Voir plus haut, p
différentes activités sociales et expliquait leur solidarité *. Ce n'était qu'une hypothèse suggérée par le monde animal où chaque espèce a des caractères permanents. Elle eût été insuffisante, car, pour expliquer comment une même société a changé de caractère d'une époque à l'autre (les Gi^ecs entre le vii'= et le iv^ siècle, les Anglais entre le xv" et le xi\^), il eût fallu faire intervenir l'action des causes extérieures. Et elle est caduque, puisque toutes les sociétés historiques sont des groupes d'hommes sans unité anthropologique et sans caractères communs héréditaires.
A côté de ces explications métaphysiques ou métaphoriques, se sont produites des tentatives pour appliquer à la recherche des causes en histoire le procédé classique des sciences naturelles : comparer des séries parallèles de faits successifs pour voir ceux qui se retrouvent toujours ensemble. La « méthode comparative » a été essayée sous plusieurs formes. — On a pris pour objet d'étude un détail de la vie sociale (unusage, une institution, une croyance, une règle), déûni abstraitement; on en a comparé les évolutions dans différentes sociétés, de façon à déterminer l'évolution commune qu'on devrait rapporter à une même cause générale. Ainsi se sont fondés la linguistique, la mythologie, le droit comparés. — On a proposé (en Angleterre) de ])réciser la comparaison en appliquant la méthode « slalistique »; il s'agirait de comparer svsléraatiquement toutes les sociétés connues et de dresser
1. Lamprecht, dans l'article cité p. 213, après avoir rapproché les évolutions artistique, relig-ieuse, économique de l'Allemag-ne au moj'en âge et constaté qu'on peut les diviser toutes en périodes de même durée, explique les transformations simultanées des différents usages et institutions d'une même société par les transformations de « l'âme sociale » collective. Ce n'est qu'une autre forme de la même hypothèse.
252 OPÉRATIONS SYNTHETIQUES.
la Statistique de tous les cas où deux usages se rencontrent ensemble. C'est le principe des tables de concordance de Bacon ; il est à craindre qu'il ne donne pas plus de résultats. — Le vice de tous ces procédés est d'opérer sur des notions abstraites, en partie arbitraires, parfois même sur des rapprochements de mots, sans connaître l'ensemble des conditions où se sont produits les faits.
On pourrait imaginer une méthode plus concrète qui, au lieu de fragments, comparerait des ensembles, c'est-à-dire des sociétés tout entières, soit la même société à deux moments de son évolution (l'Angleterre au xvi^ et au xix^ siècle), soit des évolutions d'ensemble de plusieurs sociétés, contemporaines l'une de l'autre (Angleterre et France) ou d'époques différentes (Rome et l'Angleterre). Elle pourrait servir négativement, pour s'assurer qu'un fait n'est pas l'effet nécessaire d'un autre, puisqu'on ne les trouve pas toujours liés (par exemple l'émancipation des femmes et le christianisme). Mais on ne peut guère en attendre de résultats positifs, car la concomitance de deux faits dans plusieurs séries n'indique pas s'ils sont cause l'un de l'autre ou seulement effets d'une même cause.
La recherche méthodique des causes d'un fait exige une analyse des conditions où se produit le fait, de façon à isoler la condition nécessaire qui est la cause; elle suppose donc la connaissance complète de ces conditions. C'est précisément ce qui manque en histoire. Il faut donc renoncer à atteindre les causes par une méthode directe, comme dans les autres sciences.
En fait cependant, les historiens usent souvent de la notion de cause, indispensable, on l'a montré plus haut, pour formuler les événements et construire les périodes. C'est qu'ils connaissent les causes soit par les
auteurs de documents qui ont observé les faits, soit par analogie avec les causes actuelles que chacun de nous a observées. Toute l'histoire des événements est un enchaînement évident et incontesté d'accidents, dont chacun est cause déterminante d'un autre. Le coup de lance de Montgomery est cause delà mort de Henri II, et cette mort est cause de l'avènement des Guises au pouvoir, qui est cause du soulèvement du parti protestant.
L'observation des causes par les auteurs de documents reste limitée à l'enchaînement des faits accidentels observés par eux ; — ce sont à vrai dire les causes les plus sûrement connues. Aussi l'histoire, au rebours des autres sciences, atteint-elle mieux les causes des accidents particuliers que celles des transformations générales, car elle trouve le travail déjà fait dans les documents.
Pour rechercher' les causes des faits généraux, la construction historique est réduite à l'analogie entre le passé et le présent. Si elle a chance de trouver les. causes qui expliquent l'évolution des sociétés passés, ce sera par l'observation directe des transformations des sociétés actuelles.
Cette étude n'est pas constituée encore, on ne peut ici qu'en indiquer les principes :
1° Pour atteindre les causes de la solidarité entre les habitudes différentes d'une même société, il faut dépasser la forme abstraite et conventionnelle que les faits prennent dans la langue des documents (dogme, règle, rile, institution), et remonter jusqu'aux centres réels concrets, qui sont toujours des hommes pensants ou agissants. Là seulement sont réunies les diverses espèces d'activité que la langue sépare par abstraction. Leur solidarité doit donc être cherchée dans quelque
254 OPÉRATIONS SYNTHÉTIQUI:S.
trait dominant de la nature ou de la condilion de ces hommes qui s'impose à toutes les manifestations di(férentes de leur activité. — On devra s'attendre à ce que la scrtiJarité ne soit pas également étroite entre toutes les espèces d'activité : elle sera plus forte dans celles oti chaque individu dépend étroitement des actes de la masse (vie économique, sociale, politique), plus faible dans les activités intellectuelles (arts, sciences) où l'initiative des individus s'exerce plus librement *. — Les documents mentionnent la plupart des habitudes (croj'ances, coutumes, institutions) en bloc sans distinguer les individus; et pourtant, dans une même société, les habitudes diffèrent beaucoup d'un homme à l'autre. Il faudra distinguer ces différences, sous peine d'expliquer les actes des artistes et des savants par les croyances et les habitudes de leur prince ou de leurs fournisseurs.
2° Pour atteindre les causes de l'évolution, il faudra remonter aux seuls êtres qui puissent évoluer, les hommes. Toute évolution a pour cause un changement dans les conditions matérielles ou les habitudes de certains hommes. L'observation nous montre deux sortes de changement. — Ou les hommes restent les mêmes, mais changent leur façon d'agir ou de penser, soit volontairement par imitation, soit par contrainte. — Ou les hommes qui pratiquaient l'ancien usage sont disparus et ont été remplacés par d'autres hommes qui ne le pratiquent plus, soit des étrangers, soit les descendants des hommes anciens, mais élevés autrement. Ce renoiivelleraeiit des générations paraît être, de nos jours, la cause la plus active de l'évolution. On est enclin
1. Les historiens de la littérature qui, du premier coup, ont cherché le lien entre les arts et le reste de la vie sociale ont aiasi posé la première la question la plus difficile.
CONSTHUCTIOX DES FORMULES GENEHALES. 255
à penser qu'il l'a été dans le passé : l'évolution a été d'autant plus lente que les gens de la génération suivante ont été plus exclusivement formés par l'imitation de leurs devanciers.
Il resterait une dernière question. N'y a-t-il jamais que des hommes semblables qui diffèrent seulement par leurs conditions de vie (éducation, ressources, gouvernement), et l'évolution n'est-elle produite que par des changements dans ces conditions'^ — Ou bien y a-t-il des groupes d'hommes héréditairement différents qui naissent avec des tendances à des activités différentes et des aptitudes à évoluer différemment, de sorte que l'évolution serait produite, en partie du moins, par des accroissements, des diminutions ou des déplacements de ces groupes? — Pour les cas extrêmes, les races blanche, jaune, noire, la différence d'ai)titude entre les races paraît évidente; aucun peuple noir ne s'est civilisé. Il est donc probable que des différences héréditaires moindres ont dû contribuer à déterminer les événements. L'évolution historique serait en partie produite par des causes physiologiques et anthropologiques. Mais l'histoire ne fournit aucun procédé sûr pour déterminer l'action de ces différences héréditaires entre les hommes, elle n'atteint que les conditions de leur existence. La dernière question de l'histoire reste insoluble par les procédés historiques.
CIIAPITUE V
Il nous reste ù étudier une question dont l'intérêt pratique est évident. Sous quelles formes les œuvres historiques se présentent-elles? Ces formes sont, en fait, très nombreuses : or il en est de surannées; toutes ne sont pas légitimes; les meilleures ont des inconvénients. On doit donc se demander, non seulement sous quelles formes les œuvres historiques se présentent, mais quel,s sont, parmi ceux qui existent, les types d'exposition vraiment rationnels.
Par « œuvres historiques » nous entendons ici toutes celles qui sont destinées à exposer les résultats d'un travail de construction historique, quelles qu'en soient, d'ailleurs, l'étendue et la portée. Les travaux critiques sur les documents, simplement préparatoires de la construction historique, dont il a été traité au livre II, sont, naturellement, exclus.
Les historiens peuvent différer et ont différé jusqu'à présent sur plusieurs points essentiels. Ils n'ont pas toujours conçu, ils ne conçoivent pas tous de la même manière le but de l'œuvre historique, ni, par suite, la nature des faits qu'ils choisissent, la façon de diviser le sujet, c'est-à-dire d'ordonner les faits, la façon de les présenter, la façon de les prouver. — Ce
serait ici le lieu de marquer comment « la manière d'écrire l'histoire » a évolué depuis les origines. Mais comme l'histoire de la manière d'écrire l'histoire n'a pas encore été bien faite ', nous nous bornerons ici à des indications très générales pour la période antérieure à la seconde moitié du xix^ siècle, à celles qui sont strictement nécessaires pour l'intelligence de l'état de choses contemporain.
I. L'histoire a été conçue d'abord comme la narration des événements mémorables. Garder le souvenir et propager la connaissance des faits glorieux ou importants pour un homme, ou une famille, ou un peuple, tel était le but de l'histoire au temps de Thucydide et de Tite-Live. — Parallèlement, l'histoire fut considérée de bonne heure comme un recueil de précédents, et la connaissance de l'histoire comme une préparation pratique à la vie, surtout à la vie politique (militaire et civile). Polybe et Plutarque ont écrit pour instruire ; ils ont eu la prétention de donner des recettes pour agir. — La matière de Thisloire dans l'antiquité classique, c étaient donc surtout les accidents politiques, faits de guerre et révolutions. Le cadre ordinaire de l'exposition historique loù les faits étaient ordonnés d'habitude suivant l'ordre chronologique), c'était la vie d'un personnage, l'ensemble ou
1. Pour les époques anciennes, consulter les bonnes histoires de la littérature grecque, romaine et du moyen âge, qui contiennent des chapitres consacrés aux « historiens ». Pour la période moderne, consulter l'Introduction de M. G. Monod au t. I de la Revue historique; l'ouvrage de F. X. v. Wegele, Gesch'chle der deutschen Historiographie (1885), est restreint à l'Allemugne et médiocre; des « Notes sur l'histoire en France au xix" siècle » ont été publiées par C. Jullian comme Introduction à ses Extraits des historiens français du XIX" siècle (Paris, 1897, in-12). L'histoire de l'historiographie moderne reste à faire. Voir l'essai partiel de E. Bernheim, o. c, p. 13 et suiv,
une période de la vie d'un peuple; il n'y eut dans l'antiquité que quelques essais d'histoire générale. Corrime l'historien se proposait de plaire ou d'instruire, ou de plaire et d'instruire à la fois, l'histoire était un genre littéraire : on n'était pas très scrupuleux au sujet des preuves; ceux qui travaillaient d'après des documents écrits ne prenaient pas soin d'en distinguer le texte du texte de leur cru; ils reproduisaient les récits de leurs devanciers en les ornant de détails, et quelquefois (sous prétexte de préciser) de chiffres, de discours, de réflexions et d'élégances. On saisit leur procédé sur le vif toutes les fois qu'il est possible de comparer les historiens grecs et romains, Ephore et Tite-Live, par exemple, à leurs sources.
Les écrivains de la Renaissance ont directement imité les anciens. Pour eux aussi l'histoire a été un art littéraire à tendances apologétiques ou à prétentions didactiques, trop souvent, en Italie, un moyen de gagner la faveur des princes et un thème à déclamations. Cela dura fort longtemps. En plein xvii*^ siècle, Mézeray est encore un historien à la mode de l'antiquité classique.
Cependant, dans la littérature historique de la Renaissance, deux nouveautés méritent d'attirer l'attention, où s'accuse sans contredit l'influence médiévale. — D'une part, on voit persister la faveur d'un cadre, inusité dans l'antiquité, créé par les historiens catholiques des bas siècles (Eusèbe, Orose),très goûté au moyen âge, celui qui, au lieu d'embrasser seulement l'histoire d'un homme, ou d'une famille, ou d'un peuple, embrasse l'histoire universelle. — D'autre part, un arlifîce matériel d'exposition, né d'une pratique en vigueur dans les écoles du moyen âge (les gloses), s'introduit, dont les conséquences ont été de
première importance. On prit alors l'habitude de joindre au texte, dans les livres d'histoire imprimés, des notes *. Les notes ont permis de distinguer du récit historique les documents qui l'étayent, de renvoyer aux sources, de dégager et d'éclaircir le texte. C'est dans les collections de documents et dans les dissertations critiques que l'arlifice de l'annotation fut pratiqué d'abord; il a pénétré de là, lentement, dans les autres ouvrages historiques.
Une seconde période s'ouvre au xviii'^ siècle. Les a philosophes » conçurent alors l'histoire comme l'étude, non plus des événements ])our eux-mêmes, mais des habitudes des hommes. Ils furent amenés par là à s'intéresser, non seulement aux faits d'ordre politique, mais à l'évolution des sciences, des arts, de l'industrie, etc., et aux mœurs. Montesquieu et Voltaire personnifièrent ces tendances. \J Essai sur les mœurs est la première esquisse, et, à quelques égards, le chef-d'œuvre de l'histoire ainsi comprise. On continua de regarder le récit détaillé des événements politiques et militaires comme le fond de l'histoire, mais on prit l'habitude d'y joindre, le plus souvent sous la forme de complément ou d'appendice, une esquisse des « progrès de l'esprit humain ». L'expression a histoire de la civilisation » apparaît avant la fin du xviii'' siècle. — En même temps les professeurs d'Université créaient en Allemagne, surtout à Gôttingen, pour les besoins de l'enseignement, la forme nouvelle du « Manuel » d'histoire, recueil méthodique de faits, soigneusement justifiés, sans prétentions littéraires ni
1. Il serait intéressant de détermine;' quels sont les plus anciens livres imprimés qui sont munis de notes à la manière moderne. Des bibliophiles, que nous avons consultés, l'ignorent, leur attention n'ayant jamais été éveillée sur ce point.
260 OPKItATIONS SYNTHÉTIQUES.
autres. Des colleclions de faits liistoriques, formées en vue de l'interprétation des textes littéraires, ou par simple curiosité pour les choses anciennes, il y en avait eu dès l'antiquité; mais les pots-pourris d'Athénée et d'Aulu-Gelle, les compilations plus vastes et mieux ordonnées qui datent du moyen âge et de la Renaissance, ne sont nullement comparables aux « Manuels scientifiques » dont les professeurs allemands donnèrent alors les modèles. D'ailleurs ces professeurs contribuèrent à débrouiller l'idée générale, confuse, que les philosophes avaient de la « civilisation », car ils s'appliquèrent à organiser, en autant de branches d'études spéciales, l'histoire des langues, des littératures, des arts, des religions, du droit, de la vie économique, etc. — Ainsi, le terrain de l'histoire s'élargit beaucoup, et l'exposition scientifique, c'est-à-dire objective et simple, commença à faire concurrence aux formes à l'antique, oratoires ou sentencieuses, patriotiques ou philosophiques.
Concurrence d'abord timide et obscure, car le début du XIX'' siècle fut marqué par une renaissance littéraire, qui rafraîchit la littérature historique. Sous l'influence du mouvement romantique, les historiens cherchèrent des procédés d'exposition plus vivants que ceux de leurs prédécesseurs, propres à frapper, à « émouvoir » le public, à lui donner une impression poétique des réalités disparues. — Les uns s'efforcèrent de conserver la couleur des documents originaux, en les adaptant : « Charmé des récits contemporains, dit Barante, j'ai tâché de composer une narration suivie qui leur empruntât l'intérêt dont ils sont animés » ; cela mène directement à supprimer toute critique, et à reproduire ce qui fait bien. — Les autres professèrent qu'il laut présenter les faits passés avec l'émotion d'un
spectateur. « Thierry, dit Michelet qui l'en loue, en nous contant Klodowig, a le souffle intérieur, l'émotion de la France envahie récemment.... » Michelet a « posé le problème historique comme la résurrection de la vie intégrale dans ses organismes intérieurs et profonds ». — Le choix du sujet, du plan, des preuves, du style est dominé chez tous les historiens romantiques par la préoccupation de l'effet, qui n'est pas assurément une préoccupation scientifique. C'est une l)réoccupalion littéraire. Quelques historiens romantiques ont glissé sur cette pente jusqu'au « roman historique ». On sait en quoi consiste ce genre, qui, de l'abbé Barthélémy et de Chateaubriand à Mérimée et à Ebers, a été si prospère, et que l'on essaie présentement, mais en vain, de rajeunir. Le but est de « faire revivre des coins du passé » en des tableaux dramatiques, artistement fabriqués avec des couleurs et des détails « vrais ». Le vice évident du procédé est que l'on ne donne pas au lecteur le moyen de distinguer entre les parties empruntées à des documents et les parties imaginées, sans compter que la plupart du temps les documents utilisés ne sont pas tous exactement de la même provenance, si bien que, la couleur de chaque pierre étant « vraie », celle de la mosaïque est fausse. La Rome au siècle d'Auguste de Dezobry, les Récits mérovingiens d'Augustin Tiiierry, et d'autres « tableaux » esquissés à la même époque ont été faits d'après le principe, et offrent les inconvénients, des romans historiques proprement dits *.
1. Il va de soi que les procédés romantiques en vue d'obtenir des effets de couleur locale et de » résurrection », souvent puérils entre les mains des plus habiles écrivains, sont tout à fait intolérables quand ils sont employés par d'autres. Voir un bon exemple (critique d'un livre de M. Mourin par M. Monod) dans la Revue critique, 1874, II, p. 163 et suiv.
On peut dire en résumé que, jusque vers 1850, l'histoire est restée, pour les historiens et pour le public, un genre littéraire. Une preuve excellente en est que les historiens avaient alors l'habitude de rééditer leurs ouvrages, à plusieurs années de distance, sans y rien changer, et que le public tolérait cette pratique. Or toute œuvre scientifique doit être sans cesse refondue, revisée, mise au courant. Les savants proprement dits n'ont pas la prétention de donner à leurs œuvres une forme ne varietur ni d'être lus par la postérité; ils ne prétendent pas à l'imniorlalité personnelle : il leur suffit que les résultais de leurs recherches, rectifiés ou même transformés par des recherches ultérieures, soient incorporés à l'ensemble des connaissances qui constituent le patrimoine scientifique de l'humanité. Personne ne lit NcAvton ou Lavoisier; il suffît à la gloire de Newton et de Lavoisier que leur œuvre ait contribué à déterminer la masse énorme des travaux qui ont remplacé les leurs et qui, tôt ou tard, seront remplacés eux-mêmes. Il n'y a que les œuvres d'art dont la jeunesse soit éternelle. Et le public s'en rend bien compte : il ne viendrait à l'esprit de personne d'étudier l'histoire naturelle dans Buffon, quels que soient les mérites de ce styliste. Mais le même public étudie volontiers l'histoire dans Augustin Thierry, dans Macaulay, dans Carlyle et dans Michelet, et les livres des grands écrivains qui ont écrit sur des sujets historiques se réimpriment tels quels, cinquante ans après leur mort, quoiqu'ils ne soient plus, visiblement, au courant des connaissances acquises. Il est clair que, pour bien des gens la forme, en histoire, emporte le fond, et que l'œuvre historique est toujours, non exclusivement, mais surtout, une œuvre d'aria
1. C'est un lieu commuu, muis c'est aussi une erreur de dire,
II. C'est depuis cinquante ans que se sont dégagées et constituées les formes scientifiques d'exposition historique, en harmonie avec cette conception générale que le but de l'histoire est, non pas de plaire, ni de donner des recettes pratiques pour se conduire, ni d'émouvoir, mais simplement de savoir.
Nous distinguerons d'abord : 1° les monographies; 2° les travaux d'un caractère général.
1° On fait une monographie quand on se propose d'élucider un point spécial, un fait ou un ensemble limité de faits, par exemple une portion de la vie ou la vie d'un individu, un événement ou une série d'événements entre deux dates rapprochées, etc. — Les types de sujets possibles de monographie ne sauraient être énumérés, car la matière historique peut se sectionner indéfiniment, et d'un nombre infini de manières. Mais tous les sectionnements ne sont pas également judicieux, et, quoiqu'on ait dit le contraire, il y a, en histoire comme dans toutes les sciences, des sujets -de monographie qui sont bêtes, et des monographies qui, faites et bien faites, représentent du travail inutilement dépensé '. Les personnes d'esprit médiocre et sans
en sens contraire, que les ouvrages des érudits demeurent, tandis que les travaux des historiens vieillissent, si bien que les érudits s'acquerraient une réputation plus solide que ne font les historiens : « On ne lit plus le P. Daniel, et on lit toujours le P. Anselme ». Mais les ouvrages des érudits vieillissent, eux aussi, et le fait que toutes les parties de l'œuvre du P. Anselme n'aient pas encore été remplacées (c'est pour cela que l'on s'en sert encore) ne doit pas faire illusion : l'immense majorité des a-uvres des érudits sont, comme celles des savants proprement dits, provisoires et condamnées à l'oubli.
1. Les gens du métier essaient en vain de s'abuser sur ce point : tout, dans le passé, n'est pas intéressant. — « Si nous écrivions la vie du duc d'Angoulêmc, dit Pécuchet. — Mais c'était un imbécile! répliqua Bouvard. — Qu'importe! Les personnages du second plan ont parfois une influence énorme, et
portée, souvent qualifiées de « curieux », s'attaquent volontiers à des questions insignifiantes • ; et c'est même un assez bon critérium, pour se faire une première idée de la valeur intellectuelle d'un historien, de lire la liste des titres des monographies qu'il a faites ^. C'est le don de voir les problèmes importants et le goût de s'y attacher, aussi bien que la puissance de les résoudre, qui, dans toutes les sciences, font les hommes de premier ordre . — Mais supposons le sujet choisi d'une façon rationnelle. Toute monographie, pour être utile, c'est-à-dire pleinement utilisable, doit se soumettre à trois règles : 1° dans une monographie, tout fait historique tiré de documents ne doit être présenté qu'accompagné de l'indication des documents d'où il sort et de la valeur de ces documents ^;
celui-là peut-être tenait le rouage des aÉFaires. » (G. Flaubert, o. c, p. 157.)
1. Comme les personnes d'esprit médiocre ont une tendance à préférer les sujets insignifiants, il y a, pour les sujets de ce genre, une concurrence active. On a souvent l'occasion de constater l'apparition simultanée de plusieurs monographies sur le même sujet : il n'est pas rare que le sujet soit tout à fait sans importance.
2. Les sujets de monographie qui sont intéressants ne sont pas tous traitables; il en est auxquels l'état des sources interdit de songer. C'est pourquoi les débutants, même ceux qui sont intelligents, éprouvent tant d'embarras à choisir les sujets de leurs premières monographies, quand ils ne sont pas bien conseillés ou favorisés par la chance, et, souvent, s'engagent dans des impasses. Il serait très rigoureux, et fort injuste, de juger quelqu'un d'après la liste des sujets de ses premières monographies.
3. En pratique il faut donner, au commencement, la liste des sources employées pour l'ensemble de la monographie (avec des indications bibliographiques convenables pour les imprimés, la mention de la nature des documents et leur cote pour les manuscrits) ; de plus chaque affirmation spéciale doit porter sa preuve : le texte même du document à l'appui, si c'est possible, afin que le lecteur soit en mesure de contrôler l'interprétation (pièces justificatives); sinon, en note, l'analyse ou, tout
2° il faut suivre, autant que possible, l'ordre chronologique, parce que c'est celui dans lequel on est sûr que les faits se sont produits et qu'on devra chercher les causes et les effets; 3° il faut que le titre de la monographie en fasse connaître le sujet avec exactitude : on ne saurait trop protester contre les titres incomplets ou de fantaisie, qui compliquent si gratuitement les enquêtes bibliographiques. — Une quatrième règle a été posée; on a dit : « Une monographie n'est utile que quand elle épuise le sujet » ; mais il est très légitime de faire un travail provisoire avec les documents dont on dispose, même quand on a des raisons de croire qu'il en existe d'autres, à condition toutefois d'avertir précisément avec quels documents le travail a été fait. — Il suffit, d'ailleurs, d'avoir du tact pour sentir que, dans une monographie, l'appareil de la démonstration, s'il doit être complet, doit aussi être réduit au strict nécessaire. La sobriété est de rigueur :
au moins, le titre du document, ayec sa cote, ou avec l'indication précise de l'endroit où il a été publié. La rè^'Ic générale est de mettre le lecteur en état de savoir exactement pour quelles raisons on a adopté telles conclusions sur chaque point de l'analyse.
Les débutants, en cela pareils aux anciens auteurs, n'observent pas, naturellement, toutes ces règles. Il leur arrive constamment, au lieu de citer le texte ou le titre des documents, de s'y référer par une cote ou par l'indication générale du recueil où ils sont imprimés, qui n'apprennent rien au lecteur sur la nature des textes allégués. Voici encore une méprise des plus grossières, et qui s'observe très souvent : les débutants, ou les personnes inexpérimentées, ne comprennent pas toujours pourquoi l'habitude s'est introduite de placer des notes au bas des pages; au bas des pages des livres qu'ils ont entre les mains, ils voient un liseré de notes : ils se croient obligés d'en faire un au bas des leurs, mais leurs notes sont postiches et de pur ornement; elles ne servent ni à produire des preuves ni à permettre au lecteur de contrôler leurs assertions. — Tous ces procédés sont inadmissibles et doivent être vigoureusement combattus.
266 OPKnATIONS SYNTHKTIQL'KS.
tout étalage d'érudition, dont l'économie aurait pu être réalisée sans inconvénients, est odieux'. — Les monographies les mieux faites n'aboutissent souvent, en histoire, qu'à la constatation de l'impossibilité de savoir. Il faut résister au désir de couronner, comme il arrive, par des conclusions subjectives, ambitieuses et vagues, une monographie impi'opre à les porter '. La conclusion régulière d'une bonne monographie, c'est le bilan des résultats acquis par elle et de ce qui reste obscur. Une monographie ainsi conduite jieut vieillir, mais elle ne pourrit pas, et l'auteur n'a jamais lieu d'en rougir.
2" Les travaux d'un caractère général s'adressent soit aux hommes du métier, soit au public.
A. Les ouvrages généraux destinés surtout aux hommes du métier se présentent maintenant sous la forme de « répertoires », de « manuels » et d' « histoires scientifiques ». — Dans un répertoire, on réunit une masse de faits vérifiés d'un certain genre suivant un ordre destiné à rendre facile de les trouver. S'il s'agit de faits datés avec précision, l'ordre chronologique est indiqué : c'est ainsi que la tâche a été entreprise de composer des « Annales » de l'histoire d'Allemagne où la mention très brève des événements, rangés
1. Presque tous les débutants ont une tendance fâcheuse à s'échappei" en digressions superflues, à accumuler des reflexions et des renseignements qui n'ont aucun rapport avec le sujet principal; ils se rendront compte, s'ils réfléchissent, que les causes de ce penchant sont le mauvais goût, une espèce de vanité naïve, parfois le désordre d'esprit.
2. On entend dire : « J'ai longtemps vécu avec les documents de ce temps et de cette espèce. J'ai l'impression que telles conclusions, que je ne puis démontrer, sont exactes. » De deux choses l'une : ou l'auteur peut indiquer les motifs de son impression, cl on les appréciera; ou il ne peut pas les indiquer, et on doit présumer qu'il n en a pas de sérieux.
d'après leur date, est accompagnée des textes qui les font connaître, avec des renvois exacts aux sources et aux travaux de la critique; la collection des Jalirbilclier der deutsclien Geschichtc a pour but d'élucider aussi complètement que possible les faits de l'histoire d'Allemagne, tout ce qui peut être l'objet de discussions et de preuves scientifiques, en laissant de côté tout ce qui est du domaine de l'appréciation et les considérations générales. S'agit-il de faits mal datés, ou simultanés, qui ne peuvent ])as se ranger sur une ligne, l'ordre alphabétique s'impose : on a de la sorte des Dictionnaires : dictionnaires d'institutions, dictionnaires biographiques, encyclopédies historiques, tels que la Reale Encyldopœdie de Pauly-Wissowa. Ces répertoires alphabétiques sont, en principe, de même que les JahrbiXchei\ des collections de faits prouvés; si, en pratique, les références y sont moins rigoureuses, l'appareil des textes à l'appui des affirmations moins complet, c'est une différence injustifiable *. — Les manuels scientifiques sont aussi, à vrai dire, des répertoires, puisque ce sont des recueils où des faits acquis sont rangés suivant un ordre méthodique et sont exposés sous une forme objective, avec les preuves afférentes, sans aucun ornement littéraire. Les auteurs de ces « Manuels », dont les spécimens les plus nombreux et les plus parfaits ont été composés de nos jours dans les Universités allemandes, n'ont d'autre
1. Elle tend à s'eÉFacer. Les plus récents recueils alphabétiques de faits historiques (Reale Encyklopaedie der classischen Allerthuinswissenschajt de Pauly-Wissowa, Dictionnaire des antiquités de Daremberg et Saglio, Dlctlonary of national biograi>liy de Leslic Stepheu et Sidney Lee) sont pourvus d'un appareil assez ample. C'est surtout dans les Dictionnaires biographiques que l'usage de ne pas donner de preuves tend à persister; voir X Allgemelne Deutsclie Biograji/iie, etc.
visée que de dresser minutieusement l'inventaire des connaissances acquises, afin de rendre plus aisée et plus rapide aux travailleurs l'assimilation des résultats de la critique et de fournir un point de départ à des recherches nouvelles. 11 existe aujourd'hui des Manuels de cette espèce pour la plupart des branches spéciales de l'histoire de la civilisation (langues, littératures, religion, droit, Alterlliùmer, etc.), pour l'histoire des institutions, pour les diverses parties de l'histoire ecclésiastique. Il suffit de citer les noms de Schccmann, de Marquardt et Mommsen, de Gilbert, de Krumbacher, de Harnack, de Môller. Ces ouvrages n'ont pas la sécheresse de la plupart des « Manuels » primitifs, publiés en Allemagne il y a cent ans, qui ne sont guère que des tables de matières, avec l'indication des documents et des livres à consulter; l'exposition et la discussion y sont sans doute serrées et concises, mais elles ont assez d'ampleur pour que des lecteurs cultivés puissent s'en accommoder, et même les préférer. Ils dégoûtent des autres livres, dit très bien G. Paris ^ « Quand on a savouré ces pages si substantielles, si pleines de faits et qui, en apparence si impersonnelles, contiennent cependant et suggèrent surtout tant de pensées, on a de la peine à lire des livres, même distingués, où la matière taillée symétriquement suivant les besoins d'un système et colorée par la fantaisie, ne nous est présentée, pour ainsi dire, que sous un déguisement, et où l'auteur intercepte sans cesse... le spectacle qu'il prétend nous faire comprendre et qu'il ne nous fait pas voir. » — Les grands « Manuels » historiques, symétriques aux Traités et aux Manuels des autres sciences (mais avec la compli-