‹ Introduction aux études histoirquesChapitre 34 sur 74 · Reçue historique, LXIII (1897), p · texte numérisé non relu

Reçue historique, LXIII (1897), p

c'est la gymnastique du cerveau, Ihabitude intellectuelle, l'esprit scientifique en un mot ». A supposer même qu'il y ait, entre les données historiques, une hiérarchie d'importance, personne n'est en droit de déclarer a /jr/or/ qu'un document est « inutile ». Quel est donc, en ces matières, le critérium de l'utilité? Combien de textes ont été, pendant longtemps, dédaignés, qu'un changement de point de vue ou de nouvelles découvertes ont brusquement mis en relief : « Toute exclusion est téméraire : il n'y a jjas de recherche que l'on puisse décréter par avance frappée de stérilité. Ce qui n'a pas de valeur en soi peut en avoir comme moyen nécessaire. » Un jour viendra peutêtre où, la science étant constituée, des documents et des faits indifférents pourront être jetés par-dessus bord; mais nous ne sommes pas aujourd'hui en état de distinguer le superflu du nécessaire , et la ligne de démarcation sera toujours, selon toute vraisemblance, difficile à tracer. — Cela justifie les travaux les plus spéciaux, et, en apparence, les plus vains, — Et qu'importe, au pis aller, s'il y a du travail gâché? « C'est la loi de la science, comme de toutes les œuvres humaines », comme de toutes les œuvres de la nature, « de s'esquisser largement et avec un grand entourage de superflu ».

Nous n'entreprendrons pas de réfuter ces considérations, dans la mesure où elles peuvent l'être. Aussi bien M. Renan, qui a plaidé, sur ce point, le pour et le contre avec une égale vigueur, a clos définitivement le débat en ces termes : « On peut dire qu'il y a des recherches inutiles, en ce sens qu'elles absorbent un temps qui serait mieux employé à des sujets plus sérieux Bien qu'il ne soit pas nécessaire que l'ouvrier ait la connaissance parfaite de l'œuvre qu'il exé-

cule, il serait |>ourtanl à souliailer que ceux qui se livrent aux travaux spéciaux eussent l'idée de l'ensemble qui, seul, donne du prix à leurs recherches. Si tant de laborieux travailleurs auxquels la science moderne doit ses progrès eussent eu l'intelligence philosophique de ce qu'ils faisaient, que de moments précieux ménagés!... On regrette vivement cette immense déperdition de forces humaines, qui a lieu par l'absence de direction et faute d'une conscience claire du but à atteindre '. »

Le dilettantisme est incompatible avec une certaine élévation de pensée et avec un certain degré de « perfection morale «, mais non pas avec le mérite technique. Quelques critiques, et des plus accomplis, sont de simj)les praticiens, et n'ont jamais réfléchi aux fins de l'art qu'ils exercent. — On aurait tort d'en conclure, cependant, que le dilettantisme n'est pas, pour la science elle-même, un danger. Les érudits dilettantes, qui travaillent au gré de leur fantaisie et de leur « curiosité », attirés plutôt par la difficulté des problèmes que par leur importance intrinsèque; ne fournissent pas aux historiens (c'est-à-dire aux travailleurs dont l'office est de combiner et de mettre en œuvre en vue des fins suprêmes de l'histoire) les matériaux dont ceux-ci ont le plus pressant besoin : ils leur en fournissent d'autres. Si l'activité des spécialistes de la critique externe s'appliquait exclusivement aux questions dont la solution importe, si elle était disciplinée et dirigée d'en haut, elle serait plus féconde.

L'idée de parer aux périls du dilettantisme par une

1. E. Renan, o. c, p. 122, 2'i3. — La même pensée a été plus d'une fois exprimée, en d'autres termes, par E. Lavisse, dans ses allocutions aux étudiants de Paris {Questions d'enseignement national, p. 14, 86, etc.).

LA CP.ITIQUE D ÉlîLDITION ET LES ÉRLDITS. lll

'( organisation » rationnelle « du travail » est déjà ancienne. On parlait déjà couramment, il y a cinquante ans, de « contrôle », de « concentration des forces » dispersées ; on rêvait de « vastes ateliers » organisés sur le modèle de ceux de la grande industrie moderne, oîi les travaux préparatoires de l'érudition seraient exécutés en grand, au mieux des intérêts de la science. Dans presque tous les pays, en effet, les Gouvernements (par l'intermédiaire de Comités et de Commissions historiques) , les Académies et les Sociétés savantes ont travaillé, de nos jours, comme l'avaient fait, sous l'ancien régime, les congrégations monastiques, à grouper les érudils de profession pour de vastes entreprises collectives et à coordonner leurs efforts. Mais l'embrigadement des spécialistes de la critique externe au service et sous la surveillance des hommes compétents souffre de grandes difficultés matérielles. Le problème de I' « organisation du travail scientifique » est encore à l'ordre du jour '.

III. Leur orgueil et leur excessive âpreté dans les jugements qu'ils portent sur les travaux de leurs confrères sont souvent reprochés aux érudits, nous l'avons vu, comme une marque de leur excessive « préoccupation des petites choses », en particulier par des personnes dont les essais ont été sévèrement jugés. A la vérité, il y a des érudits modestes et bienveillants : c'est une question de caractère; la « préoccupation » professionnelle « des petites choses » ne suffit pas à

1. L'un de nous (M. Lang-lois) se propose d'exposer ailleurs, en dé'lail, ce qui a été fait depuis trois cents ans, mais surtout au xix° siècle, pour l'organisation des travaux historiques dans les principaux pays du monde. Quelques renseignements ont déjà été réunis ù ce sujet par J. Franklin Jameson, The cxpenditurcs offoreign governments in belialf of hislory, dans VAnniial Report of the American historical Association for 1891, p. 38-Gl.

modifier, à cet égard, les dispositions naturelles. « Ce bon monsieur Du Cange >■>, comme disaient les Bénédictins, était modeste jusqu'à l'excès : « Il ne faut, disait-il en parlant de ses travaux, que des yeux et des doigts pour en faire autant et plus » ; il ne blâmait jamais personne, par principe : « Si j'étudie, c'est pour le plaisir de l'étude, et non pour faire peine à autrui, non plus qu'à moi-même ' ». Il est certain, cependant, que la plupart des érudits se signalent en public leurs moindres lapsus sans ménagements, parfois d'un ton rogue et dur, et font preuve d'un zèle amer. Mais, amertume et dureté à part, ils n'ont pas tort d'agir ainsi. C'est parce quils ont — comme les « savants « proprement dits, physiciens, chimistes, etc. — un vif sentiment de la vérité scientifique qu'ils ont l'habitude de dénoncer les atteintes à la méthode. Et ils parviennent de la sorte à défendre l'accès de leur profession aux incapables et aux faiseurs, qui naguère y foisonnaient.

Parmi les jeunes gens qui se destinent aux études historiques, quelques-uns, animés d'un esprit plus commercial que scientifique, grossièrement désireux de succès positifs, se disent in petto : « L'œuvre historique suppose, pour être faite conformément aux règles de la méthode, des précautions et des labeurs infinis. Mais est-ce que l'on ne voit pas paraître des œuvres historiques dont les auteurs ont péché plus ou moins sravement contre les règles? Ces auteurs n'en sont-ils pas moins estimés? Est-ce que ce sont toujours les plus consciencieux qui inspirent le plus de considération? Le savoir-faire ne peut-il pas suppléer au savoir?» Si le savoir-faire pouvait, en effet, suppléer

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