Revue critique, 1874, I, p
cation des preuves), doivent être et sont sans cesse améliorés, rectifiés, corrigés, tenus à jour : car ce sont, par définition, des œuvres scientifiques, et non pas des œuvres d'art.
Les premiers répertoires et les premiers « Manuels » scientifiques ont été composés par des individus isolés. Mais on a reconnu bientôt qu'un seul homme ne peut ])as composer correctement, et dominer comme il convient, de très vastes collections de faits. On s'est parlagé la besogne. Les répertoires sont exécutés, de nos jours, par des collaborateurs associés (qui, parfois, ne sont pas du même pays et n'écrivent pas dans la même langue). Les grands Manuels (de L v. Millier, de G. Grober, de H. Paul, etc.) sont formés par des collections de traités spéciaux, rédigés chacun par un spécialiste. — Le principe de la collaboration est excellent, mais à condition : 1° que l'œuvre collective soit de nature à se résoudre en grandes monographies indépendantes, quoique coordonnées; 2° que la section confiée à chaque collaborateur ait une certaine étendue; si le nombre des collaborateurs est trop grand et la part de chacun trop restreinte, la liberté et laresponsabilité de chacun s'atténuent ou disparaissent.
Les histoires, destinées à présenter le récit des événements qui ne se sont produits qu'une fois et des faits généraux qui dominent l'ensemble des évolutio-ns spéciales, n'ont pas cessé d'avoir une raison d'être, même depuis que les manuels méthodiques se sont multipliés. Mais les procédés scientifiques dexposition s'y sont introduits, comme dans les monographies et dans les manuels, et par imitation. La réforme a consisté, dans tous les cas, à renoncer aux ornements littéraires et aux affirmations sans preuves. Grote a créé le premier modèle de l' « histoire » ainsi définie. — En même
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temps certains cadres, auparavant en vogue, sont tombés en désuétude : ainsi les « Histoires universelles » à narration continue, si goûtées, pour des moiifs différents, au moyen âge et au xyih"^ siècle; Schlosser et Weber en Allemagne, Cantù en Italie, en ont donné, au xix' siècle, les derniers spécimens. Ce cadre a élé abandonné pour des raisons historiques, parce que l'on a cessé de considérer l'humanité comme un ensemble relié par une évolution unique; et pour des raisons pratiques, parce que l'on a reconnu l'impossibilité de rassembler en un seul ouvrage une masse aussi écrasante de faits. Les Histoires universelles qui se publient encore en collaboration (dont le type le plus estimable est la Collection Oncken) se résolvent, comme les grands Manuels, en sections indépendantes, traitées chacune par un auteur diflérent : ce sont des combinaisons de librairie. Les historiens ont élé amenés de nos jours à adopter la division par Etats (histoires nationales) et par époques *.
B. Il n'y a pas de raison théorique pour que les œuvres historiques qui s'adressent surtout au public ne soient pas conçues dans le même esprit que les œuvres destinées aux gens du métier et rédigées de la même manière, sous réserve des sim|)lifications et des suppressions qui s'indiquent d'elles-mêmes. Et il existe en effet des résumés nets, substantiels et agréables,
1. L'habitude de joindre aux « histoires «, c'est-à-dire an • récit des événements politiques, un résumé des résultats obtenus par les historiens spéciaux de l'art, de la littérature, etc.. persiste. On considère qu'une <■ Histoire de France » ne serait pas complète s'il ne s'y trouvait des chapitres sur l'histoire de l'art, de la littérature, des mœurs, etc., en France. Cependant ce n'est pas l'exposé sommaire des évolutions spéciales d'après les spécialistes — fait de seconde main — qui est à sa place dans une «Histoire » scientifique; c'est l'étude des faits généraux qui ont dominé l'ensemble des évolutions spéciales.
OÙ rion n'est avancé qui ne soit tacitement appuyé sur (les références solides, oii les points acquis à la science sont dégagés avec précision, illustrés avec discrétion, mis en relief et en valeur. Les Français, grâce à des qualités naturelles de tact, de dextérité et de justesse d'esprit, excellent en général dans cet exercice. Tels articles de revue, tels livres de vulgarisation supérieure, publiés chez nous, où les résultats d'une quantité de travaux originaux ont été habilement condensés, font l'admiration des spécialistes mêmes qui, par de pesantes monographies, les ont rendus possibles. — Rien n'est plus dangereux, cependant, que la vulgarisation. En fait, la plupart des livres de vulgai'isation ne sont pas conformes à l'idéal moderne de l'exposition historique; et des survivances de l'idéal ancien, celui de l'antiquité, de la Renaissance et des romantiques, s'y observent fréquemment.
On s'explique aisément pourquoi. Les défauts des ouvrages historiques destinés au public incompétent — défauts parfois énormes, qui ont discrédité, pour beaucoup de bons esprits, le genre même de la vulgarisation — sont les conséquences de la préparation insuffisante ou de la mauvaise éducation littéraire des « vulgarisateurs ».
Un vulgarisateur est dispensé de recherches originales; mais il doit connaître tout ce qui a été publié d'imi^ortant sur son sujet, être, comme on dit, « au courant », et avoir repensé par lui-même les conclusions des spécialistes. S'il n'a pas fait personnellement d'études spéciales sur le sujet qu'il se propose de traiter, il faut donc qu'il s'informe, et c'est long. La tentation est forte, pour le vulgarisateur de profession, d'étudier superficiellement quelques monographies récentes, d'en coudre ou d'en combiner à la hâte des
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extraits, et de parer, autant que possible, cette macédoine, pour la rendre plus attrayante, avec des « idées générales » et des grâces extérieures. La tentation est d'autant plus forte que la plupart des spécialistes se désintéressent des travaux de vulgarisation, que ces travaux sont, en général, lucratifs, et que le grand public n'est pas en état de distinguer nettement la vulgarisation honnête de la vulgarisation trompe-l'œil. Bref, il y a des gens, chose absurde, qui n'hésitent pas à résumer pour autrui ce qu'ils n'ont pas pris la peine d'apprendre eux-mêmes, et à enseigner ce qu'ils ignorent. — De là, dans la plupart des ouvrages de vulgarisation historique, des taches de toute espèce, inévitables, que les gens instruits constatent toujours avec plaisir, mais avec un plaisir un peu mêlé d'amertume, parce qu'ils sont souvent seuls à les voir : emprunts inavoués, références inexactes, noms et textes estropiés, citations de seconde main, hypothèses sans valeur, rapprochements superficiels, assertions imprudentes, généralisations puériles, et, dans l'énoncé des opinions les plus fausses ou les plus contestables, un ton de tranquille autorité *.
D'autre part, des hommes dont l'information ne laisse rien à désirer, et dont les monographies destinées aux spécialistes sont très méritoires, se montrent capables, quand ils écrivent pour le public, d'atteintes graves à la méthode scientifique. Les Allemands sont coutumiers du fait : voyez Mommsen, Droysen,
i. On imagine difficilement ce que peuvent devenir, sous la plume des vulgarisateurs négligents et maladroits, les résultats les plus intéressants et les mieux assurés de la critique moderne. Ceux-là le savent mieux que personne qui ont eu l'occasion de lire les « compositions» improvisées des candidats aux examens d'histoire : les défauts ordinaires de la vulgarisation de mauvais aloi y sont parfois poussés jusqu'à l'absurde.
Curllus et Lamprecht. C'est que ces auteurs, s'adressant au public, ont l'intention d'agir sur lui. Leur désir de produire une impression forte les conduit à relâcher quelque chose de la rigueur scientifique et à revenir aux habitudes condamnées de l'ancienne historiosraphie. Eux, si scrupuleux et si minutieux lorsqu'il s'agit d'établir des détails, ils s'abandonnent dans l'exposé des questions générales à leurs penchants naturels, comme le commun des hommes. Ils prennent parti, ils blâment, ils célèbrent; ils colorent, ils embellissent; ils se permettent des considérations personnelles, patriotiques, morales ou métaphysiques. Et, pardessus tout, ils s'appliquent, avec le talent qui leur a été départi, à faire oeuvre d'artiste; s'y appliquant, ceux qui n'ont pas de talent sont ridicules, et le talent de ceux qui en ont est gâté par la préoccupation de l'effet.
Ce n'est pas à dire, bien entendu, que la « forme » soit sans importance, ni que, pourvu qu'il se fasse comprendre, l'historien ait le droit d'avoir une langue incorrecte, vulgaire, lâche ou pâteuse. Le mépris de la rhétorique, des faux brillants et des fleurs en papier n'exclut pas le goût d'un style pur et ferme, savoureux et plein. Fustel de Coulanges fut un écrivain, quoiqu'il ait, toute sa vie, recommandé et pratiqué la chasse aux métaphores. Au contraire, nous répéterons volontiers ' que l'historien, vu l'extrême complexité des phénomènes dont il essaie de rendre compte, n'a jias le droit de mal écrire. Mais il doit toujours bien écrire et ne jamais s'endimancher.