‹ Introduction aux études histoirquesChapitre 51 sur 74 · Cf. ci-dessus, p · texte numérisé non relu

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discussion. Mais il reste à faire le même travail sur les affirmations qui n'ont ])as pris de forme écrite. On doit comparer les affirmations sur le même fait pour chercher si elles proviennent d'observateurs différents ou du moins d'observations différentes.

Le principe est analogue à celui de la critique de sources. Les détails d'un fait social sont si multiples et il y a tant de façons différentes de voir le môme fait que deux observateurs indépendants n'ont aucune chance de se rencontrer sur tous les points; quand deux affirmations présentent les mêmes détails dans le même ordre c'est qu'elles dérivent d'une observation commune; les observations différentes divergent toujours sur quelques points. Souvent on peut tirer parti d'un principe a priori : si le fait était de nature à n'avoir pu être observé ou rapporté que par un seul observateur, c'est que toutes les sources dérivent de cette observation unique. Ces principes* permettent de reconnaître beaucoup de cas d'observations différentes et plus encore de cas d'observations reproduites.

Il reste des cas douteux en grand nombre. La tendance naturelle est de les compter comme indépendants. C'est l'inverse qui serait scientifiquement correct : tant que l'indépendance des affirmations n'est pas prouvée, on n'a pas le droit d'admettre que leur concordance soit concluante.

C'est seulement après avoir établi le rapport entre les affirmations qu'on peut compter les affirmations vraiment différentes et examiner si elles concordent. Ici encore il faut se défier du premier mouvement : la

1. Il n'est guère possible d'étudier ici les difficultés spéciales d'application : quand l'auteur, cherchant à dissimuler son emprunt, a introduit des diirérences pour dérouter le public; quand l'auteur a combiné des détails provenant de deux observations.

concordance vraiment concluante n'est pas, comme on l'imaginerait naturellement, une ressemblance complète entre deux récits, c'est un croisement entre deux récits didérents qui ne se ressemblent qu'en quelques points. La tendance naturelle est de regarder la concordance comme une confirmation d'autant plus probante qu'elle est plus complète ; il faut au contraii e adopter la règle paradoxale que la concordance prouve davantage quand elle est limitée à un petit nombre de points. Ce sont les points de concordance de ces affirmations divergentes qui constituent les faits historiques scientifiquement établis.

2'^ Avant de conclure il reste à s'assurer si les observations différentes du même fait sont pleinement indépendantes; car elles peuvent avoir agi l'une sur l'autre au point que la première ait déterminé les suivantes, et alors leur concordance ne serait plus concluante. Il faut prendre garde ^ux cas suivants :

P^ cas. Les observations différentes ont été faites j)ar le même auteur, qui les a consignées, soit dans un même document, soit dans des documents différents; il faut alors des raisons spéciales pour admettre que l'auteur a vraiment refait les observations et ne s'est pas borné à répéter une observation unique.

2" cas. Il y a eu plusieurs observateurs, mais ils ont chargé l'un d'eux de rédiger un document unique : c'est le cas des procès-verbaux d'assemblées; il faut s'assurer si le document représente seulement l'affirmation du rédacteur ou si les autres observateurs ont contrôlé sa rédaction.

.'j" cas. Plusieurs observateurs ont rédigé leur obsertioii dans des documents différents, mais dans des conditions semblables; il faut appliquer le questionnaire critique pour chercher si tous n'ont pas subi les

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mêmes causes de mensonge ou d'erreur (même intérêt, ou même vanité, ou mêmes préjugés, etc.).

Il n'y a de sûrement indépendantes que les observations contenues dans des documents différents, issus d'auteurs différents, appartenant à des groupes différents, opérant dans des conditions différentes. C'est dire que les cas de concordance pleinement concluante sont rares, sauf dans les périodes modernes.

La possibilité de prouver un fait historique dépend du nombre de documents indépendants conservés sur ce fait, et il dépend du hasard que les documents se soient conservés; ainsi s'explique la part du hasard dans la constitution de l'histoire.

Les faits qu'il est possible d'établir sont surtout des faits étendus et durables (appelés parfois faits généraux), usages, doctrines, institutions, grands événements; ils ont été plus faciles à observer et sont plus faciles à prouver. Pourtant la méthode historique n'est pas par elle-même impuissante à établir des faits courts et limités (ce qu'on appelle {àits particuliers), une parole, un acte d'un moment. Il suffit que plusieurs personnages aient assisté au fait, l'aient noté et que leurs écrits nous soient parvenus. On sait la phrase que Luther a prononcée à la Diète de Worms; on sait qu'il n'a pas dit ce que lui attribue la tradition. Ce concours de conditions favorables devient de plus en plus fréquent avec l'organisation des journaux, des sténographes et des dépôts de documents.

Pour l'antiquité et le moyen âge la connaissance historique est restreinte aux faits généraux par la pénurie de documents. Dans la période contemporaine elle peut s'étendre de plus en plus aux faits particuliers. — Le public s'imagine le contraire; il se défie des faits contemporains sur lesquels il voit circuler des récits

contradictoires et croit sans hésiter aux faits anciens qu'il ne voit pas contredire. Sa confiance est au maximum pour 1 histoire qu'on n'a pas les moyens de savoir, son scepticisme croît à mesure que les moyens de savoir augmentent.

VI. La concordance entre les documents conduit à (les conclusions qui ne sont pas toutes définitives. Il reste à étudier Vaccord entre les faits pour compléter ou rectifier les conclusions.

Plusieurs faits qui, pris isolément, ne sont qu'imparfaitement prouvés peuvent se confirmer les uns les autres de façon à donner une certitude d'ensemble. Les faits que les documents présentent isolés ont été parfois assez rapprochés dans la réalité pour que l'un fût lié à l'autre. De ce genre sont les actes successifs d'un même homme ou d'un même groupe, les habitudes d'un même groupe à des époques rapprochées ou de groupes semblables à la même époque. Chacun de ces faits peut, il est vrai, se produire sans l'autre; la certitude que l'un s'est produit ne permettrait pas d'affirmer l'autre. Et cependant l'accord de plusieurs de ces faits, chacun imparfaitement prouvé, donne une espèce de certitude; ils ne se prouvent pas les uns les autres au sens strict, mais ils se confirment^ . Le doute qui pesait sur chacun d'eux se dissipe; on arrive à l'espèce de certitude produite par l'enchaînement des faits. Ainsi, par le rapprochement de conclusions encore douteuses, s'établit un ensemble moralement certain. — Dans un itinéraire de souverain, les jours et les lieux de passage se confirment quand ils s'accordent de façon à former un tout cohérent. — Une institution ou un usage d'un peuple s'établit par l'accord

1. Nous n'indiquons ici que le principe de la méthode de confirmation; les applications exigeraient une très longue étude.

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de renseignements, chacun probable seulement, qui portent sur des lieux ou des moments différents.

Cette méthode est d'une application difficile. L'accord est une notion beaucoup plus vague que la concordance. On ne peut pas préciser en général quels faits sont liés entre eux assez pour former un ensemble dont l'accord soit concluant, ni déterminer d'avance la durée et l'étendue de ce qui constitue un ensemble. Des faits pris à un demi-siècle et à cent lieues de distance pourront se confirmer de façon à établir l'usage d'un peuple (par exemple chez les Germains) ; ils ne prouveraient rien pris dans une société hétérogène et à évolution rapide (par exemple là société française en 1750 et en 1800, en Alsace et en Provence). Il faut ici étudier les rapports entre les faits. C'est déjà le commencement de la construction historique; ainsi se fait le passage des opérations analytiques aux opérations synthétiques.

VII. Mais il reste à étudier le cas du désaccord entre les faits établis par les documents et d'autres faits établis par d'autres procédés. Il arrive qu'un fait obtenu par conclusion historique soit en contradiction avec un ensemble de faits historiquement connus, ou avec l'ensemble de nos connaissances sur l'humanité fondées sur l'observation directe, ou avec une loi scientifique établie ])ar la méthode régulière d'une science constituée. Dans les deux premiers cas, le fait n'est en collision qu'avec l'histoire ou la psychologie et la sociologie, toutes sciences mal constituées, il est appelé seulement invraisemblable; s'il est en conflit avec une science, il devient un miracle. — Que doit-on faire d'un fait invraisemblable ou miraculeux? Faut-il l'admettre après examen des documents, ou le rejeter comme impossible par la question préalable ?

h' invraisemblance n'est pas une notion scientifique; elle varie avec les individus : ce que chacun trouve invraisemblable, c'est ce qu'il n'est pas habitué à voir; pour un paysan le téléphone est beaucoup plus invraisemblable qu'un revenant; un roi de Siam a refusé de croire à l'existence de la glace. Il faut donc préciser à qui le fait paraît invraisemblable. — Est-ce à la masse sans culture scientifique? Pour elle la science est plus invraisemblable que le miracle, la physiologie que le spiritisme; sa notion d'invraisemblance est sans valeur. — Est-ce à l'homme cultivé scientifiquement? Il s'agit alors de l'invraisemblance pour un esprit scientifique, et il serait plus précis de dire que le fait est contraire aux données de la science, qu'il y a désaccord entre les observations directes des savants et les renseignements indirects des documents.

Comment doit se trancher ce conflit? La question n'a pas grand intérêt pratique; presque tous les documents qui rapportent des faits miraculeux sont déjà suspects par ailleurs, et seraient écartés par une critique correcte. Mais la question du miracle a soulevé de telles passions qu'il peut être bon d'indiquer comment elle se pose pour les historiens '.

La croyance générale au merveilleux a rempli de faits miraculeux les documents de presque tous les peuples. Historiquement le diable est beaucoup plus solidement prouvé que Pisistrate : nous n'avons pas un seul mot d'un contemporain qui dise avoir vu Pisistrate; des milliers de « témoins oculaires » déclarent avoir vu le diable, il y a peu de faits historiques établis sur un pareil nombre de témoignages indépendants.

1. Le P. de Smcdt a consacré à cette question une partie de ses Principes de la critique historique (Paris, 1887, in-l2).

Pourtant nous nliésitons plus à rejeter le diable et à admettre Pisistrate. C'est que l'existence du diable serait inconciliable avec les lois de toutes les sciences constituées.

Pour l'historien, la solution du conflit est évidente*. Les observations contenues dans les documents historiques ne valent jamais celles des savants contemporains (on a montré pourquoi). La méthode historique indirecte ne vaut jamais les méthodes directes des sciences d'observation. Si ses résultats sont en désaccord avec les leurs, c est elle qui doit céder; elle ne })eut prétendre, avec ses moyens imparfaits, contrôler, contredii'e ou rectifier les résultats des autres; elle doit au contraire employer leurs résultats à rectifier les siens. Le progrès des sciences directes modifie parfois l'interprétation historique; un fait établi par l'observation directe sert à comprendre et à critiquer des documents : les cas de stigmates et d'anesthésie nerveuse observés scientifiquement ont fait admettre les récils historiques de faits analogues (stigmates de quelques saints, possédées de Loudun). Mais l'histoire ne peut pas servir au progrès des sciences directes. Tenue par ses moyens indirects d'information à distance de la réalité, elle accepte les lois établies par les sciences qui ont le contact direct avec la réalité. Pour rejeter une de ces lois il faudrait de nouvelles

1. La solution de la question est différente pour les sciences d'observation directe, surtout les sciences biologiques. La science ne connaît pas le possible ou 1 impossible, elle ne connaît que des faits correctement ou incorrectement observés ; des faits déclarés impossibles, comme les aérolithes, ont été reconnus exacts. La notion même de miracle est métaphysique; elle suppose une conception d'ensemble du monde qui dépasse les limites de l'observation. Voir Wallace, Les miracles et le moderne spiritualisme, trad. de l'anglais, Paris, 1887, iu-8.

observations directes C'est une révolution qui peut être faite, mais seulement au centre; l'histoire n'a pas le pouvoir d'en prendre l'initiative.

La solution est moins nette pour les faits en désaccord seulement avec un ensemble de connaissances historiques ou avec les embryons des sciences de l'homme. Elle dépend de l'opinion qu'on se fait de la valeur de ces connaissances. Du moins peut-on poser la rè^le pratique que pour contredire l'histoire, la psychologie ou la sociologie, il faut avoir de bien solides documents; et c'est un cas qui ne se présente guère.

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