Cf. ci-dessus, p
CRITIQUE d'iNTEUPRÉTÀTION, 119
positive d'interprétation, nécessaires pour s'assurer de ce que l'auteur a voulu dire; 2° l'analyse des conditions où le document s'est produit et la critique négative, nécessaires pour contrôler les dires de l'auteur. Encore ce dédoublement du travail critique n'est-il pratiqué que par une élite. La tendance naturelle, même des historiens qui travaillent avec méthode, est de lire le texte avec la préoccupation d'y trouver directement des renseignements, sans penser à se représenter exactement ce que l'auteur a eu dans l'esprit '. Celte pratique est excusable tout au plus pour les documents du XIX® siècle, écrits par des hommes dont la langue et la façon de penser nous sont familières, dans les cas où une seule interprétation est possible. Elle devient dangereuse dès que les habitudes de langage ou de pensée de l'auteur s'écartent de celles de l'historien qui le lit ou que le sens du texte n'est pas évident et incontestable. Quiconque, lisant un texte, n'est pas occupé exclusivement de le comprendre, arrive forcément à le il lire à travers ses impressions -; dans le document il | est frappé par les phrases ou les mots qui répondent à ses propres conceptions ou s'accordent avec l'idée a priori qu'il s'est formée des faits; sans même s'en apercevoir, il détache ces phrases ou ces mots et en forme un texte imaginaire qu'il met à la place du texte réel de l'auteur ^.
1. ïaine paraît avoir procédé ainsi dans les Origines de la France contemporaine, t. II, la Révolution; il avait fait des extraits de ses documents inédits et en a inséré un grand nombre dans son ouvrage, mais on ne voit pas qu'il en eût fait d'abord l'analyse méthodique pour en déterminer le sens.
2. L'allemand a un mot très exact pour rendre ce phénomène, hincinlesea; le français n'a pas d'expression équivalente.
3. Fustel de Coulanges explique très clairement le danger de cette méthode. « Quelques érudits commencent par se faire une opinion... et ce n'est qu'après cela qu'ils lisent les textes. Ils
II. Ici, comme toujours en histoire, la méthode consiste à résister au premier mouvement. Il faut se pénétrer de ce principe, évident mais souvent oublié, qu'un document ne contient que les idées de l'homme qui l'a écrit et il faut se faire une règle de commencer par comprendre le texte en lui-même, avant de se demander ce qu'on en peut tirer pour l'histoire. Ainsi on
risquent fort de ne pas les comprendre ou de les comprendre à faux. C'est qu'en effet entre le texte et l'esprit prévenu qui le lit il s'établit une sorte de conflit inavoué; l'esprit se refuse à saisir ce qui est contraire à son idée, et le résultat ordinaire de ce conflit n'est pas que l'esprit se rende à l'évidence du texte, mais plutôt que le texte cède, plie et s'accommode à l'opinion préconçue par l'esprit.... Mettre ses idées personnelles dans l'étude des textes, c'est la méthode subjective. On croit reg'arder un objet, et c'est sa propre idée que l'on regarde. Ou croit observer un fait, et ce fait prend tout de suite la couleur et le sens que l'esprit veut qu'il ait. On croit lire un- texte et les phrases de ce texte prennent une signification particulière suivant l'opinion antérieure qu'on s'en était faite. Cette méthode subjective est ce qui a jeté le plus de trouble dans l'histoire de l'époque mérovingienne — C'est qu'il ne suffisait pas de lire les textes, il fallait les lire avant d'avoir arrêté sa conviction. » {Monarchie franque, p. 31.) — Pour la même raison Fustel condamnait la prétention de lire un document à travers un autre document; il protestait contre l'usage d'expliquer la Germanie de Tacite par les Lois barbares. Voir, dans la Refue des questions hisioriques,\8S~. t. I, la leçon de méthode, De l'analijse des textes historiques, donnée à propos d'un commentaire de Grégoire de Tours par M. Monod. « C'est par l'analyse exacte de chaque document que l'historien doit commencer son travail.... L'analyse d'un texte... consiste à établir le sens de chaque mot, à dégager la vraie pensée de celui qui a écrit.... Au lieu de chercher le sens de chaque phrase de l'historien et la pensée qu'il y a mise, il [M. Monod] commente chaque phrase à l'aide de ce qui se trouve ou dans Tacite ou dans la loi salique.... 11 faut bien s'entendre sur l'analyse. Beaucoup en parlent, peu la pratiquent.... Elle doit, par une étude attentive de chaque détail, dégager d'un texte tout ce qui s'y trouve; elle ne doit pas y introduire ce qui ne s'y trouve pas. » — Après avoir lu ces excellents conseils il sera instructif de lire la réponse de M. Monod (dans la Revue historique)-, on y verra que Fustel lui-même n'a pas toujours pratiqué la méthode qu'il recommande.
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arrive à cette règle générale de méthode : l'étude de t tout document doit commencer par une analyse du ,; contenu sans autre but que de déterminer la pensée ' réelle de l'auteur.
Cette analyse est une opération préalable, séparée et indépendante. L'expérience engage, ici comme pour les travaux d'érudition ', à adopter le système des fiches. Chaque fiche recevra l'analyse, soit d'un document, soit d'une partie distincte d'un document, soit d'un épisode d'un récit; l'analyse devra indiquer, non seulement le sens général du texte, mais, autant que possible, le but et la conception de l'auteur. On fera bien de reproduire textuellement les expressions qui sembleront caractéristiques de la pensée de l'auteur.
Il peut suffire parfois d'avoir analysé le texte mentalement : on n'a pas toujours besoin d'écrire inatérielleinent une fiche d'ensemble; on se bornera alors à noter les traits dont on croit pouvoir tirer parti. — Mais contre le danger toujours présent de mettre son impression à la j)lace du texte, il n'existe qu'une précaution sûre; aussi fera-t-on bien de l'ériger en règle : s'astreindre à ne faire des extraits ou des analyses partielles d'un document (\\xaprès en avoir fait une analyse d'ensemble ■, sinon matérielle, du moins mentale. ,
Analyser un document, c'est discerner et isoler I toutes les idées exprimées par l'auteur. L'analyse se ramène ainsi à la critique d'interprétation.
L'interprétation passe par deux degrés, le sens littéral et le sens réel.