E. Renan, iAvenir de la science, p. 230i
d'érudition) que la circonstance suivante : certains individus ont une vocation naturelle pour certaines besognes spéciales. L'une des ])rincipales raisons d'être de l'enseignement supérieur des sciences historiques est justement, à notre avis, que la scolarité universitaire permet aux maîtres (supposés gens d'expérience) de distinguer chez les étudiants, ou bien les germes d'une vocation d'érudit, ou bien l'inaptitude foncière aux travaux d'érudition*. Criticus non fit, secl nascitur. A qui n'est pas né avec certaines dispositions naturelles, la carrière de l'érudition technique ne réserve que des dégoûts : le plus grand service que l'on puisse rendre aux jeunes gens qui hésitent à s'y engager est de les en avertir. — Les hommes qui se sont consacrés jusqu'ici aux besognes préparatoires les ont choisies entre toutes, parce qu'ils en avaient le goût, ou bien s'y sont résignés, les sachant nécessaires : ceux qui les ont choisies ont moins de mérite, au point de vue moral, que ceux qui s'y sont résignés, mais ils ont obtenu cependant, pour la plupart, des résultats meilleurs, parce qu'ils ont travaillé, non par devoir, mais avec joie et sans arrière-pensée. Il importe donc que chacun embrasse en connaissance de cause, dans son propre intérêt et dans l'intérêt général, la spécialité qui lui convient le mieux.
Examinons les dispositions naturelles qui habilitent, et les défauts vraiment rédhiljitoires qui disqualifient , pour les travaux de critique externe Nous dirons ensuite quelques mots des dispositions
1. Le professeur d'Université est très bien placé pour découvrir cl eiicourag-cr des vocations ; mais » c'est par des efforts individuels que le but (l'Jiabileté critique) peut être atteint par les étudiants, a très bien dit G. Waitz dans un discours académique ; la part qui revient au maître dans cette œuvre est petite » {Revue crilirjue^ 187'i, II, p. 232.)
qu'engendre l'exercice machinal de la profession d'érudit.
I. La condition primordiale pour bien faire les travaux d'érudition, c'est de s'y plaire. — Or les hommes qui ont reçu des dons exceptionnels de poètes et de penseurs, en un mot de créateurs, s'accommodent assez mal des petites besognes techniques de la critique préparatoire : ils se gardent bien de les dédaigner, ils les honorent au contraire, s'ils sont clairvoyants, mais ils ne s'y livrent guère, crainte de couper, comme on dit, des cailloux avec un rasoir. « Je ne suis pas d'humeur, écrivait Leibniz à Basnage , qui l'avait exhorté à composer un immense Corpus des documents inédits et imprimés relatifs à l'histoire du droit des
gens, je ne suis pas d'humeur à faire le transcripteur
Et ne pensez-vous pas que vous me donnez un conseil semblable à celui d'une personne qui voudrait marier son ami à une méchante femme ? Car c'est marier un homme que de l'engager dans un ouvrage qui l'occuperait toute sa vie'. » Et Renan, parlant de ces « immenses travaux » préalables « qui ont rendu possibles les recherches de la haute critique » et les essais de construction historique, dit : « Celui qui, avec des besoins intellectuels plus excités [que ceux des auteurs de ces travaux], ferait maintenant un tel acte d'abnégation, serait un héros ^... ». Quoique Renan ait dirigé la publication du Corpus inscrlptionum seiniticarum , et quoique Leibniz soit l'éditeur des Scriptorcs rerum Brunsvicensium, ni Leibniz, ni Renan, ni leurs pairs, n'ont eu, fort heureusement, l'héroïsme de sacrifier à l'érudition pure des facultés supérieui'es.
1. Cité par Fr. X. von Wcgele, Gcscitichte dcr dcuischen Uislorioqrdp/iic (Miliichcn, 1885, iii-8), p. 053*