Voici comment se pose le problème de la cri
lique. Etant donnée une affirmation venant d'un homme qu'on n'a pas vu opérer, la valeur de l'affirmation dépendant exclusivement de la manière dont cet homme a opéré, déterminer si ses opérations ont été conduites correctement. — La position même du j)roblème montre qu'on ne peut espérer aucune solution directe et définitive; il manque la donnée essentielle, qui serait la manière dont l'auteur a opéré. La critique s'arrête donc à des solutions indirectes et provisoires, elle se borne à fournir des données qui exigent une dernière élaboration.
L'instinct naturel pousse à juger de la valeur des affirmations d'après leur forme. On s'imagine reconnaître à première vue si un auteur est sincère ou si un récit est exact. C'est ce qu'on appelle a l'accent de sincérité » ou « l'impression de véiité ». C'est une impression presque irrésistible, mais elle n'en est pas moins une illusion. Il n'y a aucun critérium extérieur ni de la sincérité ni de l'exactitude. « L'accent de sincérité », c'est 1 apparence de la conviction; un orateur, un acteur, un menteur d'habitude l'auront plus facilement en mentant qu'un homme indécis en disant ce qu'il croit. La vigueur de l'affirmation ne prouve pas toujours la vigueur de la conviction, mais seulement l'habileté ou l'effronterie *. De même l'abondance et la précision des détails, bien qu'elles fassent une vive impression sur les lecteurs inexpérimentés, ne garantissent pas l'exactitude des faits ^; elles ne renseignent
1. Les Mémoires de Retz en fournissent un exemple concluant; c'est l'anecdote des fantômes rencontrés par Retz et Turenne. L'éditeur de Retz, dans la Collection des Grands Ecrivains de la France, A. Feillet, a montré, t. I, p. 192, que cette histoire, si vivement racontée, est un mensonge d'un bout à l'autre.
2. Un bon exemple de la fascination exercée par un récit circonstancié est la légende des origines de la Ligue des trois cantons
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que sur l'imaginalion de l'auteur quand il est sincère ou sur son impudence quand il ne l'est pas. On est l)orté à dire d'un récit circonstancié : « Des choses de ce genre ne s'inventent pas ». Elles ne s'inventent pas, mais elles se transportent très facilement d'un personnage, d'un pays ou d'un temps à un autre. — x\ucun caractère extérieur d'un document ne dispense donc d'en fafre la critique.
La valeur de l'affirmation d'un auteur dépend uniquement des conditions où il a opéré. La critique n'a aucune autre ressource que d'examiner ces conditions. Mais il ne s'agit pas de les reconstituer toutes, il suffit de répondre à une seule question : si l'auteur a opéré correctement ou non? — La question peut être abordée de deux côtés.
lo On connaît souvent par la critique de provenance les conditions générales où l'auteur a opéré. Il est probable que quelques-unes ont agi sur chacune de ses opérations particulières. On doit donc commencer par étudier les renseignements qu'on possède sur l'auteur et sur la composition du document, avec la préoccupation de chercher dans les habitudes, les sentiments, la situation personnelle de l'auteur, ou dans les circonstances de la composition, tous les motifs qui peuvent l'avoir incliné à procéder incorrectement ou au contraire à procéder avec une correction exceptionnelle. Pour apercevoir ces motifs possibles il faut que l'attention y soit attirée d'avance. Le seul procédé est donc de dresser un questionnaire général des causes d'incorrection. On l'appliquera aux conditions
suisses primitifs (Gessler et les conjurés du Grutli), fabriquée au xvi' siècle par Tschudi, devenue classique depuis le « Guillaume Tell » de Schiller et qu'on a eu tant de peine à extirper. (Voir Rilliet, Origiaes de la Confédération suisse, Genève, 18G9, in-8.)
générales de composition du document pour découvrir celles qui ont pu rendre les opérations incorrectes et vicier les résultats. Mais on n'obtiendra ainsi, — même dans les cas exceptionnellement favorables où les conditions de provenance sont bien connues, — que des indications générales insuffisantes pour la critique, car elle doit toujours opérer sur chaque affirmation particulière.
2"^ La critique des affirmations particulières ne peut se faire que par un seul procédé, singulièrement paradoxal : l'étude des conditions universelles de composition des documents. Les renseignements que ne fournit pas l'étude générale de l'auteur, on peut les chercher dans la connaissance des procédés nécessaires de l'esprit humain; car, étant universels, ils devront se trouver dans chaque cas particulier. On sait dans quel cas l'homme en général est enclin à altérer volontairement ou à déformer les faits. Il s'agit d'examiner pour chaque affirmation si elle s'est produite dans un des cas où l'on peut s'attendre, suivant les habitudes normales de l'humanité, à ce que l'opération ait été incorrecte. Le procédé pratique sera de dresser un questionnaire des causes habituelles d'incorrection.
Ainsi toute la critique se ramène à dresser et à reral)lir deux questionnaires, — l'un pour se représenter les conditions générales de composition du document d'où résultent les motifs généraux de défiance ou de confiance, — l'autre pour se représenter les conditions spéciales de chaque affirmation d'où dérivent les motifs spéciaux de défiance ou de confiance. Ce double questionnaire doit être dressé d'avance de façon à dirigea méthodiquement l'examen du document en général et de chaque affirmation en particulier; et comme il est
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le même pour tous les documents, il est utile de l'établir une fois pour toutes.
IV. Le questionnaire critique comporte deux séries de questions qui correspondent aux deux séries d'opélions par lesquelles le document s'est constitué. La critique d'interprétation fait connaître seulement ce que 1 auteur a voulu dire ; il reste à déterminer : 1° ce qu'il a cru réellement, car il peut n'avoir pas été sincère; 2" ce qu'il a su réellement, car il peut s'être trompé. — On peut donc distinguer une critique de sincérité destinée à déterminer si l'auteur du document n'a pas menti, et une criuque d'exactitude destinée à déterminer s'il ne s'est pas trompé.
Dans la pratique on a très rarement besoin de savoir ce qu'a cru un auteur; à moins qu'on ne fasse une étude spéciale de son caractère, l'auteur n'intéresse pas directement, il n'est qu'un intermédiaire pour atteindre les faits extérieurs rapportés par lui. Le but de la critique est de déterminer si l'auteur a représenté ces faits exactement. S'il a donné des renseignements inexacts, il est indifférent que ce soit par mensonge ou par erreur : on compliquerait inutilement l'opération en cherchant à le distinguer. On n'a donc guère occasion de pratiquer séparément la critique de sincérité, et on peut abréger le travail en réunissant dans un même questionnaire tous les motifs d'inexactitude. Mais il sera plus clair d'exposer séparément en deux séries les questions à se poser.
La première série de questions servira à chercher si l'on a quelque motif de se défier de la sincérité de l'alfirmation. On se demande si l'auteur a été dans une des conditions qui normalement inclinent un homme à n'être pas sincère. Il faut chercher quelles sont ces conditions, en général pour l'ensemble d'un document,
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en particulier pour chacune des affirmations. La réponse est donnée par l'expérience. Tout mensonge, petit ou grand, a pour cause l'intention particulière de l'auteur de produire sur son lecteur une impression particulière. Le questionnaire est ainsi ramené à une liste des intentions qui en général peuvent entraîner un auteur à mentir. Voici les cas les plus importants.
i'^'" cas L'auteur cherche à se procurer un avantage pratique; il veut tromper le lecteur du document pour l'engager à un acte ou l'en détourner; il donne sciemment un renseignement faux : on dit alors que l'auteur a un intérêt à mentir. C'est le cas de la plupart des actes officiels. Même dans les documents qui n'ont pas été rédigés pour un motif pratique, toute affirmation intéressée risque d'être mensongère. Pour déterminer quelles sont les affirmations suspectes, il faut se demander quel a pu être le but de l'auteur en général en écrivant l'ensemble du document, en particulier en rédigeant chacune des affirmations particulières qui composent le document. Mais il faut résister à deux tendances naturelles. — L'une est de chercher quel intérêt avait l'auteur à mentir, ce qui revient à chercher l'intérêt que nous aurions eu à sa place; il faut au contraire se demander l'intérêt que lui-même croyait y avoir et on doit le chercher dans ses goûts et son idéal. — L'autre tendance est de tenir compte seulement de l'intérêt individuel de l'auteur; il faut prévoir au contraire que l'auteur a pu donner de faux renseignements dans un intérêt collectif. C'est une des difficultés de la critique. Un auteur est membre à la fois de plusieurs groupes, famille, province, patrie, secte religieuse, parti politique, classe sociale, dont les intérêts sont souvent en conflit; il faut savoir démêler
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le groupe auquel il s'intéressait le plus et pour lequel il aura travaillé.
2^ caa. L'auteur a été placé dans une situation qpi le forçait à mentir. Cela arrive toutes les fois qu'ayant eu besoin de rédiger un document conforme à des règles ou à des habitudes, il s'est trouvé dans des conditions contraires sur quelque point à ces règles ou ces habitudes; il lui a fallu alors affirmer qu'il opérait dans les conditions normales, et par conséquent faire une déclaration fausse sur tous les points oii il n'était pas en règle. Dans presque tout procès-verbal il y a quelque léger mensonge sur le jour ou l'heure, sur le lieu, sur le nombre ou le nom des assistants. Tous nous avons assisté, sinon participé, à quelques-unes de ces petites falsifications. Mais nous l'oublions trop quand il s'agit de critiquer les documents du passé. Le caractère rtMf//e«//iy«e du document contribue à faire illusion; instinctivement on prend authentique pour synonyme de sincère. Les règles rigides imposées pour la rédaction de tout document authentique semblent une garantie de sincérité; elles sont au contraire une incitation au mensonge, non sur le fond des faits, mais sur les circonstances accessoires. De ce qu'un personnage signe un acte on peut conclure qu'il l'a consenti, mais non pas qu'il a été réellement présent à l'heure où l'acte mentionne sa présence.
3« cas. L'auteur a eu une sympathie ou une antipathie pour un groupe d'hommes (nation, parti, secte, province, ville, famille) ou pour un ensemble de doctrines ou d'institutions (religion, philosophie, secte politique) qui l'a porté à déformer les faits de façon à donner une idée favorable de ses amis, défavorable de ses adversaires. Ce sont des dispositions générales qui agissent sur toutes les affirmations d'un auteur;
aussi sont-elles très apparentes , au point que les anciens leur avaient déjà donné des noms [studium et odium); c'était dès l'antiquité un lieu commun littéraire pour les historiens de protester qu'ils avaient évité l'un et l'autre.
4« cas. L'auteur a été entraîné par la vanité individuelle ou collective à mentir pour faire valoir sa personne ou son groupe. lia affirmé ce qu'il croyait de nature à produire sur le lecteur l'impression que lui ou les siens possédaient des qualités estimées. Il faut donc se demander si l'affirmation n'a pas quelque motif de vanité. Mais il ne faut pas se figurer la vanité de l'auteur d'après la nôtre ou celle de nos contemporains. La vanité n'a pas partout les mêmes objets, il faut donc chercher à quoi l'auteur mettait sa vanité; il se peut qu'il mente pour s'attribuer (à lui ou aux siens) des actes que nous trouverions déshonorants. Charles IX s'est vanté faussement d'avoir préparé la Saint-Barthélémy. Il y a pourtant un motif de vanité universel, c'est le désir de paraître tenir un rang élevé et jouer un rôle important. Il faut donc toujours se défier d'une affirmation qui attribue à l'auteur ou à son groupe une place considérable dans le monde '.
5® cas. L'auteur a voulu plaire au public ou du moins a voulu éviter de le choquer. Il a exprimé les sentiments et les idées conformes à la morale ou à la mode de son public; même quand il en avait personnellement d'autres, il a déformé les faits de façon à les adapter aux passions et aux préjugés de son public. Les tvpes les plus nets de ce genre de mensonge sont les formes de cérémonial, paroles sacramentelles, déclarations prescrites par l'étiquette, harangues d'apparat, for-
1. Des exemples frappants du mensonge par vanité remplissent les Economies royales de Sullj- et les Mémoires de ReU.
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mules de politesse. Les affirmations qu'elles contiennent sont si suspectes qu'on n'en peut tirer aucun renseignement sur les faits affirmés. Nous le savons tous pour les formules contemporaines que nous voyons employées chaque jour, nous l'oublions souvent dans la critique des documents, surtout pour les époques où les documents sont rares. Personne ne songerait à chercher les vrais sentiments d'un homme dans les assurances de respect qu'il écrit à la fin de ses lettres. Mais on a longtemps cru à l'huiiiilité de certains dignitaires ecclésiastiques du moyen âge parce que, le jour de leur élection, ils commençaient par repousser une fonction dont ils se déclaraient indignes, jusqu'à ce qu'enfin on s'est avisé |)ar comparaison que ce refus était une simple forme de convenance. Et il se trouve encore des érudits pour chercher, comme les Bénédictins du xviii" siècle, dans les formules de la chancellerie d'un prince, des renseignements sur sa piété ou sa libéralité '.
Pour reconnaître ces affirmations de convenance il faut deux études d'ensemble : l'une porte sur l'auteur pour savoir à quel public il s'adressait, car dans un même pays il y a d'ordinaire plusieurs publics superposés ou juxtaposés qui ont chacun son code de morale ou de convenance; l'autre porte sur le public pour établir en quoi consistait sa morale ou sa mode.
1. Fustel de Coulanges lui-mèiiie s'est laissé aller à chercber dans les formules des inscriptions en l'honneur des empereurs la preuve que les populations aimaient le régime impérial. « Qu'on lise les inscriptions, le sentiment qu'elles manifestent est toujours celui de l'intérêt satisfait et reconnaissant.... Voyez le recueil d'Orelli. Les expressions qu'on y rencontre le plus fréquemment sont.... » — Et l'énumération des titres de respect donnés aux empereurs se termine par cet aphorisme déconcertant : « Ce serait mal connaître la nature humaine que de croire qu'il n'y eût on tout cela que de l'adulation m. — Ce n'est même pas de 1 adulation, ce ne sont que des formules.
0'^ cas. L'auteur a essayé de plaire au public par des artifices littéraires, il a déformé les faits pour les rendre plus beaux, suivant sa conception de la beauté. ' Il faut donc chercher l'idéal de l'auteur ou de son temps pour se défier des passages déformés suivant cet idéal. Mais on peut prévoir les genres habituels de déformation littéraire. — La déformation oratoire consiste à attribuer aux personnages des attitudes, des actes, des sentiments et surtout des paroles nobles; c'est une disposition naturelle aux jeunes garçons qui commencent à pratiquer l'art d'écrire et aux écrivains encore à demi barbares : c'est le travers commun des chroniqueurs du moyen âge '. — La df-formation épique embellit le récit en y ajoutant des détails pittoresques, des discours tenus par des personnages, des chiffres, parfois même des noms de personnages ; elle est dangereuse parce que les détails précis donnent l'illusion de la vérité -. — La déformation dramatique consiste à grouper les faits pour en augmenter la puissance dramatique en concentrant sur un seul moment ou un seul personnage ou un seul groupe des faits qui ont été dispersés. C'est ce qu'on appelle faire « plus vrai que la vérité ». C'est la déformation la plus dangereuse, celle des historiens artistes, d'Hérodote, de Tacite, des Italiens de la Renaissance. — La déformation lyrique exagère les sentiments et les émotions de l'auteur et de ses amis, pour les faire paraître plus intenses : on doit en tenir compte dans les études qui prétendent reconstituer « la psychologie » d'un personnage.
La déformation littéraire agit peu sur les documents d'archives (bien qu'on la trouve dans la plupart des