‹ Introduction aux études histoirquesChapitre 29 sur 74 · E. Renan, Essais de morale et de critique, p · texte numérisé non relu

E. Renan, Essais de morale et de critique, p

•i. « Ne fût-ce qu'en vue de la sévère discipline de l'esprit je ferais peu de cas du philosophe qui n'aurait pas travaillé, au moins une fois en sa vie, à cclaircir quelque point spécial.... • {^L'Avenir de la science, p. 136.)

évidemment excellentes alors pour traiter des détails (t de 1 ensemble de l'histoire ancienne. Ne nous iassons pas de le répéter : la critique externe est toute préparatoire ; elle est un moyen, non un but ; l'idéal serait qu'elle eût été suffisamment pratiquée pour qu'il fût désormais possible de s'en dispenser ; ce n'est qu'une nécessité provisoire.

Non seulement il n'est pas, en théorie, obligatoire que les personnes dont c'est l'intention de faire des synthèses historiques aient elles-mêmes approprié les matériaux sur lesquels elles opèrent; mais on est en droit de se demander, et on s'est souvent demandé, si cela est avantageux '. Ne serait-il pas préférable que les ouvriers de l'œuvre historique fussent spécialisés ? Aux uns — les érudits — seraient dévolues les besognes absorbantes de la critique externe ou critique d'érudition ; les autres, allégés du poids de ces besognes , auraient plus de liberté pour procéder aux travaux de critique supérieure, de combinaison et de construction. Tel était l'avis de Mark Pattison, qui a dit : History cannot be n'ritlen froni manuscripts, ce qui signifie : « Il est im])ossible d'écrire l'histoire d'après des documents que l'on est tenu de mettre soi-même en état d'être utilisés ».

Jadis les professions d' a érudit » et d' « historien » étaient, en efl'et, très nettement distinctes. Les « historiens » cultivaient le genre littéraire, pompeux et vide, que l'on appelait alors « l'histoire », sans se tenir au ■ ourant des travaux effectués par les érudits. Les érudits, de leur côté, posaient, par leurs recherches critiques, la condition de l'histoire, mais ils ne se sou-

1. Cf., sur le point de savoir s'il est nécessaire que chacun fasse « allthepieliininary grubbing- forhimself », J.M. l\obertson, Buckle and his critics (London, 18'J5, in-8), p. 299.

ciaicnt pas de la faire : contents de colliger, de purifier et de classer des documents historiques, ils se désintéressaient de l'histoire et ils ne comprenaient pas mieux le passé que le commun des hommes de leur temps. Les érudits agissaient comme si l'érudition avait eu sa fin en elle-même, et les historiens comme s'ils avaient l)u reconstituer les réalités disparues par la seule force de la réflexion et de l'art appliquée aux documents de mauvais aloi qui étaient dans le domaine commun. — Un divorce aussi complet entre l'érudition et l'histoire paraît aujourd'hui presque inexplicable, et, certes, il était très fâcheux. Les partisans actuels de la division du travail en histoire ne réclament, cela va de soi, rien de pareil. Il faut bien qu'un commerce intime soit établi entre le monde des historiens et celui des érudits, puisque les travaux de ceux-ci n'ont de raison d'être qu'en tant qu'ils sont utiles à ceux-là. On veut dire seulement que certaines opérations d'anah^se et toutes les opérations de synthèse ne sont pas nécessairement mieux faites quand elles le sont par le même individu; que, si les rôles d'érudit et d'historien peuvent être cumulés, il n'est pas illégitime de les séparer; et que ])eut-être cette séparation est, en principe, désirable, comme elle est souvent, en pratique, imposée.

En pratique, voici comment les choses se passent. — Quelle que soit la partie de l'histoire que l'on se propose d'étudier, trois cas seulement peuvent se présenter. Ou -bien les sources ont déjà été purifiées et classées; ou bien l'élaboration ])réalable des sources, qui n'a jamais été faite ou qui ne l'a été qu'en partie, ne présente pas de grandes difficultés; ou bien les sources à employer sont très troubles, et des travaux considérables d'appropriation sont indiqués. — Soit dit en iKissant, il n'y a, naturellement, aucune relation entre

l'importance intrinsèque des sujets et la quantité d'o|)éralions préalables qu'il faut exécuter avant de les traiter : des sujets du plus haut intérêt, par exemple l'histoire des origines et des j)reiniers développements du christianisme, n'ont pu être abordés convenablement qu'après des enquêtes d'érudition qui ont occupé des générations d'érudits; mais la critique matérielle des sources de l'histoire de la Révolution française, autre sujet de premier ordre, a exigé beaucoup moins d'efforts; et des problèmes relativement insignifiants de l'histoire du moyen ;lge ne seront résolus que lorsque d'immenses travaux de critique externe auront été accomplis.

Dans les deux premiers cas, la question de l'opportunité d'une division du travail ne se jjose pas. Mais considérons le troisième. Un bon esprit constate que les documents nécessaires pour traiter un point d'histoire sont en très mauvais état : dispersés, abîmés, peu sûrs. Dès lors, il doit choisir : ou bien il abandonne le sujet, n'ayant aucun goût pour des opérations matérielles qu'il sait nécessaires, mais dont il prévoit qu'elles absorberaient son activité tout entière; ou bien il se décide à entamer les travaux critiques préparatoires, sans se dissimuler qu'il n'aura probablement pas le temps de mettre lui-même en œuvre les matériaux qu'il aura vérifiés, et qu'il va travailler par conséquent pour l'avenir, pour autrui. Notre homme, s'il prend ce dernier parti, devient, comme malgré lui, érudit de profession. — Rien n'empêche, il est vrai, a priori, que ceux qui font de vastes collections de textes et qui donnent des éditions critiques se servent de leurs propres regestes et de leurs propres éditions pour écrire l'histoire; et nous voyons en effet que plusieurs hommes se sont partagés entre les besognes prépara-

toires de la critique externe et les travaux plus relevés de la construction historique : il suffit de nommer Waitz, Mommsen, Hauréau. Mais de telles combinaisons sont fort rares, pour plusieurs raisons. La première de ces raisons, c'est que la vie est courte : il y a tels catalogues, telles éditions, tels regestes de grande dimension dont la confection est matériellement si laborieuse qu'elle épuise toutes les forces du travailleur le plus zélé. La seconde,. c'est que les besognes d'érudition ne sont pas, pour beaucoup de gens, sans charme ; presque tout le monde y trouve, à la longue, une douceur singulière ; et plusieurs s'y sont confinés qui auraient pu, à la rigueur, faire autrement.

Est-il bon, en soi, que des travailleurs se confinent, volontairement ou non, dans les recherches d'érudition ? — Oui, sans doute. Dans les études historiques comme dans 1 industrie, les effets de la division du travail sont les mêmes, et très favorables : production plus abondante, plus réussie, mieux réglée. Les critiques qui sont rompus par une longue habitude à la restitution des textes les restituent avec une dextérité, une sûreté incomparables; ceux qui se livrent exclusivement à la critique de provenance ont des intuitions que d'autres, moins entraînés dans cette spécialité difficile, n'auraient pas; ceux qui, toute leur vie, dressent des inventaires ou composent des regestes les dressent et les composent plus aisément, plus vite, et mieux, que les premiers venus. Ainsi, non seulement il n'y a aucun intérêt à ce que tout « historien » soit, en même temps, « érudit « pratiquant; mais, parmi les o érudits » eux-mêmes, voués aux opérations de critique externe, des catégories se dessinent. De même, dans un chantier, il n'y a aucun intérêt à ce que l'architecte soit en même temps ouvrier, et tous les

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ouvriers n'ont pas les mêmes fonctions. Bien que la plupart des érudits ne se soient pas rigoureusemetit spécialisés jusqu'ici, et, pour varier leurs plaisirs, exécutent volontiers des ouvrages d'érudition de diverses sortes, il serait facile d'en nommer qui sont des ouvriers en catalogues descriptifs et en index (archivistes, bibliothécaires, etc.), d'autres qui sont plus spécialement surtout des « critiques » (nettoyeurs, restaurateurs et éditeurs de textes), d'autres qui sont surtout des fabricants de rege-tes. — u Du moment où il est bien convenu que l'érudition n'a de valeur qu'en vue de ses résultats, on ne peut pousser trop loin la division du travail scientifique * », et l'avancement des sciences historiques est corrélatif à la spécialisation de plus en plus étroite des travailleurs. S'il était possible naguère que le même homme se livrât successivement à toutes les opérations historiques, c'est que le public compétent n'avait pas de grandes exigences : on réclame aujourd'hui de ceux qui font la critique des documents des soins minutieux, une perfection absolue, qui supposent une habileté vraiment professionnelle. Les sciences historiques en sont arrivées maintenant à ce point de leur évolution où, les grandes lignes étant tracées, les découvertes capitales ayant été faites, il ne reste plus qu'à préciser des détails; on a le sentiment que la connaissance du passé ne peut plus progresser que grâce à des enquêtes extrêmement étendues et à des analyses extrêmement approfondies dont, seuls, des spécialistes sont capables. Mais rien ne justifie mieux la répartition des travailleurs en « érudits » et en « historiens » (et celle des érudits entre les diverses spécialités de la critique

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