matières » pour les mettre en état de rendre tous les services que rendraient des recueils systématiques. — Une des principales règles de l'art de fabriquer les corpus et les regesles (« le grand art des Corpus », parvenu dans la seconde moitié du xix^ siècle à un si haut degré de perfection *) est de munir ces collections, quel qu'en soit le classement, de tables et d'index variés, propres à en faciliter l'usage : tables d'inc/pit dans les regestes chronologiques qui s'y prêtent, index des noms propres et des dates dans les regestes par incipit, etc., etc.

Les faiseurs de corpus et de regestes recueillent et classent pour autrui des documents qui ne les intéressent pas directement, ou, du moins, qui, tous, ne les

1. Il n'y a d'embarras que pour ceux qui ont perdu leur incipit. Cf. p. 86, n. 2. — Au xviii' siècle, Séguier consacra une glande partie de sa vie à dresser un Catalogue, par ordre alphabétique A' incipit, des inscriptions latines, au nombre de 50 000, qui avaient été publiées jusque-là; il dépouilla douze mille ouvrages environ. Ce travail considérable- est resté inédit et inutile. Avant d'entreprendre d'aussi vastes compilations, s'assurer que le plan en est rationnel et que le travail à fournir — un travail si dur et si ingrat — ne sera pas gaspillé.

2. Voir G. Waitz, Ucbcr die Ueraiisirabe und Bearbeitung von licgeslen, dans VUistorische Zeitschrift, XL (1878), p. 280-95.

intéressent pas, et s'absorbent dans ce labeur. Les travailleurs ordinaires, eux, ne recueillent et ne classent que les matériaux utiles pour leurs études particulières. De là, des différences. Par exemple, l'ordre systématique, arrêté d'avance, qui est si peu recommandable pour les grandes collections, fournit souvent à ceux qui travaillent pour leur propre compte, en vue de composer des monographies, un cadre de classement préférable à tout autre. ÎMais on se trouvera toujours bien d'observer les habitudes matérielles dont l'expérience a enseigné la valeur aux conijiilateurs de ])rofession : en tête de chaque fiche, inscrire, s'il y a lieu, la date, et, en tout cas, une rubrique'; multiplier les cross-references et les index ; tenir état (sur des fiches rangées à part) de toutes les sources utilisées, afin de ne pas être exposé à recommencer, par inadvertance, des dépouillements déjà faits; etc. — L'observation régulière de ces pratiques contribue beaucoup à rendre plus aisés et plus solides les travaux d'histoire qui ont un caractère scientifique. La possession d'un jeu de fiches judicieusement dressé (quoique imparfait) a valu à M. B. Hauréau d'exercer jusqu'à la fin de sa vie, dans le genre très spécial d'études historiques qu'il cultivait, une maîtrise incontestable -.

1. A défaut d'ordre systématique arrêté d'avance, et lorsque l'ordie chronologique n'est pas de mise, il est parfois avantageux de classer provisoirement les fiches, c'est-à-dire les documents, dans l'ordre alphabétique de mots choisis comme rubriques [Scidagwurtcr). C'est le système dit « du Dictionnaire ».

2. Voir Langlois, Manuel de bibliographie historique, I, p. 88.

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