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CHAPITRE VIII

L'analyse critique aboutit seulement à constater des conceptions et des affirmations , accompagnées de remarques sur la jirobabilité de l'exactitude des faits affirmés. Il reste à examiner comment on peut en tirer les faits historiques particuliers avec lesquels doit se construire la science. Conceptions et affirmations sont deux espèces de résultats qu'il faut traiter par deux méthodes différentes.

I. Toute conception exprimée soit dans un écrit, soit par une représentation figurée, est un fait certain, définitivement acquis. Si la conception est exprimée c'est qu'elle a été conçue (sinon par l'auteur qui peutêtre reproduit une formule sans la comprendre, au moins par le créateur de la formule). Un seul cas suffit pour apprendre l'existence de la conception, un seul document suffit pour la prouver. L'analyse et l'interprétation suffisent donc pour dresser l'inventaire des faits qui forment la matière des histoires des arts, des sciences, des doctrines*. — La critique externe

1. Voir plus haut, p. 128. — De même les faits particuliers dont se composent les histoires des formes (paléographie, linguistique) s'établissent directement par 1 analyse du document.

est chargée de localiser ces faits, en déterminant l'époque, le pays, l'auteur de chaque conception. — La durée, l'étendue géographique, l'origine, la filiatioa des conceptions sont l'affaire de la synthèse historique. La critique interne n'a pas de place ici; le fait se tire directement du document.

On peut avancer encore d'un pas. Les conceptions par elles-mêmes ne sont que des faits psychologiques; mais l'imagination ne crée pas ses objets, elle en prend les éléments dans la réalité. Les descriptions de faits imaginaires sont construites avec les faits extérieurs que l'auteur a vus autour de lui. On peut chercher à dégager ces matériaux de connaissance. Pour les périodes et les espèces de faits sur lesquelles les documents sont rares, pour l'antiquité, pour les usages de la vie privée, on a tenté d'utiliser les œuvres littéraires, poèmes épiques, romans, pièces de théâtre '. Le procédé n'est pas illégitime, mais à condition de le limiter par plusieurs restrictions qu'on est très porté à oublier.

1" 11 ne s'applique pas aux faits sociaux intérieurs, à la morale, à l'idéal artistique; la conception morale ou esthétique d'un document exprime tout au plus l'idéal personnel de l'auteur; on n'a pas le droit d'en conclure la morale ou le goût esthétique de son temps. II faut au moins attendre d'avoir comparé différents auteurs du même temps.

2" La description même de faits matériels peut être une combinaison personnelle de l'auteur créée dans

1. La Grèce primitive a été étudiée dans les poèmes homériques.—La vie privée au moyen âge a été reconstituée surtout d'ajiros les chansons de gestes (voir Ch.-V. Langlois, les Travaux sur l'histoire de la société française au nioi/cii âge d'après les sources littéraires, dans la Revue historique, mars-avril 1897).

son imagination, les cléments seuls en sont sûrement réels; on ne peut donc affirmer que l'existence séparée des éléments irréductibles, forme, matière, couleur, nombre. Quand le poète parle de portes d'or ou de boucliers d'argent, il n'est pas sûr qu'il ait existé des portes en or ou des boucliers en argent; mais seulement qu'il existait des portes, des boucliers, de l'or et de l'argent. 11 faut donc descendre dans l'analyse jusqu'à l'élément que l'auteur a forcément pris dans l'expérience (les objets, leur destination, les actes usuels).

3" La conception d'un objet ou d'un acte prouve qu'il existait, mais non qu'il fût fréquent; c'est peutêtre un objet ou un acte unique ou du moins restreint à un très petit cercle; les poètes et les romanciers prennent volontiers leurs modèles dans un monde exceptionnel.

4° Les faits connus par ce procédé ne sont localisés ni dans le temps ni dans le lieu : l'auteur peut les avoir pris dans un autre temps et un autre pays que le sien.

Toutes ces restrictions peuvent se résumer ainsi : avant de tirer d'une œuvre littéraire un renseignement sur la société où a vécu l'auteur, se demander ce que vaudrait pour la connaissance de nos mœurs le renseignement de même nature tiré d'un de nos romans contemporains.

Comme les conceptions, les faits extérieurs ainsi obtenus peuvent s'établir par un seul document. Mais ils restent si restreints et si mal localisés que pour en tirer parti il faut attendre de les avoir rapprochés d'autres faits semblables; ce qui est l'œuvre de la synthèse.

On peut assimiler aux faits résultant des conceptions les faits extérieurs indifférents et très grossiers que l'auteur a exprimés presque sans y penser. On n'a

pas logiquement le droit de les déclarer certains, car on voit des hommes qui se trompent même sur des faits grossiers, ou qui mentent même sur des faits indifférents. Mais ces cas sont si rares qu'on court peu de risque à admettre comme certains les faits de ce genre établis par un seul document; et c'est ce qu'on fait en pratique pour les époques mal connues. On décrit les institutions des Gaulois ou des Germains d'après le texte unique de César ou de Tacite. Ces faits si faciles à constater ont dû s'imposer aux auteurs de descriptions comme les réalités s'imposent aux poètes.

II. Au contraire l'affirmation d'un document sur un fait extérieur ^ ne peut jamais suffire à établir ce fait. Il y a trop de chances de mensonge ou d'erreur, et les conditions où l'affirmation s'est produite sont trop mal connues pour qu'on soit sûr qu'elle a échappé à toutes ces chances. L'examen critique ne donne donc pas de solutions définitives; indispensable pour éviter des erreurs, il ne conduit pas jusqu'à la vérité.

La critique ne peut prouver aucun fait, elle ne fournit que des probabilités. Elle n'aboutit qu'à décomposer les documents en affirmations munies chacune d'une étiquette sur sa valeur probable : affirmation sans valeur, affirmation suspecte (fortement ou faiblement), affirmation probable ou très probable, affirmation de valeur inconnue.

De toutes ces espèces de résultats une seule est définitive : l'affirmation d'un auteur qui n'a pas pu être renseigné sur le fait qu'il affirme est nulle, on doit la rejeter comme on rejette un document apocryphe ^.

1. On appelle ici fait extérieur — en opposition avec la conception (qui est un fait interne) — tout fait qui se passe dans la réalité objective.

2. La plupax't des historiens attendent pour rejeter une légende

DÉTERMINATION DliS FAITS PARTICULIERS. 167

Mais la critique ne fait ici que détruire des renseignements illusoires, elle n'en fournit pas de certains. Les seuls résultats fermes de la critique sont des résultats négatifs. — Tous les résultats positifs restent douteux, ils se ramènent à dire : « Il y a des chances pour ou contre la vérité de cette affirmation ». Mais ce ne sont que des chances : une affirmation suspecte peut être exacte, une affirmation probable peut être fausse, on en voit sans cesse des exemples, et nous ne connaissons jamais assez complètement les conditions de l'observation pour savoir si elle a été bien faite.

Pour arriver à un résultat définitif il faut une dernière opération. Au sortir de la critique les affirmations se présentent comme probables ou improbables. Mais les plus probables même, prises isolément, resteraient de simples probabilités : le pas décisif qui doit les transformer en une proposition scientifique, on n'a pas le droit de le faire; une proposition scientifique est une affirmation indiscutable, et celles-ci ne le sont pas. — Kn toute science d'observation c'est un principe universel qu'on n'arrive pas à une conclusion scientifique par une observation unique : on attend, pour affirmer une i)roposition, d'avoir constaté le fait par plusieurs observations indépendantes. L'histoire, avec ses procédés si imparfaits d'information, a moins que toute autre science le droit de se soustraire à ce principe. Une affirmation historique n'est, dans le cas le plus favorable, qu'une observation médiocrement faite; elle a besoin d'être confirmée par d'autres observations.

qu'on en ait démontré la fausseté, et si, par hasard, il ne s'est pas conservé de documents en contradiction avec elle, ils l'admettent provisoirement; c'est ce qu'on fait encore pour les cinq premiers siècles de Rome. Ce procédé, malheureusement encoïc général, contribue à empêcher l'histoire de se constituer en science.

Toute science se constitue en rapprochant plusieurs observations : les faits scientifiques sont les points sur lesquels concordent des observations différentes *. Chaque observation est sujette à des chances d'erreur qu'on ne peut pas éliminer entièrement; mais si plusieurs observations s'accordent, il n'est guère possible que ce soit en commettant la même erreur; la raison la plus probable de la concordance c'est que les observateurs ont vu la même réalité et l'ont tous décrite exactement. Les erreurs personnelles tendent à diverger, ce sont les observations exactes qui concordent.

Appliqué à l'histoire, ce principe conduit à une dernière série d'opérations, intermédiaire entre la critique purement analytique et les opérations de synthèse : la comparaison des affirmations.

On commence par classer les résultats de l'analyse critique, de façon à réunir les affirmations sur un même fait. Matériellement l'opération est facilitée par le procédé des fiches (soit qu'on ait noté chaque affirmation sur une fiche, soit qu'on ait créé pour chaque fait une fiche seulement, sur laquelle on aura noté les différentes affirmations à mesure qu'on les rencontrait). Le rapprochement fait apparaître l'état de nos connaissances sur le fait; la conclusion définitive dépend du rapport entre les affirmations. Il faut donc étudier séparément les cas qui peuvent se présenter.

III. Le plus souvent, sauf en histoire contemporaine, sur un fait les documents nous fournissent une seule affirmation. Toutes les autres sciences en pareil cas

1. Pour la justification log-iquc de ce principe en histoire, voir Ch. Seig'nobos, Rei'ue philosophique, jaillel-aoùt 1887. — La certilude scientifique complète n'est produite que par la concordance entre des observations obtenues par des méthodes difl'ércntcs; elle se trouve au point de croisement de deux voies différentes de recherches.

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suivent une règle invariable : une observation isolée n'entre pas dans la science, on la cite (avec le nom de l'observateur), mais sans conclure. Les historiens n'ont aucun motif avouable de procéder autrement. Quand ils n'ont pour établir un fait que l'affirmation d'un seul homme, si honnête qu'il soit, ils devraient, non pas affirmer le fait, mais seulement, comme font les naturalistes, mentionner le renseignement (Thucydide affirme, César dit que) : c'est tout ce qu'ils ont le droit d'assurer. En fait, tous ont gardé l'habitude, comme au moyen âge, d'affirmer d'après Y autorité de Thucydide ou de César; beaucoup poussent la naïveté jusqu'à le dire en propres termes. Ainsi livrés sans frein scientifique à la crédulité naturelle, les historiens en arrivent à admettre, sur la présomption insuffisante d'un document unique, toute affirmation qui se trouve n'être pas contredite par un autre document. De là celte conséquence absurde que l'histoire est plus affirmative et semble mieux constituée dans les périodes inconnues dont il ne reste qu'un seul écrivain que pour les faits connus par des milliers de documents contradictoires. Les guerres médiques connues par le seul Hérodote, les aventures de Frédégonde racontées par le seul Grégoire de Tours sont moins sujettes à discussion que les événements de la Révolution, décrits par des centaines de contemporains. — Pour tirer l'histoire de cette condition honteuse, il faut une révolution dans l'esprit des historiens.

IV. Lorsqu'on a sur le même fait plusieurs affirmations, il arrive ou qu'elles se contredisent ou qu'elles concordent. — Pour être certain qu'elles se contredisent réellement il faut s'assurer qu'elles portent bien sur le même fait : deux affirmations en apparence contradictoires peuvent n'èli'e que parallèles; elles peu-

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vent ne pas porter exactement sur les mêmes moments, les mêmes lieux, les mêmes personnes, les mêmes épisodes d'un événement, et elles peuvent être exactes toutes deux*. Il n'en faut pas conclure pourtant qu'elles se confirment; chacune rentre dans la catégorie des affirmations uniques.

Si la contradiction est véritable, c'est que l'une des deux affirmations au moins est fausse. Une tendance naturelle à la conciliation pousse alors à chercher un compromis, à prendre un moyen terme. Cet esprit conciliant est l'opposé de l'esprit scientifique. Si l'un dit 2 et 2 font 4, l'autre 2 et 2 font 5, on ne doit j)as dire 2 et 2 font 4 1/2; on doit examiner lequel des deux a raison. C'est l'office de la critique. Presque toujours, de ces affirmations contradictoires une au moins est suspecte ; il faut l'écarter si l'autre, en conflit avec elle, est très probable. Si l'autre est suspecte aussi, on doit s'abstenir de conclure; de même, si plusieurs affirmations suspectes concordent contre une seule non suspecte ^.

V. Quand plusieurs affirmations concordent il faut encore résister à la tendance naturelle à croire que le fa.t est démontré. Le premier mouvement est de compter tout document pour une source de renseignement. On sait bien dans la vie réelle que les hommes sont sujets à se copier les uns les autres, qu'un seul récit sert souvent à plusieurs narrateurs, qu'il arrive à plusieurs

1. Ce cas est étudié avec un bon exemple par Bernheim, o. c, p. 421.

2. 11 est à peine besoin de mettre en garde contre le procédé enfantin qui consiste à compter le nombre des documents dans chaque sens pour décider à la majorité; l'affirmation d'un seul auteur, renseigné sur un fait, est évidemment supérieure à cent affirmations de gens qui n'en savent rien. La règle est formulée depuis longtemps : Non numerentur, sed pondtrentur.

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journaux de publier la même correspondance, à plusieurs reporters de s'entendre pour laisser faire un compte rendu à un seul d'entre eux. On a alors plusieurs documents, on a même plusieurs affirmations, mais a-t-on autant d'observations? Evidemment non. Une affirmation qui en reproduit une autre ne constitue pas une observation nouvelle, et quand même une observation serait reproduite par cent auteurs diflerents, ces cent copies ne représenteraient encore qu'une seule observation. Les compter pour cent équivaudrait à compter pour cent documents cent exemplaires imprimés d'un même livre. Mais le respect des « documents bistoriques » est parfois plus fort que l'évidence. La même affirmation rédigée dans plusieurs documents séparés, par des auteurs différents, donne l'illusion de plusieurs affirmations; un même fait relaté dans dix documents différents paraît aussitôt établi par dix observations concordantes. Il faut se défier de cette impression. Une concordance n'est concluante qu'autant que les affirmations concordantes expriment des observations indépendantes l'une de l'autre. Avant de tirer aucune conclusion d'une concordance on doit examiner si elle est une concordance entre des observations indépendantes ; ce qui comporte deux opérations. 1» On commence par chercher si les affirmations sont indépendantes, ou ne sont que des reproductions d'une même observation unique. Ce travail est en partie l'œuvre de la critique externe des sources ^ ; mais la critique des sources n'étudie que les rapports entre les documents écrits, elle s'arrête après avoir établi quels passages un auteur a empruntés à d'autres auteurs. Les passages empruntés sont à écarter sans

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