PREFACE XXIII
nité, pensez aux pèlerins psalmodiants qui firent le chemin avant vous. Dix-neuf siècles d'ancêtres sont les vôtres. Nos âmes de patients, nous vous les avons transmises dans vos âmes d'enfants, devant les urnes baptismales. Nos cantiques de résignés, les voici ! maintenant que vous êtes des hommes. Vous avez le souffle et vous avez les voix. Voici nos lyres. En avant donc, et ressuscitez-nous tout entiers avec ces chants où nous avons laissé nos pleurs, nos rires, nos tristesses, nos allégresses, — nos immortelles espérances. Eh ! que peut désirer un chrétien, ici-bas, de plus que sa cithare ? dit Joachim de Flore. Qui verè monachus est, nil reputat esse suum nisi citharam.
MELODIES GREGORIENNES
MÉMOIRE ADRESSÉ A L INSTITUT DE FRANCE, LE 22 MARS 1894, SUR LA MUSIQUE NEUMATIQUE, DITE DE « PLAIN-CHANT », DEPUIS SON ORIGINE JUSQUE NOS JOURS.
Nam saepe audivi Q. M. Pf Scipionem, praeterea civitatis nostrae praeclaros viros solitos ità dicere :
quummajorum imagines intuerentur, vehementissime sibi animum ad virtutem accendi.
(G. Sallustii Crispi, Jugurtha.)
Messieurs,
La main du maître qui devait assembler dans un ouvrage d'histoire et d'art les éléments de cette étude, dispersés sur la route des dix-neuf derniers siècles où d'autres mains moins habiles auront à peine eu le mérite de les aller glaner; cette main, le souffle de la mort l'a glacée presque au moment où elle se tendait vers ces épis pour en former une gerbe digne de votre Compagnie et du collègue glorieux qui aimait à soumettre ses travaux à votre critique pour en retirer la preuve la plus sûre de son talent et sa plus noble récompense. Charles Gounod est mort, au moment où
il allait recommander à votre attention la lecture de cette enquête sur les antiques Mélodies Grégoriennes, auxquelles manquera désormais la meilleure garantie de la valeur artistique qui les recommande : l'autorité du juge qui se disposait à vous en entretenir. Un maître plus puissant que tous les maëstri de ce monde en a décidé autrement, en rappelant à lui cette grande voix du siècle qui, tout à coup désert par l'absence d'un seul homme, fait encore silence dans cette chambre mortuaire et autour de cet orgue voilé sous lequel un autre Bembo devrait écrire, comme épitaphe d'unautre Raphaël :
Ille hîc est Raphaël, timuit quo sospite vinci Rerum magna parens, et moriente mori,
ou, comme un crayon de voyageur a traduit ce distique latin par deux vers italiens, effacés maintenant sur le marbre modeste de la sépulture fameuse que le Panthéon de Rome conserve :
Questo è quei Raffael, cui vivo vinta Esser temea natura, e morto estinta.
Du moins, Gounod en s'en allant vous a recommandé la bienveillance, en faveur d'une musique spéciale qui a eu sa dernière pensée. Vous n'aviez jamais autant entendu parler de ce barbare et archaïque plain-chant, comme depuis la mort de ce dilettante moderne congédiant autour de son cercueil la foule honorable des maîtres et des artistes de l'Académie nationale de Musique, pour y faire seulement place à un moine. Saint Grégoire-le-Grand, vous vous en souvenez, Messieurs, fut en effet seul invité par le défunt à diriger le chœur de ces majestueuses funérailles ; et il y vint tenir le fouet
AUX MELODIES GREGORIENNES
dont Jean Diacre, son historiographe, nous parle et dont le rude pape dirigeait sa maîtrise du palais de Latran où il le laissa, d'ailleurs, après sa mort dans la même vitrine qui conserva son Antiphonaire, pour l'enseignement des chantres forts du canto fermo, pour lahontedes castrats palestriniens qui en perdraient plus tard et trop tôt la mémoire. A la Madeleine, ce jourlà, plusieurs d'entre vous contemplèrent ce beau spectacle : un pape du temps des barbares, sortant de son tombeau treize fois séculaire pour conduire dans une tombe nouvelle et dans l'éternité qui l'ensevelissait à tout jamais un artiste du temps des snobs qui ne demandait pas, pour être accompagné dans cet irréméable voyage, les fugues passagères de quelques débiles opéras, mais les strophes alourdies par l'âge et par la majesté qu'elles portent, dont l'Eglise du Christ accueille le temps qui passe, au seuil de l'éternité qui va durer. Cette musique carrée, pesante, antiséculière, religieuse, des Mélodies Grégoriennes, l'ami que vous avez perdu s'est chargé de vous la faire entendre et de pre'parer ainsi votre oreille à l'audition d'un procès que la musique profane instruit contre la musique sacrée et pour le jugement définitif duquel cette dernière voudrait aussi vous présenter les pièces de sa défense, un peu archaïques peut-être, mais tout aussi instructives que celles dont l'accable sa moderne et dédaigneuse rivale.
Les débats entendus, il vous sera loisible d'apprécier l'art supérieur que l'une et l'autre des plaignantes recèlent, et de les renvoyer séparément et presque claustralement, l'une à l'église et l'autre à Topera, chacune dans sa forteresse désormais inviolable, honore'e de l'estime dont les aura départies votre Compagnie d'érudits compétents et d'impartiaux juges.
Les très nombreux musicologues qui, à cette heure, font le procès du plain-chant — ou musique sacrée — et de lapolyphonie— ou musique profane, — ne se contententplus de la iradition qui les ramène et les arrête au temps de saint Grégoire-le-Grand, le centonisateur des mélodies portant le nom du pape et de l'artiste qui les a recueillies dans son Antiphonaire. Ils veulent qu'à travers l'impossibilité des matériaux antérieurs à déterrer, ce grand beau fleuve d'harmonie, — auquel les maîtres paléographes du plain-chant comparent les graduels, les antiennes et les hymnes de la primitive Eglise dont un premier classement fut fait au vie siècle, — remonte son courant jusqu'à sa source et atteigne les Catacombes de Rome d'où il partit, aux temps apostoliques. Sans doute, l'intention qui inspire ces argumentateurs est moins celle d'une critique à tirer du chaos judéo-grec où les Institutions chrétiennes puisèrent originairement leurs premiers fonds, que celle d'une poésie supérieure et plus pure à boire aux sources mêmes de l'art chrétien. Certes, il est à croire, — ce que la philosophie nous révèle, — que plus l'homme souffre et mieux il chante; et que les premiers chrétiens, dévoués presque tous à la mort, durent laisser avec les roses de leur tête, à la méchante vie d'ici-bas qu'ils allaient continuer sereine et éternelle dans les astres*
des strophes autrement enflammées que celles d'Harmodius et d'Aristogiton et que les palinodies les plus sublimes des he'ros trop mortels de la Grèce. L'âme d'un chrétien et d'un artiste reconstitue sans peine, au fond des primitives Catacombes, un de ces simples et beaux départs pour le martyre... La nuit des caves souterraines s'est tout à coup, illuminée. Les flambeaux qui l'éclairent reposent sur un rétable. Sur la table inférieure, un calice de bois et une patène chargée de pains sont disposés pour les partants qu'a désignés l'édit césarien et qui se dévouent à la sécurité encore intacte des autres frères, oubliés au milieu des tombeaux par leurs persécuteurs. Par les étroits et insondables corridors de la nécropole chrétienne, la foule des fossores, des orantes, des néophytes, des catéchumènes, des diacres, des diaconesses, des prêtres, s 0 cherchent dans la nuit, traversent les cubicula où les premiers partis pour le martyre et pour le ciel dorment, par assises quadrangulaires à côté de la fiole de sang, scellée du mystérieux anagramme et de la palme symbolique, à laquelle une emblématique colombe et une brève inscription tombale sont quelquefois ajoutées. Ils se reconnaissent entre eux, se saluent par le mot et le baiser de paix que les païens ignorent. Les voici arrivés dans un carrefour tout à coup élargi et taillé dans la friable pouzzolane en forme de basilique romaine, avec l'hémicycle et le banc consulaire qui la couronnent, et le parallélogramme qui la clôture où le peuple survenant se range, sur les sièges taillés aussi en bancs dans le tuf, selon toute la longueur et toute la largeur de la chambre. Les plus anciens initiés occupent ces places, les néophytes se groupent au milieu, et tous sont à genoux sous les graphites rudimentaires des murailles
où Ton a peint l'Apollon mythique, l'Ichthus sacré, la Table sacrameniaire aux sept pains, Noé et l'arche, Jonas et la baleine, les scènes les plus populaires de la Bible dont l'Evangile s'est charge' de réaliser la figure. Vêtus de la casula antique, dont les premiers patriarches se couvrirent sur les hauteurs de leurs plateaux, et qui recouvre encore ces nouveaux conducteurs de troupeaux en marche à travers les âges, les prêtres apparaissent autour de la Table sacrée où vont se consommer le Sacrifice du Christ et les Agapes des fidèles. Alors, du siège d'honneur taillé vers le milieu de l'hémicycle, se lève le vieillard le plus ancien de l'assemblée qui lui donne le nom de pontife. Il s'approche de la patène et du calice, les bras en croix vers l'Orient qu'avec lui tout le peuple regarde. Et les Mystères commencent. C'est la Préface, par où le Sacrifice débute en un dialogue que l'évêque entretient avec l'assemblée qui lui répond jusqu'à l'action et jusqu'à la participation de tout le peuple au pain et au vin consacrés :
— Sursum corda !
— Habemus ad Dominum.
— Gratias agamus Domino Deo nostro !
— Dignum etjustum est.
— Ver e dignum etjustum est, œquum et salutare... A la Communion succèdent les Obsécrations, les
Oraisons, les Postulations, les Actions de Grâces, tous les rites primordiaux du Sacrifice qui se compléteront dans les siècles suivants et se codifieront en un canon ou texte légal et invariable, autour duquel les âges postérieurs ajouteront des Introïts, des Graduels, des Traits, des Offertoires précédant l'action, et des Communions et Postcommunions lasuivant. A l'origine, ces parties adjonctives du Sacrifice liturgique étaient des
souvenirs et des phrases empruntés à la Bible et aux Evangiles, selon les circonstances du jour et l'improvisation que le pontife et ses fidèles en faisaient, par un dialogue continu qui s'établissait entre les prêtres interprétateurs des textes anciens qu'ils avaient charge de retenir, et le peuple catéchisé qui répondait naïvement à sa manière. Ainsi le parallélisme hébraïque des psaumes donne l'explication de la littérature juive, dont le second membre de phrase répète ou commente toujours le premier. Ainsi pouvons-nous entendre les répétitions des mêmes textes dans les versets et les répons de la littérature initiale des premiers chrétiens. Le commentaire de ces dialogues originaires est hypothétique assurément, puisqu'aucun écrit de ces temps ne le confirme ; il n'en est peut-être que plus rationnel, le bon sens ne pouvant pas admettre dexplication plus naturelle en présence de textes qui l'indiquent et l'autorisent par leur structure même.
Ainsi furent créés ces addenda variables au Canon définitif et secret de la Messe, et les plumes des scribes et les mémoires du peuple se chargèrent de les transmettre aux siècles postérieurs qui les compléteraient. Mais, si le prêtre ne prononça jamais que dans le silence les paroles sacrées du Canon, entre la patène et le calice, entre le fini de la créature qui parle et l'infini de son Dieu qui l'écoute, comment admettre que le peuple n'exprimât pas par une musique inspirée de sa religion les sentiments qui agitaient son âme et ne lui permettait pas de se taire ? Si Ton a vu des peuples qui ne bâtissaient pas de villes, qui n'instituaient pas de codes, qui ne composaient pas de livres, en a-t-on jamais rencontré un sous le soleil qui ne chantât pas ? Et ce peuple, plus malheureux que l'oiseau dans son nid
et que Tours au fond de sa caverne, où la lumière du jour les visite et fait lever leur voix aussitôt que leurs yeux vers le Créateur qu'ils reconnaissent et remercient, ce peuple d'hommes plus déshérité que les bêtes, vivrait-il enfoui sous les huttes glaciales des pôles, n'est comparable en aucun point à cette race nouvelle d'affranchis qui vivaient dans les caves, hors du grand jour que les Césars faisaient luire sur Rome et de la liberté dont, à l'exclusion de ces chrétiens, jouissaient les plus vils serfs de la conquête païenne: c'est vrai ! Mais, dans ces souterrains immondes, ce peuple oublié était la graine jetée dans les sillons d'une terre qui allait se renouveler elle-même ; et la semence qui en germerait, en quelques siècles à peine, suffirait à recouvrir le monde ancien et ses misérables dépouilles. En sorte que ces beaux conquérants de la liberté prochaine possédaient non seulement le sol où levaient leurs fécondes semailles, mais encore le ciel où atteindraient leurs frondaisons surnaturelles sous l'ombrage desquelles l'homme passerait de la terre au ciel, moins exilé des hauteurs où il tend que ses tristes ancêtres. Non solum\ sedcœlum /disait déjà un de leurs aimables proverbes... Et vous ne voulez pas que les chrétiens des Catacombes chantent, devant l'ombre apaisée des martyrs que l'éternité même récompensera d'un supplice qui n'aura duré qu'un instant ?
Rex gloriose martyrum, Corona çonfitentium, Qui respuentes terrea Perducis ad cœlestia.
Mais que chantèrent-ils, et comment ? Telle est la question que nos musicologues paléographes nous ont posée et où ils nous ramènent. Question embarrassante,
AUX MELODIES GREGORIENNES
sans doute, si nos interrogateurs ne se contentent pas d'hypothèses rationnelles, logiquement déduites d'une série réelle d'actes passés dont les conséquences indiquent l'indéniable origine; et s'ils ne veulent rattacher les Mélodies Grégoriennes, que nous possédons aujourd'hui, aux temps pré-grégoriens autrement que par des dates certaines et par des textes historiques. Quand la forêt a disparu, sait-on ce que l'oiseau y chanta ? Et ne suffit-il pas, au contraire, de dire que si tel oiseau fut dans telle forêt, il n'y put et n'y dut chanter que les ritornelli propres à son espèce et à son origine ? Cette règle infaillible de l'idiosyncrasie des individus, comparativement à leur race qui engendre les fils avec les tendances et presque les idées acquises de leurs pères, nous permet d'affirmer que les premiers chrétiens, issus en plus grand nombre de la Judée que de la Grèce, empruntèrent à la Synagogue plutôt qu'au Parthénon le mode initial dans lequel leur art musical et religieux se forma. Et ce n'est pas pour faciliter nos recherches, que nous nous arrêterons à cette hypothèse trèsprobable ; car on sait que l'art de la psalmodie hébraïque est tout aussi difficile à retrouver que celui de la mélopée grecque, dans les monuments écrits de cette double histoire qui n'en a pas laissé de traces. Exceptez quelques rares vestiges d'hymnes grecs, inscrits sur un vase conservé au Musée de Berlin et sur une autre relique gardée par le Musée du Vatican : et voilà tout ce que nous a laissé la Grèce dans l'art où Stésicore, Xénocrite, Cléomène, Nasside de Locres et tant d'autres artistes excellèrent, et dont nos Momsen, nos Quicherat, nos Ducoudray n'ont pas encore déchiffré la mystérieuse graphique. Les restes de l'art musical hébraïque sont tout aussi rares, pour ne pas dire davan-