Cf. ci-dessus, p
2. Un travailleur spécial peut se charger de l'analyse; c'est ce qui arrive dans le cas des reyesles et des catalogues d'actes; si le travail d'analyse a été fait correctement par le fabricant de regestes, il devient inutile de le refaire.
122 OPI-lîATIONS ANALYTIQUES.
III. Déterminer le sens littéral d'un texte est une opération linguistique; aussi a-t-on classé la Philologie [Sprachkiinde] parmi les sciences auxiliaires de l'histoire. Pour comprendre un texte, il faut d'abord en connaître la langue. Mais la connaissance générale de la langue ne suffit pas. Pour interpréter Grégoire de Tours, ce n'est pas assez de savoir en général le latin; il faut encore une interprétation historique spéciale pour adapter cette connaissance générale au latin de Grégoire de Tours.
La tendance naturelle est d'attribuer à un même mot le même sens partout oîi on le rencontre. Instinctivement on traite la langue comme un système fixe de siirnes. C'est en effet le caractère des signes créés exprès pour l'usage scientifique, l'algèbre, la nomenclature chimique; là, toute expression a un sens précis, qui est unique, absolu et invariable; elle exprime une idée analysée et définie exactement et elle n'en exprime qu'une, toujours la même, à quelque endroit qu'elle soit placée, quel que soit l'auteur qui l'emploie. Mais la langue vulgaire, dans laquelle sont écrits les documents, est une langue flottante; chaque mot exprime une idée complexe et mal définie; il a des sens multiples, relatifs et variables ; un même mot signifie plusieurs choses différentes; il prend un sens différent dans un même auteur suivant les autres mots qui l'entourent; il change de sens d'un auteur à un autre et dans le cours du temps. Vel signifie toujours ou en latin classique, il signifie et à certaines époques du moyen âge; suffragium, qui veut dire suffrage en latin classique, prend au moyen âge le sens de secours. Il faut donc apprendre à résister à cet instinct qui nous porte à expliquer toutes les expressions d'un texte par le sens classique ou le sens habituel. L'interprétation
o;rammaticaIe, fondée sur les règles générales de la langue, doit être complétée par l'interprétation historique fondée sur l'examen du cas particulier.
La méthode consiste à établir le sens spécial des mots dans le document; elle repose sur quelques principes très simples.
i» La langue change par une évolution continue. Chaque époque a sa langue propre qu'on doit traiter comme un sj'Stème spécial de signes. Pour coml)rendre un document, on doit donc savoir la lariirue du temps, c'est-à-dire le sens des mots et des tournures à l'époque où le texte a été écrit. — Le sens d'un mot se détermine en réunissant les passages où il est employé : il s'en trouve presque toujours quelqu'un où le reste de la phrase ne laisse aucun doute sur le sens *. C'est le rôle des dictionnaires historiques tels que le Thésaurus lingux tatinx ou les Glossaires de Du Gange; dans ces répertoires, l'article consacré à chaque mot est un recueil des phrases où le mot se rencontre, accom- ])agnées d'une indication d'auteur qui fixe l'époque.
Quand la langue était déjà morte pour l'auteur du document et qu'il l'a apprise dans des écrits, — ce qui est le cas des textes latins du bas moyen âge, — il faut prendre garde que les mots peuvent être pris dans un sens arbitraire et n'avoir été choisis que pour faire une élégance : par exemple consul (comte), capile census (censitaire), agellus (grand domaine).
2° L'usage de la langue peut différer d'une région à une autre; on doit donc connaître la langue du pays
1. On trouvera des modèles pratiques de ce procédé dans Deloche, la Trustis cl l'ani/ustion royal, Paris, 1873, in-8, et surtout dans Fustel de Coulanges. Voir en particulier l'étude sur les mots marca (Recherches sur quelques problèmes d'histoire, p. 322-3Ô6), — mallus {ib., 372-402), — alleu (l'Alleu et le domaine rural, p. 149-170), — porlio [ib., p. 239-252).
124 OPr.RATlONS AXALYTinURS.
OÙ le document a élé écrit, c'est-à-diie les sens particuliers usités dans le pays.
3° Chaque auteur a une façon personnelle d'écrire, on doit donc étudier la langue de l'auteur, le sens particulier qu'il donnait aux mots*. C'est à quoi servent les lexiques de la langue d'un auteur, tels que le Lexicon Cœsarianuni de Meusel, oii sont réunis tous les passages oii il a em|)loyé chaque mot.
4° Une expression change de sens suivant le passage oîielle se trouve; on doit donc interpréter chaque mot et chaque phrase non pas isolément, mais en tenant compte du sens général du morceau (le contexte). C'est la règle du contexte'^, règle fondamentale de l'interprétation. Elle implique qu'avant de faire usage d'une phrase d'un texte on a lu le texte dans son ensemble; elle interdit de ramasser dans un travail moderne des citations, c'est-à-dire des lambeaux de phrase arrachés d'un passage où l'on ignore le sens spécial que leur donnait le contexte "•.
1. La théorie et un exemple de ce procédé se trouvent dans Fustel de Coulaiiges, Recherches sur quelques problèmes d'histoire (p. 189-28'J), à propos des renseignemeiils de Tacite sur les Germains. Voir surtout, p. "263-289, la discussion du célèbre passage sur le mode de culture des Germains.
2. Fustel de Coulanges la formule ainsi : « Il ne faut jamais isoler deux mots de leur contexte; c'est le moyen de se tromper sur leur signification ». {Monarchie franque, p. 228, n. 1.)
3. Voici comment Fustel condamne celle pratique : « Je ne parle pas des faux érudils qui citent de seconde main et se donnent tout au plus la peine de vérifier si la phrase qu'ils ont vue citée se trouve bien à l'endroit indiqué. Vérifier les cilalions est tout autre chose que lire les textes et les deux conduisent souvent à des résultais opposés. » Revue des questions historiques, 1887. t. I. — Voir aussi {l'Alleu..., p. 171-1'J8) la leçon donnée à M. Glasson, à propos de la théorie de la communauté des terres; c'est la discussion de 43 citations étudiées en tenant compte du contexte pour montrer qu'aucune n'a le sens admis par M. Glasson. On peut comparer la réponse : Glasson, les Communaux et le domaine rural à l'cpoquc franque. Paris, 18'JO.
Ces règles, si on les appliquait avec rigueur, constitueraient une méthode exacte d'interprétation, qui ne laisserait presque aucune cliance d'erreur, mais qui exigerait une énorme dépense de temps. Quel travail s'il fallait pour chaque mot déterminer par une opération spéciale le sens dans la langue du temps, du |)ays, de l'auteur et dans le contexte! C'est le travail qu'exige une traduction bien faite; on s'y est résigné pour quelques ouvrages antiques d'une grande valeur littéraire; pour la masse des documents historiques on s'en tient dans la pratique à un procédé abrégé.
Tous les mots ne sont pas également sujets à changer de sens; la plupart conservent chez tous les auteurs et à toutes les époques un sens à peu près uniforme. On peut donc se contenter d'étudier spécialement les expressions qui, par leur nature, sont exposées à prendre des sens variables : 1" les expressions toutes faites qui, étant fixées, n'évoluent pas de même que les mots dont elles sont composées; 2" et surtout, les mots qui désignent les choses sujettes j)ar nature à évoluer : classes d'hommes [miles, colonus, seri'us); — institutions [conventus, juslitia, judea:]; — usages [alleu, bénéfice, élection); — sentiments, objets usuels. Pour tous ces mots il serait imprudent de présumer la fixité de sens ; c'est une précaution indispensable de sassurer en quel sens ils sont pris dans le texte à interpréter.
« Ces études de mots, dit Fustel de Coulanges, ont une grande importance dans la science historique. Un terme mal interprété peut être la source de grandes erreurs * ». 11 lui a suffi en effet d'appliquer méthodique-
1. C'est sa critique d'interprétation qui a fait toute l'originalité de Fustel; il n'a fait personnellement aucun travail de critique externe, et sa critique de sincérité et d'exactitude a été
ment la critique d'intei-prétation à une centaine de mots pour renouveler l'étude des temps mérovingiens.
IV. Après avoir analysé le document et déterminé le sens littéral des phrases, on nest pas certain encore d avoir atteint la véritable pensée de l'auteur. Il se peut qu'il ait pris quelques expressions dans un sens détoui'né: cela arrive, pour plusieurs motifs très diCférents : l'allégorie ou le symbole, — la plaisanterie ou la mvstifîcation, — l'allusion ou le sous-entendu, — même la simple figure de langage 'métaphore, hyperbole, litote; '. Dans tous ces cas il faut, à travers le sens littéral, percer jusqu'au sens réel que l'auteur a dissimulé volontairement sous une forme inexacte.
La question est logiquement très embarrassante : il n existe pas de critérium extérieur fixe pour reconnaître sûrement un sens détourné; l'essence même de la mystification, devenue au xix^ siècle un genre littéraire, est d'effacer tous les indices qui dénonceraient la plaisanterie. Dans la pratique on est moralement certain qu'un auteur n'emploie pas le sens détourné quand il tient surtout à être compris; on court donc peu de risque de le rencontrer dans les documents officiels, les chartes et les récits historiques. Dans tous ces cas la forme générale du document permet de présumer qu'il est écrit au sens littéral.
On doit au contraire s'attendre à des sens détournés
enlravée par un respect pour les affirmations des anciens qui allait jusqu'à la crédulité.
1. Une diflicullé parallèle se présente dans l'interprétation des monuments figurés: les représentations ne doivent pas toutes être prises • à la lettre ». Darius, dans le monument de Behisloun, foule aux pieds les chefs vaincus ; c'est une métaphore. Les miniatures du moyen âge montrent des personnages couchés dans leur lit. une couronne sur la lète : c'est le symbole de leur rang royal, le peintre n'a pas voulu dire qu'ils gardaient leur couronne pour dormir.
cniTiQUE d'interprétation. 127
quand l'auteur a eu d'autres préoccupations que d'être compris, ou qu'il a écrit pour un public qui pouvait comprendre ses allusions et ses sous-entendus, ou pour des initiés (religieux ou littéraires) qui devaient comprendre ses symboles et ses figures de langage. C'est le cas des textes religieux, des lettres privées et de toutes les œuvres littéraires, qui forment une forie part des documents sur l'antiquité. Aussi l'art de reconnaître et de déterminer le sens caché des textes a-t-il toujours tenu une large place dans la théorie de V/ierrnéneutique * (c'est le nom grec de la critique d'interprétation), et dans ï exégèse des textes sacrés et des auteurs classiques.
Les différentes façons d'introduire un sens détourné sous le sens littéral sont trop variées et dépendent de trop de conditions individuelles pour que l'art de les déterminer puisse être ramené à des règles générales. On ne peut guère formuler qu'un principe universel : quand le sens littéral est absurde, incohérent ou obscur, ou contraire aux idées de l'auleur ou aux faits connus de lui, on doit présumer un sens détourné.
Pour déterminer ce sens, on doit procéder comme pour établir la langue d'un auteur : on compare les passages où se trouvent les morceaux auxquels on soupçonne un sens détourné, en cherchant s'il n'y en a pas un où le contexte permette de deviner le sens. Un exemple célèbre de ce procédé est la découverte du sens allégorique de la Bête dans Y Apocalypse. Mais comme il n'existe pas de méthode sûre de solution, on n'a pas le droit d'affirmer qu'on a découvert toutes les intentions cachées ou relevé toutes les allusions con-
1. A. Bœckh, Encyclopédie und Méthodologie der philologischen Wissenschaftcn ^ (1886), a donné une tlicorie do Vherméneutique, à laquelle E. Beinheim s'est contenté de se référer.
tenues dans un texte; et même quand on croit avoir trouvé le sens, on fera bien de ne pas tirer de conclusions d'une interprétation forcément conjecturale.
En sens inverse il faut se garder de chercher partout un sens allégorique, comme les néo-platoniciens ont fait pour les œuvres de Platon et les swedenborgiens pour la Bible. On est revenu aujourd'hui de cette hyperherméneutique; mais on n'est pas à l'abri de la tendance analogue à chercher partout des allusions. Cette recherche, toujours conjecturale, donne plus de satisfactions d'amour-propre à l'interprète que de résultats utilisables pour l'histoire.
V. Quand on a enfin atteint le sens véritable du texte, l'opération de l'analyse positive est terminée. Le résultat est de faire connaître les conceptions de l'auteur, les images qu'il avait dans î'esprit, les notions générales au moyen desquelles il se représentait le monde. On atteint ainsi des opinions, des doctrines, des connaissances. C'est là une couche de renseignements très importants avec lesquels se constitue tout un groupe de sciences historiques ' : les histoires des arts figurés et des littératures, — l'histoire des sciences, — l'histoire des doctrines philosophiques et morales, — la mythologie et l'histoire des dogmes (improprement appelées croyances religieuses, puisqu'on étudie les doctrines officielles sans rechercher si elles sont crues), — l'histoire du droit, l'histoire des institutions officielles (en tant qu'on ne cherche pas comment elles étaient appliquées dans la pratique), — l'ensemble des légendes, traditions, opinions, concep-
1. La méthode pour extraire des conceptions les renseignements sur les faits extérieurs fait partie de la théorie du raisonnement construclif. Voir le livre 111.
CRITIQUE d'interprétation. 129
tions populaires (appelées sans précision croyances}, qu'on réunit sous le nom de folklore.
Toutes ces études n'ont besoin que de la critique externe de provenance et de la critique d'interprétation; elles exigent un degré d'élaboration de moins que l'histoire des faits matériels; aussi sont-elles parvenues plus vite à se constituer méthodiquement.