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LA CRITIQUE d'kRUDITION" ET LES Él'.UDITS. 99

Hormis les hommes supérieurs (et ceux, infiniment plus nombreux, qui, à tort, se croient tels), presque tout le monde, nous l'avons dit, trouve à la longue de la douceur aux minuties de la critique préparatoire. C'est que l'exercice de cette critique flatte et développe des goûts très généralement répandus : le goût de la collection, le goùl du rébus. Collectionner est un plaisir sensible, non seulement pour les enfants, mais pour les grandes personnes, quels que soient d'ailleurs les objets recueillis, variantes ou timbres-poste. Déchiffrer des rébus, résoudre de petits problèmes exactement circonscrits, est pour beaucoup de bons esprits une occupation attrayante. Toute trouvaille procure une jouissance; or, dans le domaine de l'érudition il y a d'innombrables trouvailles à faire, soit à fleur de terre, soit à travers de quadruples obstacles, pour ceux qui aiment et pour ceux qui n'aiment pas à jouer la difficulté. Tous les érudits de marque ont eu, à un degré éminent, les instincts du collectionneur ou du déchiffreur de logogriphes, et plusieurs s'en sont rendu compte : « Plus nous avons rencontré d'embarras dans la voie où nous nous étions engagé, dit M. Hauréau, plus l'entreprise nous a souri. Ce genre de labeur qu'on appelle la bibliographie [la critique de provenance, principalement au point de vue de la pseudépigraphie] ne saurait prétendre aux glorieux suffrages du public, . . . mais il a beaucoup d'attrait pour celui qui s'y consacre. Oui, sans doute, c'est une humble étude, mais combien d'autres compensent la peine qu'elles donnent en permettant de dire aussi souvent : J'ai trouvé ' ! n Julien Havet, « déjà connu des savants de l'Europe »,

1. B. Hauréau, Notices et extraits de quelques manuscrits latins de la Bibliothèque nationale, I (Paris, 1890, ia-8), p. v.

se distrayait « à des arausettes en apparence frivo'ies, comme de deviner un mot carré ou de déchifîrer un cryptogramme ' ». Instincts profonds, et, malgré les perversions puériles ou ridicules qu'ils présentent chez quelques individus, hautement bienfaisants! Api'ès tout, ce sont des formes, les formes les plus rudimentaires, de l'esprit scientifique. Ceux qui en sont dépourvus n'ont rien à faire dans le monde des érudits. Mais les candidats aux recherches d'érudition seront toujours très nombreux; car les travaux d'interprétation, de construction et d'exposition requièrent des dons plus rares : tous ceux qui, jetés par hasard dans les études historiques et désireux de s'y rendre utiles, manquent de tact psychologique et ont de la peine à rédiger, se laisseront toujours séduire par l'agrément simple et tranquille des besognes préparatoires.

Mais il ne suffit point de s'y plaire pour réussir dans les travaux d'érudition. Des qualités sont nécessaires, « auxquelles la volonté ne supplée pas ». Quelles qualités ? Ceux qui se sont posé cette question ont répondu vaguement : « Des qualités plutôt morales qu'intellectuelles, la patience, la probité de l'esprit... ». Ne serait-il pas possible de préciser davantage?

Des jeunes gens qui n'éprouvent pour les travaux de critique externe aucune répugnance a priori, ou même qui seraient disposés à les préférer, en sont — c'est un fait d'expérience — totalement incapables. La chose n'aurait rien d'embarrassant s'ils étaient par ailleurs atteints de débilité intellectuelle, car leur incapacité à

1. Bibliothèque de V École des chartes, 189G, p. 88. — Comparez des traits analogues dans l'intéressante biographie intellectuelle de l'helléniste, paléographe et bibliographe Charles Graux, par E. Lavisse {Questions d'enseignement national, 'Paris, 188ô, in-18, p. 2G5 et suiv.).

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cet égard ne serait qu'une manifestation de leur inibccillité générale; ou s'ils n'avaient jamais subi d'apprentissage technique. Mais il s'agit d'hommes instruits et intelligents, plus intelligents parfois que d'autres, qui sont indemnes de la tare en question. Ce sont eux dont on entend dire : <■<■ Il travaille mal, il a le génie de l'inexactitude ». Leurs catalogues, leurs éditions, leurs regestes, leurs monographies fourmillent d'imperfections et n'inspirent point de sécurité : quoi qu'ils fassent, ils n'arrivent jamais, je ne dis pas à une correction absolue, mais à un degré de correction honorable. Us sont atteints de la « maladie de l'inexactitude », dont l'historien anglais Froude présente un cas très célèbre, vraiment typique. J. A. Froude était un écrivain très bien doué, mais sujet à ne rien affirmer qui ne fût entaché d'erreur; on a dit de lui qu'il était constitutionnally inaccurate . Par exemple, il avait visité la ville d' Adélaïde, en Australie : « Je vis, dit-il, à nos pieds, dans la plaine, traversée par un fleuve, une ville de 150 000 habitants dont pas un n'a jamais connu et ne connaîtra jamais, la moindre inquiétude au sujet du retour régulier de ses trois repas par jour » ; or Adélaïde est bâtie sur une hauteur ; aucune rivière ne la traverse ; sa population ne dépassait pas 75 000 âmes et elle souffrait d'une famine à l'époque où M. Froude la visita. Ainsi de suite*. M. Froude reconnaissait parfaitement l'utilité de la critique, et il a même été un des premiers à fonder en Angleterre l'étude de l'histoire sur celle des documents originaux, tant inédits que publiés, mais la conformation de son esprit le rendait tout à fait impropre à la purification

1. Voir H. A. L. Fisher, dans la Forlniglitli/ Review, décembre 18'J^, p. 815.

des textes : au contraire, il les abîmait, involontairement, en y touchant. Comme le daltonisme, cette affection des organes de la vision qui empêche de distinguer correctement les disques rouges des disques verts, est rédhibitoire pour les employés de chemin de fer, la maladie de l'inexactitude, ou maladie de Froude, qu'il n'est pas très difficile de diagnostiquer, doit être considérée comme incompalil)le avec l'exercice de la profession d'érudit.

La maladie de Froude ne paraît pas avoir été jamais étudiée par les psychologues; et sans doute n'est-elle point, du reste, une entité nosologique spéciale. Tout le monde commet des erreurs (par « légèreté», « inadvertance », etc.). Ce qui est anormal, c'est d'en commettre beaucoup, constamment, malgré l'effort le plus persévérant pour être exact. Ce |)licnomène est lie probablement à un affaiblissement de l'attention et à une excessive activité de l'imagination involontaire (ou subconsciente] que la volonté du sujet, instable et peu vigoureuse, ne contrôle pas assez. L'imagination involontaire se mêle aux opérations intellectuelles jiour les fausser : c'est elle qui comble, par des conjectures, les lacunes de la mémoire, grossit et atténue les faits réels, les confond avec ce qui est d'invention pure, etc. La plupart des enfants dénaturent tout de la sorte, par des à peu près; ils ont de la peine à devenir exacts et scrupuleux, c'est-à-dire à maîtriser leur imagination. Beaucoup d'hommes ne cessent jamais, à cet égard, d'être enfants.

Quoi qu'il en soit des causes psychologiques de la maladie de Froude, l'homme le plus sain, le mieux équilibré, est exposé à gâcher les travaux d'érudition les plus simples, s'il n'y consacre pas le temps nécessaire. La précipitation est, en ces matières, une source

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d'erreurs sans nombre. On a donc raison de dire que la vertu cardinale de l'érudit, c'est la jîatience. — Ne pas travailler trop vite, agir comme s'il y avait toujours profit en la demeure, s'abstenir plutôt que de bâcler, ces préceptes sont faciles à énoncer, mais il faut, pour y conformer sa conduite, un tempérament rassis. Les gens nerveux, « agites », toujours pressés d'en finir et de varier leurs entreprises, désireux d'éblouir et de faire sensation , peuvent trouver à s'employer honorablement dans d'autres carrières ; dans celle de l'érudition, ils sont condamnés à entasser des œuvres provisoires, quelquefois plus nuisibles qu'utiles, et qui leur attireront, tôt ou tard, des ennuis. Le véritable érudit est de sang froid, réservé, circonspect; au milieu du torrent de la vie contemporaine qui s'écoule autour de lui, il ne se hâte jamais. A quoi bon se hâter? L'important est que ce que l'on fait soit solide, définitif, incorruptible. Mieux vaut « limer pendant des semaines au petit chef-d'œuvre de vingt pages » pour convaincre deux ou trois savants en Europe de l'inaulhenticité d'une charte, ou passer dix ans à établir le meilleur texte possible d'un document corrompu, que d'imprimer dans le même temps des volumes dVnerf/m médiocrement corrects, et que les érudits futurs auraient un jour à recommencer sur nouveaux frais.

Quelle que soit la spécialité qu'il choisit dans le domaine de l'érudition, l'érudit doit avoir de la prudence, une force singulière d'attention et de volonté; de plus, une tournure d'esprit spéculative, un désintéressement complet et peu de goût pour l'action, car il doit avoir pris son parti de travailler en vue de résultais lointains et problématiques, et presque toujours pour autrui. — Pour la critique des textes et pour la

critique des sources, l'instinct du déchiffreur de jorcblèmes, c'est-à-dire un esprit agile, ingénieux, fécond en hypothèses, prompt à saisir et même à « deviner » des rapports, est, en outre, très utile. — Pour les besognes de description et de compilation (inventaires, catalogues, corpus, regestes), l'instinct du collectionneur, un appétit de travail exceptionnel, des qualités d'ordre, d'activité et de persévérance, sont absolument indispensables*. — Telles sont les dispositions requises. — Les exercices de critique extei'ne sont si amers pour les sujets qui n'ont pas ces dispositions, et, dans ce cas, les résultats obtenus sont si peu en rapport avec le temps dépensé, que l'on ne saurait s'assurer avec trop de soin de ses aptitudes avant d' « entrer en érudition «.Le sort de ceux qui, faute de conseils éclairés, donnés à temps, s'y sont fourvoyés et s'y épuisent en vain, est lamentable, surtout s'ils sont fondés à croire qu'ils auraient pu être utilisés plus avantageusement ailleurs *.

1. La plupart des érudits de vocation ont, à la fois, l'aptitude à résoudre des problèmes et le goût des collections. Toutefois il est facile de les classer en deux catégories, suivant qu'ils marquent une préférence, soit pour les travaux d'art de la critique de restitution ou de la critique de provenance, soit pour les travaux de collection, qui sont plus absorbants et plus grossiers. J. Havet, passé maître dans l'étude des problèmes d'érudition, se refusa toujours à entreprendre un recueil général des diplômes royaux mérovingiens que ses admirateurs espéraient de lui ; à cette occasion, il exprimait volontiers « son peu de goût pour les œuvres de longue haleine ». (Bibliothèque de l'École des chartes, 1896, p. 222.)

2. On dit communément, au contraire, que les exercices d'érudition (de critique externe) ont, sur les autres travaux historiques, cet avantage qu'ils sont à la portée des médiocres, et que les intelligences les plus modestes, pourvu qu'elles aient été convenablement dressées, y trouvent à s'employer. — Il est vrai que des esprits sans élévation et sans vigueur peuvent être utilisés pour des travaux d'érudition ; mais encore faut-il qu'ils

II. Comme les exercices d'érudition conviennent à merveille au tempérament d'un très grand nombre d'Allemands, l'œuvre de l'érudition allemande au xix" siècle a été considérable, et c'est en Allemagne que l'on observe le mieux les déformations qu'entraîne à la longue, chez les spécialistes, la pratique habituelle des travaux de critique externe. Il ne se passe guère d années sans que des protestations s'élèvent, dans les Universités allemandes ou autour d'elles, au sujet des inconvénients, pour les érudits, des besognes d'érudition. En 1890, M. Philippi, recteur de l'Université de Giessen. déplorait avec force l'abîme qui, disait-il, se creuse entre la critique préparatoire et la culture générale : la critique des textes se perd dans d'insignifiantes minuties ; on coUationne pour le plaisir de collationner; on restitue avec des précautions infinies des documents sans valeur; on prouve ainsi « qu'on attache plus d'importance aux matériaux de l'étude qu'à ses résultats intellectuels ». Le recteur de Giessen voit dans le style diffus des érudits allemands et dans l'âpreté de leurs polémiques un « effet de l'excessive préoccupation des petites choses » qu'ils ont contractée *. La même année, la même note était donnée, à l'Université de Bâle, par M. J. v. Pflugk-Harttung. « Les parties les plus hautes de la science historique, dit cet auteur dans ses Gesc/nc/itsbetrac/ttun°cn^, sont dédaignées: on

aient des qualités spéciales. L'erreur est de croire qu'avec delà bonne volonté et un dressage ad hoc tout le monde sans exception est propre aux opérations de critique externe. Parmi ceux qui en sont incapables, comme parmi ceux qui y sont propres, il y a des hommes intelligents et des sots.

1. A. Philippi, Einige Bejnerkun;^en iiber den philologischen Unlcrrichl, Giessen, IS'JO, in-'i. Cf. Revue critique, 18'J2, 1, p. 2.5.

2. J. V. Pflugk-Harttung, Gescliichtsbeii achtungen, Gotha, Ib'JO, in-8.

n'attache de prix qu'à des observations micrologiques, à la correction parfaite de détails sans importance. La critique des textes et des sources est devenue un sport : la moindre infraction aux règles du jeu est considérée comme impardonnable, alors qu'il suffit de s'y conformer pour être approuvé des connaisseurs, quelle que soit d'ailleurs la valeur intrinsèque des résultats acquis. Malveillance et grossièreté de la plupart des érudits entre eux ; vanité comique des érudits qui construisent des taupinières et les prennent pour des montagnes : ils sont comme le bourgeois de Francfort qui disait avec complaisance : « Ailes, was du durch jenen Bogenpfeiler erkennst, ailes ist Frankfurter Land ' ! »

Nous distinguons, quant à nous, trois risques professionnels auxquels les érudits sont exposés : le dilettantisme, l'hypercritique et l'impuissance.

L'impuissance. L'habitude de l'analyse critique a sur certaines intelligences une action dissolvante et paralysante. Des hommes, naturellement timorés, constatent que, quelque soin qu'ils apportent à la critique, à la publication et au classement des documents, ils laissent aisément échapper de menues erreurs; et, de ces menues erreurs , leur éducation critique leur a inspiré l'horreur, la terreur. Constater des malpropretés de ce genre dans un travail signé d'eux, lorsqu'il est trop tard pour les effacer, leur cause une souffrance aiguë. Ils en viennent à un état maladif d'angoisse et de scrupule qui les empêche de faire quoi que ce soit, par crainte des imperfections probables. L'examen rigorosuin qu'ils s'infligent continuellement à eux-mêmes les immobilise. Ils l'infligent aussi aux

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