L. Feugère, o. c, p
LA CRITIQUE d'ÉRUDITION ET LES ÉRUDITS. 113
au savoir, comme il est plus facile de travailler mal que de travailler bien, et l'important, à leurs yeux, étant de réussir, ils concluraient volontiers que peu importe de travailler mal, pourvu que l'on réussisse. — Pourquoi n'en serait-il pas, en effet, ici, comme dans la vie, où le succès ne va pas nécessairement aux meilleurs?— Eh bien! c'est grâce à l'impitoyable sévérité des érudits que de pareils raisonnements seraient, en même temps qu'une bassesse, un détestable calcul.
Vers la fin du Second Empire, en France, il n'y avait pas, en matière de travaux historiques, d'opinion publique éclairée. De mauvais livres d'érudition historique étaient publiés impunément et procuraient même parfois à ceux qui les avaient faits des honneurs illégitimes. C'est alors que les fondateurs de la. Bévue critique d'histoire et de littérature entreprirent de réagir contre cet état de choses, qu'ils jugeaient, à bon droit, démoralisant. A cet effet, ils administrèrent aux érudits sans conscience ou sans méthode des corrections publiques, propres à les dégoûter pour toujours de l'érudition. Ils procédèrent à des exécutions mémorables, non pas pour le plaisir, mais avec le ferme propos de créer une censure, et, par conséquent, une justice, par la terreur, dans le domaine des études historiques. Les mauvais travailleurs furent, dès lors, pourchassés, et, sans doute, la Revue n'entama pas profondément les couches épaisses du grand public, mais elle exerça cependant sa police dans un rayon assez étendu pour inculquer bon gré mal gré à la plupart des intéressés l'habitude de la sincérité et le respect de la méthode. Depuis vingt-cinq ans, l'impulsion qu'elle a donnée s'est propagée au delà de toute espérance.
Aujourd'hui, il est devenu très difficile, dans le
domaine des études d'érudilion, sinon de faire illusion, au moins de faire illusion longtemps. Désormais, dans les sciences historiques comme dans les sciences (iropreraent dites, aucune erreur ne se fonde, aucune vérité ne se perd. Quelques mois, quelques années peu vent s'écouler, à la rigueur, avant qu'une expérience de chimie mal faite ou une édition bâclée soient reconnues pour telles, mais les résultats inexacts, provisoirement acceptés sous bénéfice d'inventaire , sont toujours , tôt ou tard, aperçus, dénoncés, éliminés, et généralement très vite. La théorie des opérations de critique exlerne est si bien établie, le nombre des spécialistes qui en sont pénétrés est si grand dans tous les pays, qu'il est très rare, maintenant, qu'un catalogue descriptif de documents, une édition, un regeste, une monographie, ne soient pas tout de suite scrutés, disséqués, et jugés. Que l'on en soit bien averti : il serait très imprudent, désormais, de se risquer à j)ul)lier un travail d'érudition sans avoir pris toutes ses mesures pour qu'il soit inattaquable, car il serait aussitôt, ou, dans tous les cas, à brève échéance, attaqué et démoli. Des naïfs, qui l'ignorent, s'aventurent encore, de temps en temps, sans préparation suffisante, sur le terrain de la critique externe, pleins de, bonnes intentions, désireux de « rendre des services », et convaincus apparemment que l'on peut procéder là, comme ailleurs (sur le terrain politique, par exemple), à vue de nez, par approximation, « sans connaissances spéciales » ; ils ont à s'en repentir. Les malins ne s'y risquent pas : les travaux d'érudition, d'ailleurs pénibles et médiocrement glorieux, ne leur disent rien qui vaille; ils savent trop bien que des spécialistes habiles, en général peu bienveillants pour les intrus, se les réservent; ils se rendent compte que,
de ce côté, il n'y a plus rien à faire pour eux. L'honnête et rude intransigeance des érudits les préserve ainsi des contacts désagréables que les « historiens » proprement dits ont encore, quelquefois, à subir.
En effet, les mauvais travailleurs, à la recherche d'un public qui contrôle de moins près que le public des érudits, se réfugient volontiers dans l'exposition historique. Là, les règles de la méthode sont moins évidentes, ou, pour mieux dire, moins connues. Tandis que la critique des textes et la critique des sources sont réduites en forme scientifique, les opérations synthétiques, en histoire, se font encore au hasard. La confusion d'esprit, l'ignorance, la négligence, qui s'accusent si nettement dans les œuvres d'érudition, sont, jusqu'à un certain point, masquées de littérature dans les ouvrages d'histoire, et le grand public, dont l'éducation est mal faite en ces matières, n'en est pas choqué '. Bref, il y a encore, sur ce terrain, de bonnes chances d'impunité. — Cependant, elles diminuent : un jour, qui n'est pas très éloigné, viendra où les esprits superficiels qui synthétisent incorrectement seront aussi peu considérés que le seraient dès maintenant des techniciens de la critique préparatoire sans conscience ou sans adresse. Les ouvrages des plus célèbres historiens du xix^ siècle, morts d'hier, Augustin Thierry, Ranke, Fustel de Coulanges, Taine, etc., ne sont-ils pas déjà tout rongés, et comme percés à jour par la critique ? Les défauts de leurs méthodes sont déjà vus, définis, condamnés.
1. Les spécialistes de la critique externe eux-mêmes, si clairvoyants quand il s'agit de travaux d'érudition, se laissent éblouir presque aussi aisément que d'autres, lorsqu'ils ne font pas jaroiéssion de dédaigner a priori toute synthèse, par les synthèses incorrectes, par les apparences d' « idées générales », et par les artifices littéraires.
Ce qui doit persuader ceux qui ne seraient pas sensibles à d'autres considérations de travailler honnêtement en histoire, c'est que le temps est passé, ou peu s'en faut, où Ton pouvait, sans avoir à craindre des désagréments, travailler mal.